Signes et insignes de la catastrophe de Jean-Luc Evard (19/06/2005)

Crédits photographiques : Marcio Jose Sanchez (Associated Press).
«Trente ans après, le monstre approchait
Et se gargarisait de discours glaireux.
Nous perdîmes alors le don de la parole.
Les mots se desséchèrent
Et nous furent ravis à tout jamais comme moyen d'entente.»
Hermann Broch, Voix, 1933, in Les Irresponsables.


La déception, pour le curieux ou le chercheur désireux de savoir quels livres ont été traduits en français d'auteurs tels que Bachofen, Klages, Schuler, George ou Blüher, risque d'être de taille : rien ou pratiquement rien, si ce n'est tel recueil de poèmes de Stefan George à La Différence ou, ici et là, quelques notations, remarques, méditations, sous la plume de Gustave Thibon, consacrées à l'influence qu'eut sur ses années de formation Ludwig Klages. Les plus perspicaces auront peut-être la chance de dénicher une vieille édition des Principes de la caractérologie du même auteur et, de Bachofen, La mythologie du matriarcat paru chez Droz. Bien peu d'éléments accessibles au plus grand nombre finalement mais j'imagine qu'il y a dans cette carence un signe profond bien que secret : nul ne désire vraiment comprendre quel a été le cheminement souterrain et complexe du symbole par excellence du Mal moderne tel qu'il a été identifié à ses thuriféraires nazis, la swastika. Avouons-le, cette forme lamentable d'occultation est aussi une spécificité intellectuelle typiquement française. J'en vois une preuve toute récente dans la pitoyable farce médiatique ayant suivi la parution de l'ouvrage d'Emmanuel Faye (Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel. Cf. l'excellente réponse de Catherine Malabou dans La Quinzaine littéraire du 16 au 30 juin. D'ailleurs, il est comique de constater que, rendant compte, dans ces mêmes pages de La Quinzaine, d'un ouvrage d'Emilio Gentile, Enzo Traverso ne peut s'empêcher, à propos de l'affaire du port du voile musulman, de parler d'intégrisme laïc...). Nous pourrions, à ce sujet, multiplier les exemples. Ainsi, comme l'indique d'ailleurs la citation choisie par Evard de l'ouvrage de Sven Lindqvist consacré au Cœur des ténèbres de Conrad, bien peu (à l'exception de Walter Benjamin dans sa correspondance avec Scholem, selon Evard) admettent de voir ce qui se déroule pourtant de façon obvie sous leurs yeux : la Jean-Luc Evard, Signes et insignes de la catastrophefulgurante reptation du serpent qui ne tardera pas à les étouffer puis les tuer. Rendons donc un premier hommage à Jean-Luc Evard qui, dans son plus récent ouvrage édité par L'Éclat, Signes et insignes de la catastrophe (sous-titré explicitement : De la swastika à la Shoah) propose à ses lecteurs des documents bien souvent inédits de ces auteurs allemands, qu'il s'agisse de lettres ou bien de textes, comme celui intitulé Secessio Judaica, sous la plume de Blüher, texte d'un virulent antisémitisme qu'apprécia Adolf Hitler, dans lequel on peut lire, par exemple, le topos d'une action souterraine des Juifs : «Juda ne s'éteint pas dans le sang allemand, il attend l'heure du rappel vers Sion».
Certes, René Alleau, dans son ouvrage devenu un classique intitulé Hitler et les sociétés secrètes. Enquête sur les sources occultes du nazisme (Le Cercle du nouveau livre d'histoire, 1969) avait considérablement facilité le complexe travail consistant à clarifier l'écheveau des multiples influences ayant présidé à la renaissance de la swastika mais le propos de Jean-Luc Evard n'en est pas moins original.
En effet, comme il l'avait fait dans son précédent ouvrage consacré à Ernst Jünger, que j'avais mentionné dans la Zone, l'auteur n'a de cesse d'ausculter le langage ou plutôt, opérant comme un patient et méticuleux médecin légiste, la maladie du langage qui a contaminé l'ensemble des discours, peu importe, montre Evard, qu'ils soient franchement antisémites ou ne le soient que d'une façon moins déclarée mais pas moins dangereuse. Ainsi Evard écrit-il : «[…] je veux dire : bien longtemps avant la Shoah, Schreber et Dostoïevski parlent comme Goebbels, si bien que, pendant la Shoah, Goebbels, peut-on et doit-on dire inversement, parle comme Schreber et Dostoïevski : une même phrase pour des locuteurs différents, la même phrase une infinité de fois, autant de fois qu’il y a de Rhinocéros pour la proférer et pour l’entendre […]. Ce sur quoi il convient d’insister puisqu’on ne peut subsumer sous la catégorie d«’idéologie » un discours qui, se désignant lui-même comme mensonger, se destine à passer bientôt pour délirant. La transformation de l’idéologie en délire est en effet le processus qui suggère que le délire auquel elle aboutit la déterminait dans ses commencements […]» (p. 105). Qu'est-ce à dire ? L'auteur a déjà pris la peine de nous répondre en amont, déclarant : «Que l’on ne comprenne rien à la Shoah si on lit Hitler sans lire les hitlériens avant la lettre et si l’on oublie ainsi que le monstrueux n’est rien que le fond secret du réel se monstrant [sic] soudain, c’est ce dont se décourage avec sincérité Kershaw, quand il avoue ne pas savoir «pourquoi, ni quand Hitler s’est transformé en un antisémite maniaque» (Ian Kershaw, Hitler, d’après la traduction allemande, I, Stuttgart, 1998, p. 97)» (p. 27). En somme, l'auteur affirme très clairement que la Shoah n'aurait pu accomplir sa monstrueuse extermination mécanisée si elle n'avait été lentement préparée par certains actes de langage tout aussi monstrueux ayant immédiatement (mais aussi lointainement) précédé le déclenchement de l'horreur, actes de langage que cinq interlocuteurs ont plus ou moins consciemment relayés. L'auteur les nomme de la façon suivante :
