Il y a critique et... critique (11/06/2005)

Crédits photographiques : NASA/ESA and The Hubble Heritage Team.
Publication, sur le nouveau site de Loïc Di Stefano, Boojum, d'une critique sur ma Littérature à contre-nuit, sous la plume de Marc Alpozzo.
J'accepte les critiques, cela va de soi, bonnes ou mauvaises, allusives ou expertes, je ne puis d'ailleurs faire autrement et j'aurais quelque mauvaise foi à m'en plaindre, la Zone disséquant bien des cadavres qui, on le sait, ont la dent dure. J'accepte les critiques, y compris celles qui, par exemple sous la plume de Pierre Cormary pour Le Journal de la culture paru en mai et que je publie plus bas in extenso, ne sont que faussement littéraires, platement descriptives et pas même quelque peu théologiques, orientation que nous étions après tout en droit d'attendre d'un parfait spécialiste des querelles jésuitiques relatives au monophysisme ariano-donatiste du IIIe siècle après Jésus-Christ.
Quelques mots sur ce texte de ce nommé Cormary, texte finalement révélateur, à mon sens, de l'extraordinaire mépris que me témoigna tout récemment celui qui, m'envoyant son compte rendu avant qu'il ne paraisse dans la revue de Joseph Vebret, m'écrivit : «Peut-être trouveras-tu mon portrait de toi trop radical et mes pointes un rien ironiques mais sans qu'elles, me semble-t-il, altèrent l'impression élogieuse d'ensemble». Dont acte, j'acceptai sans rien dire, en effet, l'ironie et les piques même si, je ne le savais que trop, la fausse humilité dont se parait ce gandin ne pouvait bien longtemps résister puisque la morgue comme la morve, comme un liquide sous pression, doit toujours siffler et gicler par quelque orifice : la sanie suinta plutôt qu'elle ne gicla et quelques naïfs rassemblés autour du cadavre de ce moderne Valdemar, à l'occasion de ses confessions d'outre-tombe, crurent bien défaillir et vomir, comme ils me le confièrent en privé, en humant l'horrible puanteur dégagée par la charogne agitée de terribles convulsions.
Ce texte critique, revenons-y tout de même, ce texte d'avant la pitoyable palinodie de ce défroqué des cours de philo, ce petit, tout petit maître qui, dit-il, m'aimait tout de même assez pour, ensuite, regretter de ne m'aimer pas tant que cela, s'apercevoir encore qu'en fait il m'avait touvé, dès l'origine, insupportable, plat et vaniteux et qu'il n'avait osé m'aimer qu'après avoir reçu les plus puissants soutiens spirituels, ce texte donc qui est, j'en ai bien peur, à ranger dans la catégorie des critiques que je nommerai illustratives ou paraphrastiques, ce texte, il faut tout de même en humer la délicate perfidie. Qu'évoque-t-il ? Rien, ou plutôt pas grand chose puisqu'il ne fait que tourner à vide et flairer jusqu'à l'évanouissement sa propre petite crotte idoinement parachevée. Ainsi, comme les lecteurs sont des imbéciles selon Cormary qui nous l'a rappelé suffisamment, il faut tout de même, en quelques paragraphes qui rempliront au moins les colonnes d'une revue, répéter ce que j'ai écrit, le traduire en langage simple ou populaire, tâche qui, il faut bien le reconnaître, est à la portée de notre érudit lecteur, cet Amoureux (l'adjectif irénique qui, paraît-il, caractérise le mieux notre impeccable fonctionnaire muséal) des Lettres. Le reste (c'est-à-dire l'essentiel), voilà ce qui demeure hors de portée de notre Thibaudet d'opérette, dont la voix de fausset se force sans jamais exorciser le pauvre couac qui, au moins, empêcherait l'homme de s'étouffer. Cormary n'a vu rien de ce qu'il aurait dû voir.
C'est que... Vous ne le saviez donc pas ? Puisque l'on m'accuse bien peu noblement de révéler des détails de la vie privée de cet apôtre de la sainte transparence, voici que je joue mon rôle de Judas. Tendez donc bien l'oreille mes semblables et frères et écoutez-moi vous chuchoter : Cormary est aveugle. Ne l'aviez-vous pas remarqué tout de même, lorsqu'il s'extasiait, à longueur de messe apocryphe, sur les divines qualités de La Passion du Christ de Mel Gibson ou qu'il dithyrambait sur les vertus apotropéennes de Kill Bill ? Voyons, voyons, c'est vous qui le dites, cela, que Cormary n'a strictement rien vu mais, pardon cher monsieur, qu'aurait-il dû voir, me demandera-t-on, et quelle est cette curieuse tendance, absolument vôtre c'est un comble tout de même, à prétendre que l'art de lire est, eh bien, pardi, justement, un art qui n'est pas à la portée du premier gougnafier venu ? Oui, qu'est-ce donc que Cormary n'a pas vu dans ce livre monstrueux ?
