Spectres et trous noirs. Sur La Littérature à contre-nuit, par Jean-Luc Evard (20/01/2008)

Crédits photographiques : Shakil Adil (AP Photo).
Voici une nouvelle critique, après celle de Stéphane Partiot, sous la plume de Jean-Luc Evard, de ma Littérature à contre-nuit. Autonomie de la littérature par rapport à la théologie, apparente surdité d'un critique qui n'est plus que vision (alors même, l'auteur paraît l'avoir oublié, que mon livre s'achemine vers le silence), le texte de Jean-Luc semble suggérer que je n'aurais pas accordé suffisamment d'importance au plaisir de lire, ni même à la beauté, qui n'a besoin d'aucune béquille (surtout pas théologique), d'un texte accompli. En fait, ironiquement, cette critique d'Evard pointe le paradoxe d'un texte prétendant analyser des écrits littéraires en les plaçant sous la pupille dilatée du théologien... que je ne suis évidemment pas. Quoi qu'il en soit de cette lecture de mon ouvrage, elle a au moins eu le grand mérite d'instaurer, avec Jean-Luc, un échange de vues, qui d'ailleurs se poursuit.

Rappel : revue de presse.

f78970fceac20dc544077e136c75da5c.gifQui rêverait de définir les tâches de la critique littéraire serait bien inspiré de s’en tenir à une sobre alternative. Soit il opterait pour une approche interne (celle qui ne doute pas que la critique soit une science aussi évidente que son matériau même, le domaine d’activité dit : la littérature, et qu’en germe une histoire récapitulative des grandes heures de la critique doive produire sa définition). Soit il choisirait quelque approche externe : la littérature n’ayant jamais cessé de modifier ses fins, ses supports, ses rapports au reste des arts, la critique n’a pas non plus de domaine propre, elle réinvente ses règles et ses normes aussi souvent que la littérature elle-même est bousculée, modifiée, promulguée morte. L’approche interne prêterait à la critique une substance, elle y verrait un genre de savoir-faire de première main, presque aussi vénérable que les Lettres et les bibliothèques.
L’approche externe interrogerait la critique comme une excroissance, un corps parasite : comme un écho impur de la littérature elle-même déjà suffisamment tracassée par son peu de réalité, et en tout cas comme une industrie douteuse où tous les coups sont permis puisque, porte-parole du consommateur, le critique se tourne vers le producteur de littérature et le cote – mais lui-même, le critique, que fait-il de plus que de… jouer les intermédiaires ? Quel critique n’a pas frémi en relisant Le Coche et la Mouche ? (Je badine un peu, en apparence; or l’affaire est sérieuse, autant que s’il fallait définir la science économique ou la pratique médicale.)
Alternative pourtant quelque peu spécieuse : aucun écrivain avide d’invention n’aura jamais besoin de telles définitions. Et le genre de justesse visée à froid par les définitions et par leurs calculs relève d’une vigilance et d’un effort étrangers à l’expérience esthétique première (expérience où cherche à s’abolir la sensation d’un écart entre le motif d’une émotion et son point d’impact dans l’individu). S’il y a, ou quand il y a expérience esthétique par la littérature, alors, par nature, cette expérience est seconde (toute littérature étant artifice) – mais cette expérience seconde ne réussit que si elle parvient à suppléer la nostalgie de l’expérience première, que si le livre de librairie supplée le Livre de la nature, que si le matériau appelle l’immatériel. Il faut donc que la facture des textes, comme celle des dispositifs esthétiques en général, nous comble au point de nous faire oublier qu’il n’y a de paradis qu’artificiels et au point de faire se confondre l’expérience (seconde) qu’il rend possible, quand nous lisons un poème, et celle, première, qu’il rappelle ou réveille et dont nous nous souvenons alors comme d’un moment autrement plus vrai (après lequel tout le reste est littérature).