- l’Imprécateur, auteur des invectives et des vœux de mort (par exemple : Schuler)
- le Faussaire, qui brouille en partie les phrases de l’Imprécateur (par exemple : Blüher)
- l’Agent double, qui les diffuse ne les maquillant (par exemple : George)
- l’Exécuteur, dont les phrases sont des actes (par exemple : Klages)
- l’Intendant, qui permet à ces fonctions d’opérer dans le même espace-temps, les connecte (par exemple : Elsa Cantacuzène-Bruckmann) (p. 224).
Dès lors, quelque lumière peut être jetée sur le cœur secret des ténèbres qu'est la Shoah puisque l'auteur pose explicitement le fait que le puits ne s'est pas ouvert sous nos pieds comme un trou noir mais qu'il a été bel et bien creusé, lentement foré, par des travailleurs dont nul ne nous fera croire, en fin de compte, qu'ils n'étaient pas pleinement conscients d'accomplir un travail de sape, de destruction qui n'attendait, pour s'accomplir, que la cristallisation opérée par l'Intendant suprême, à savoir Hitler (celui «qui agence les formes acéphales de la haine») : «Ainsi peut-on affiner, d’une part, la thèse de Hilberg portant sur la «cumulation» et la capitalisation progressive de tous les composants de la passion antisémite ; affiner, d’autre part, la thèse de Friedländer, en montrant comment l’hitlérisme, au centre du système de destruction du judaïsme européen, ne fut lui-même que l’instrument et la fonction d’un centre pour ainsi dire plus essentiel encore et dont le langage s’était forgé entre le Paris de Baudelaire et le Moscou de Dostoïevski» (p. 203).
Ce n'est pas tout. «Grammaire» de l’antisémitisme, poursuit Jean-Luc Evard : le terme est à entendre littéralement, au sens où le cycle des transformations de la rumeur en discours et du discours en acte connaît des phases – par exemple : un minimum, un maximum –, des redistributions thématiques – par exemple : le peuple déicide, le peuple subversif –, des degrés d’intensité – par exemple : des périodes de pogroms en série» (p. 158). Cette grammaire «n’est pas quelque structure inconsciente, mais une forme élémentaire d’historicité, vissée au programme historique nommé Occident» (pp. 158-9). C'est là le point d'orgue de la démonstration magistrale entreprise par Jean-Luc Evard, dont les conséquences, tout au long de l'histoire de la surrection du théologico-politique dans la sphère occidentale (qui lui-même a permis que s'accomplisse l'Innommable), mériteraient sans doute un nouveau livre de belle taille. Curieusement, les toutes dernières lignes de l'auteur semblent porteuses d'une tranquille confiance, à mon sens étonnante pour ne pas dire paradoxale puisque la rigoureuse enquête d'Evard a montré l'extraordinaire puissance (qui bien évidemment n'a point disparu) de ruse et de camouflage à l'œuvre dans le langage antisémite : «[…] si le martyre des Juifs dans la Shoah, après celui des Arméniens, a confirmé l’avènement de l’État criminel dans l’histoire de l’humanité, l’écriture à venir de la condition juive depuis l’Antiquité enseignera aussi à l’œcoumène entier comment résister à cet État, et comment le subvertir. Enseignement que résume l’exhortation du prophète : «Sois sans crainte» (p. 230).
Entendant, lisant les nouvelles (et diaboliquement anciennes, nouvelles dans leur démoniaque capacité de camouflage et de reptation : le Serpent, même coupé en plusieurs tronçons, a tôt fait de se régénérer), les nouvelles paroles de haine qui commandent d'exterminer ces maudits Juifs (et qui ne viennent pas toutes, loin s'en faut, de leur habituel creuset d'extrême-droite), je ne puis m'empêcher de penser que Jean-Luc Evard a péché par optimisme, comme les toutes dernières lignes de son ouvrage nous l'enseignent. Pouvait-il en être autrement d'ailleurs ? Evard pouvait-il n'entendre que la fausse parole ainsi érigée par l'Islam radical et ses coupables alliés tiers-mondistes en norme de destruction, de nouveau annoncée quoique rampante, refusant une lumière qui la détruirait ? Et Marlow, après avoir écouté le long monologue, le suintant discours d'un Kurtz agonisant qui préconisait l'extermination totale des brutes, pouvait-il faire autre chose que de mentir à la fiancée de l'aventurier, tentant, par ce mensonge même, de dissiper quelque peu les ténèbres épaisses ?

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