Pas même ma tentative de montrer un rapport consubstantiel entre le Verbe et le Mal, ce que Cormary, rendons-lui ce maigre hommage, a tout de même à peu près compris et exposé puisque son unique talent est celui de l'exposition : ainsi, m'ayant beaucoup lu comme il l'a lui-même avoué, notre Barthes de Café du Commerce est parvenu, après bien des suées, comme un potache bachotant sur le tard, à aligner quelques thématiques. Ouf, la copie ne sera pas blanche et notée (0,5/20) sur la seule vertu d'une double feuille sacrifiée et d'un peu d'encre tout de même. Pas même cette autre tentative, que cette fois-ci Cormary n'a pas vue et encore moins explicitée, d'évoquer différents auteurs dans des textes variant les styles et les niveaux de langue. Pas tant ces deux éléments donc que ma volonté d'écrire un livre, en somme, dans le livre, une espèce de livre incognito dépassant les traditionnelles caractéristiques d'un ouvrage de critique littéraire et tentant de montrer que, si critique il doit y avoir, celle-ci ne peut que se renforcer du silence de la langue, mais aussi, c'est là son aporie, échouer à le dire, peut-être même à simplement tenter de l'écouter. Marc Alpozzo, sans jamais faire le malin ni même tenter de nous faire croire qu'il allait décacheter le septième sceau, comme Cormary qui en fin de compte n'écrit sur les autres que pour se contempler, une fois de plus, dans un miroir plus ou moins dépoli, Marc Alpozzo a dit cela, une fois encore sans la moindre fioriture byzantine, sans le pénible époumonage qui ne nous fera décidément rien ignorer de la couleur des glaires cormariennes.
Stricto sensu, La littérature à contre-nuit est un monstre dont la monstruosité, si je puis dire, n'a été vue et appréhendée par Cormary, pourtant habitué, il en tire une gloire de Baron Corvo de lavoir, à la fréquentation de nombreux freaks (Dieu, je vois d'ici les courriers sulpiciens que va me valoir cette maigre vacherie...), que par le seul truchement, plutôt réducteur on en conviendra, de la difficulté de me lire, de la lourdeur de mon style, de la répétition dans laquelle je m'enfonce. Tarte à la crème, de la même Chantilly transparente que le fait d'affirmer que ce triste critique (comme on dit triste sire) suinte la haine (d'abord retournée contre lui-même, je l'ai déjà dit), que chacun de ses textes est une petite boule d'envie et de bien réelle méchanceté qui n'est rien de plus que cela, une petite boule voyons, la sphère parfaite du bousier, qui n'autorise à ses lecteurs aucune échappée, aucune trouée vers un ciel qui, tout de même, surplomberait le sous-sol où cet homme malade exerce son précieux office : reprendre pour la creuser et l'extrémiser jusqu'à l'absurde la première pensée, l'inchoative, la matutinale, la pensée du beauf, du petit bourgeois dirait Renaud Camus, cristallisée de sucre candi à peine sortie des flots et présentée comme une Vénus anadyomène à la foule hurlant de joie. Il y avait, selon Thibaudet, la critique spontanée qui est régie par les lois mystérieuses de la propagation (ou propagande) orale, la critique professionnelle et enfin celle des Maitres. Nous n'avons, sous la plume cormarienne, rien d'autre qu'une illustration de la première catégorie, mais exposée dans un sens qui eût navré l'auteur de la Physiologie de la critique et me fait évidemment douter, une fois de plus, de la bonne santé de notre logorrhéique République des lettres. En somme, Cormary consent à vanter mon livre pour l'unique raison, à peine avouable, qu'un tel ouvrage est tout simplement hors de portée du commun des mortels auquel, ne l'oublions jamais, Cormary, lui, n'appartient justement pas. Cormary ou la dictature du beauf. Dictature virtuelle, rassurons-nous, l'homme n'ayant rien écrit qui soit publiable, ce qui le rend intarissable. Dictature insidieuse puisqu'elle se fait toujours suffisamment doucereuse afin d'éviter le coup de pied au derrière, qu'elle flagorne et minaude, insinue et plante une banderille sans avoir l'air d'y toucher, comme un matador vicieux. Voilà qui m'apprendra à ne pas me fier, d'instinct, à ma toute première impression concernant cet intelocuteur encore, à l'époque, virtuel et invisible (même si, comme beaucoup, je découvris sur la Toile bien des clichés où il apparaissait, ainsi que ses plus proches amis) et, au passage, à gaspiller un exemplaire d'un livre que je lui envoyai avec grand plaisir, et que le coquin reçut angéliquement, me gratifiant d'un sirupeux message le 2 mars qu'il semble avoir mystérieusement oublié, ce même aigrefin se plaignant ainsi publiquement ici, car il n'y a jamais la moindre contradiction dans l'esprit du sot, que la nabesse patronne d'un site immonde utilise contre lui, justement, le courrier privé que notre provincial critique, transi sans doute de la même admiration suante qu'il vaporisa autour de Nothomb, envoya au nabot des lettres françaises.

Parfois, je me dis que, tentant d'avancer dans la voie étroite de l'humilité, je ne suis décidément pas assez méchant avec ce genre d'imbécile pontifiant, qui ne devance le ridicule que par crainte de s'y voir empêtré, abandonné de tous. Cela ne m'arrivera plus, car j'ai fait depuis, voyez-vous, acte de contrition...

La littérature à contre-nuit par Juan Asensio : La littérature sera pentecôtiste ou ne sera pas

«Quelle tête de fer as-tu, ami ! quelle tête de fer !».
Philippe à Lorenzo dans Lorenzaccio, acte III, scène 3.


Qu’est-ce que c’est que ce livre enténébré et vibrant, boursouflé et inspiré, palpitant et parfois terriblement ennuyeux, dont les phrases creusent l’âme et fatiguent l’esprit ? C’est un ouvrage de Juan Asensio, dit le Stalker, le plus redoutable des blogueurs. Nous le connaissons tous, cet arpenteur infatigable des zones du net, perpétuellement furieux contre la médiocrité du temps, et dont la bloyenne colère en a fait trembler plus d’un. Car ce taon spirituel pique à tort et à travers, sans égards pour ceux ou celles dont la bêtise relativiste, l’égalitarisme nihiliste, la candeur démocratique assèchent un peu plus les eaux vives de l’excellence qui est toujours le fait de l’éminence. Il s’agit de réveiller, révéler, provoquer et tant pis pour les dommages collatéraux dont se rend coupable parfois sa verve priapique. Car ce Jean-Baptiste est aussi un Torquemada à qui il arrive de confondre jugement dernier et massacre des innocents. Ha ! comme il dirait.

La modernité, anti-tragique et athée

Depuis son premier essai consacré à Georges Steiner, La parole souffle sur notre poussière, et jusque dans sa «zone» qu’il enrichit quotidiennement de lectures diverses et savantes autant que d’imprécations terrifiantes contre le siècle et ses publicistes, Asensio ne cesse de disséquer ce thème qui fut l’un des principaux de toute l’histoire des arts et de la pensée et qui l’obsède, lui, peut-être plus que de raison : LE MAL.
Or, et c’est là le constat qu’il pose au début de cette Littérature à contre-nuit, «il y a fort à parier que le Mal qui […] trouvait dans la littérature sa plus parfaite réalisation esthétique, ne soit plus grand-chose, en tous cas plus du tout le mystère qui a hanté des générations d’artistes…». (p. 14) Le mal a déserté la pensée. Non qu’il ait disparu du monde, mais plus question qu’on le conçoive comme cette blessure éternelle de notre condition, ce propre de l’homme, ce que les chrétiens appelaient le péché. A la limite admet-on qu’il existe des personnalités «méchantes», mais celles-ci ne font alors plus partie de l’humanité (voir le tollé qu’avait provoqué le film d’Olivier Hirrschbiegel, La Chute, qui osait montrer l’humanité d’un Hitler, et qui par conséquent «hitlerisait» cette même humanité). Credo des contemporains que trop de Lumières ont fini par rendre aveugles : n’en finir plus de s’indigner de la guerre et de l’injustice, mais refuser absolument de voir en ces maux un Mal majuscule qui serait interne à notre condition.
Car, reposer le mal au centre de la pensée revient, mais oui, … à reposer le péché au centre de notre monde et toutes ces catégories dont notre modernité pleine de morgue avait cru se débarrasser pour de bon, la transcendance, le salut, la damnation, le divin. Poser le mal comme ce mystère scandaleux que nous avons tous en nous, y compris quand nous débordons de sollicitude et de générosité vis-à-vis des exclus et des souffrants (l’administration Bush est pavée de bonnes intentions), c’est poser notre liberté dans laquelle Dieu nous a moulés, cette liberté qui nous écorche et fait aussi de nous des écorcheurs. Bref, le mal nous obligerait à repenser la tragédie de l’existence, dont seul, pour les chrétiens, le sacrifice du Christ, nous délivre. On comprend que nos modernes, athées et anti-tragiques, se détournent à coup de «Drodlom» et de pétitions humanitaires de tout ce qui pourrait leur rendre la vue et la foi – et ignorent peureusement (et de fait, censurent sans en avoir l’air) tous les écrivains qui oseraient mettre à mal leur sur-moi libéral et démocratique. C’est de ces écrivains-exorcistes dont la Littérature à contre-nuit traite, ceux qui n’ont eu cesse de rappeler à l’humanité qu’elle était faillible, pécheresse, possédée et qui ont pour nom : Joseph de Maistre, Ernesto Sabato, Georg Trakl, Georges Bernanos, Paul Gadenne, Ernest Hello.

«La grande parlouze»

Ceux-là nous apprennent que le mal, s’il peut prendre les formes les plus spectaculaires et les plus visibles, n’est jamais plus efficace que lorsqu’il agit en sourdine. Le mal n’est pas simplement une négation, c’est une négation de négation. Il est là sans être là. Mieux : il est là sans qu’on y croit – exactement comme le diable, dont on dit que la suprême astuce est de faire croire qu’il n’existe pas. Impossible de le saisir ou de le dévoiler. Son devenir est une fuite permanente. Il est «perpétuel vacillement, inconstante houle qui donne à l’être le mal de mer de la métamorphose […]» (p. 27). Changer de forme, de nom et de rythme à tout bout de champ, passer d’une définition à une autre comme un comédien passe d’un rôle à un autre, le mal est un Snark – «qui était un boujeum, voyez-vous ?».
Loin d’être cet assassin de Dieu, tellement facile à repérer, le mal est précisément ce qui imite Dieu, qui «mime la présence divine (Satan n’est-il pas le singe de Dieu ?), qui défait la trame du tissu divin ou qui remplit d’absence, par les trous qu’il provoque, la matière d’une éponge gorgée de bonté [...]». C’est un «non-être greffé, enté sur l’être» (p. 28) et qui a moins l’intention de le blesser que de le parasiter. Il brouille les pistes, confond les substances, et par dessus-tout, dissout le sens. Au fond, sa jouissance est moins la destruction que la déconstruction – cette notion si chère à Derrida et qui, Asensio l’affirme sans ambages, n’est rien moins qu’«un crime contre l’esprit» (p. 24) puisqu’elle fait du sens ce qui échappera toujours à l’intelligence, de l’origine ce à quoi le généalogiste n’arrivera jamais, du père celui que le fils ne retrouvera pas. Dans le monde de la déconstruction et/ou du démoniaque, l’horizon n’est plus cette promesse merveilleuse d’une terre prochaine mais ce mirage infernal qui recule indéfiniment ce qu’il promet.
Et c’est pourquoi le langage est le premier atteint par le démoniaque, nous allions dire le premier juif, car le langage, dans sa signification la plus haute, celle du Verbe, du DAVAR hébreux, est ce qui donne la vie et permet la transcendance du sens. A contrario, le Mal est ce qui occulte le sens et empoisonne la vie. Et pour ce faire, transforme le Logos en logorrhée, la parole en «parlouze» (p. 54), car pour CORROMPRE LE VERBE, il faut parler, parler, parler, mais surtout ne rien dire. Improviser des histoires qui ne rendront compte d’aucune vérité, contrairement à toute bonne histoire. Exactement comme le personnage du célèbre film de Bryan Singer, Usual Suspects, qu’Asensio a la bonne idée d’évoquer, «le bien nommé Verbal Kint qui gauchit imperceptiblement la réalité, qui peut-être même a inventé cette dernière de toutes pièces, à partir, justement, de l’assemblage des pièces d’un puzzle accrochées à un pêle-mêle» (p. 31). Gauchir la réalité coûte que coûte, la consumer sans la faire disparaître, en fait la faire disparaître à peine, c’est là la marque du mal – un cancer qui n’en finit pas, un trou dans l’être qui le fait dépérir sans le faire périr complètement, «une béance ensuite, avide de combler sa profondeur stérile en déversant sur ce qui est la cire perdu qui en prendra la forme transitoire, comme une rumeur rongeant peu à peu l’organe sain qu’elle copie puis remplace par un simulacre délétère» (p. 32).
Au fond, et pour paraphraser Simone Weil, le mal est une complication des choses – exactement comme on emploie ce mot dans le langage médical. Il infecte les corps et les âmes et n’en sort pas, fermant à clef entrées et sorties. C’est en ce sens que Kierkegaard le qualifie d’hermétique. Il est ce qui bloque, ce qui fait subir, et ce qui ennuie – l’ennui désespéré et irrévocable du damné. «L’enfer enferme» dit Jean-Luc Marion cité par Asensio. Ha !

La lecture au fer rouge

Pour nous en sortir, il faut y entrer. Si dans le Phèdre de Platon, un attelage ailé s’envolait dans le ciel et montait suffisamment haut pour que la tête du philosophe effleure un quart de seconde le monde des idées, juste assez pour qu’il puisse le rapporter aux hommes, de même, Juan Asensio s’engouffre en enfer, et guidé par ses «Virgile» que sont Trakl, Sabato ou Bernanos (mais aussi Conrad, Rimbaud et Faulkner), tente d’en rapporter quelques braises qui, espère-t-il, brûleront et réveilleront ses contemporains. Cette image n’en est pas «juste une». La lecture (difficile) de la Littérature à contre-nuit donne l’impression que son auteur vit dans sa chair les affres de son dantesque voyage et que cette littérature-là, celle qui soigne le mal par le mal, est réellement pour lui un acte de foi, une conjuration du temps, une exhortation à ouvrir les yeux. Asensio n’est pas un théoricien de la littérature, mais un lecteur mystique des lettres qui affirme que la seule lecture qui vaille est la lecture au fer rouge. Se plonger dans Monsieur Ouine, c’est faire l’expérience symbolique du mal dans lequel nous sommes, dans la vie, plongés pour de bon, et en même temps – car là où le péché abonde, la grâce surabonde – comprendre que nous pouvons nous «déouiniser», réapprendre le sens des mots, de l’affirmation et de la négation (Ouine étant celui qui ne dit plus ni oui ni non), retrouver la Parole perdue – Asensio n’hésitant pas à écrire que «la Pentecôte n’est sans doute pas si éloignée de nos lèvres sèches» (p. 87). La vraie littérature sera pentecôtiste ou ne sera pas. Ha !

Le saint Inquisiteur

Ce don de langue, Juan Asensio le possède plus que nul autre. Texte incantatoire, brûlant, ravageur, La littérature à contre-nuit fera les délices des âmes torturées, amateurs de ténèbres et de littérature «dure». Pour les autres, «damnés» et contents de l’être, cette langue de feu pourra sembler de plomb. Quand on ne s’intéresse pas à l’indicible, toute tentative de l’exprimer risque d’apparaître illisible. Il est vrai qu’Asensio traite ses lecteurs aussi rudement qu’il se traite lui-même et exige d’eux qu’ils le suivent jusqu’au bout dans son expérience des limites – un peu comme ces personnages de western qui forcent à jouer à la roulette russe des gens qui n’ont rien demandé. Quelle dose de vérité les philosophes peuvent-ils supporter ? demandait Nietzsche. Quelle dose d’Asensio pourrons-nous supporter ? Avouons-le : parfois, le prophète fatigue. La variation grandiose vire à la répétition et nous avons la coupable impression (comment ne pas se sentir coupable en lisant Asensio ?) que ce qu’il dit de Maistre, il le dit aussi bien de Bernanos, de Conrad ou de Faulkner et il pourrait le dire de tous les autres – comme si sa grille de lecture devenait un pal sur lequel tout le monde serait embroché, lecteurs et auteurs compris. Le saint est devenu inquisiteur.
De plus, cette trop grande proximité avec l’infernal finit par mettre mal à l’aise. A force de scruter le mal, le mal ne se serait-il pas incrusté en lui ? Même les plus purs se corrompent au contact du démoniaque. Frodon ne sortira pas indemne de la traversée du Mordor. Ses allers et retours en enfer risquent de coûter cher à Asensio. On pense au passe-muraille de Marcel Aymé qui reste bloqué dans son mur – un mur de flammes en ce qui concerne notre furieux perpétuel. Mais surtout on pense à Lorenzaccio, le héros de Musset, ce pur d’entre les purs qui se força à la débauche pour une cause supérieure et devint débauché malgré lui. Trop de combats contre le mal ont pu pourrir le cœur des plus nobles chevaliers. Et c’est ce risque que court Juan Asensio – Lorenzasensio !

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