Pour éviter le traquenard de la définition et pourtant remonter vers ses sources, il faudra donc que la critique s’efface, soit que, déposant le masque du critique, l’écrivain reprenne tous ses droits d’envoûteur invisible et rende superflu l’intermédiaire qui cherche à s’immiscer entre lui et son lecteur (tout écrivain serre un Contre Sainte-Beuve entre les dents), soit que le critique aille jusqu’au bout du désenchantement salvateur et du dépouillement libérateur qui, à tout travail d’art, même un chef-d’œuvre, font préférer une expérience moins artificielle, une heureuse immédiateté : tout critique, ayant «lu tous les livres», aura de plus rêvé d’écrire celui, ultime, qui, avèrerait que l’auteur aussi était de trop. Et qui ne verrait que c’est là parler déjà, même si discrètement, la langue du plus profond des doutes, du doute dont ne peut se détourner celui qu’il traverse et qui doit s’exposer, se communiquer s’il veut se transformer en expérience crue (ni première ni seconde – crue) ? Quiconque ici-bas commence par être de trop, il lui faut labeur, d’art aussi si l’on veut, pour pouvoir l’oublier, grâce à quelque artifice. Et pourtant les œuvres de l’art ne se confondent pas avec ces effets obliques de sacrement. Elles n’ignorent pas ce genre de drame (théologique) de la justification, mais elles leur ajoutent un tout autre type de doute.
Chez Juan Asensio – je parle de son dernier ouvrage en date, La Littérature à contre-nuit, réunissant des essais de critique littéraire antérieurs –, ce doute ne se dissimule pas. Il prend une de ses formes les mieux éprouvées, la forme d’un commentaire théologique de l’activité littéraire, et parmi toutes les théologies possibles, c’est à la théologie négative (celle du «Dieu absent» ou «retiré») que vont ses prédilections.
Par commentaire «théologique» (l’attribution est épineuse mais j’en prends le risque) je n’entends pas particulièrement le choix des livres et des auteurs, ni celui des références organisatrices de ce commentaire (G. Marcel, G. Bernanos, P. Boutang), ni le timbre chestovien ou bloyen du livre. Je n’entends même pas, pour l’essentiel, la thématique massive – l’empire du mal et de ses manifestations –, et pas non plus la conséquence avec laquelle J. Asensio s’en tient à la trilogie du démoniaque conçue par Kierkegaard – à la frontière, justement, de la théologie, de l’analytique existentielle et de la littérature. Non, je me demande plutôt si la critique mène ici jusqu’à son terme efficace l’épreuve du doute qui fait se demander pourquoi il y a littérature malgré qu’il y ait théologie (car on ne saurait décemment penser qu’il y a littérature parce qu’il y a théologie) et comment la littérature, qui n’existe que pour elle-même (aurait-elle sinon vu le jour ?), a si bien résisté, en somme, à la pression, aujourd’hui si ténue, de la théologie. Prenons un cas extrême, celui de Kafka. En pointillé, son œuvre est gorgée d’innombrables fragments d’une «théologie» négative – mais elle n’est intelligible que si la théologie se tait et admet qu’on cherche à se représenter un monde indifférent aux dieux, monde neutre à qui ils ne manqueraient pas. Il n’y va pas seulement d’un retour ironique de la théologie sur ses propres constructions, mais aussi, grâce à la littérature et à sa souveraineté, de l’usage d’une passion ludique (écrire, c’est «faire comme si» le monde ne procédait que des récits que j’en fais) – ludique donc innocente et, puisque innocente, indifférente à toute théologie). Je vois bien que Juan Asensio guette les auteurs qui le rapprocheraient d’un tel absolu littéraire, d’une littérature absoute de sa charge de théologie et ainsi entièrement livrée à sa seule facticité poétique. Je me demande si sa fidélité à Kierkegaard le Grand Incriminateur lui permettra cette rencontre, si la simple mention qu’il fait de l’œuvre de Bataille, œuvre enchérissant de l’ironique au ludique, suffira à lui faire considérer la littérature dans son innocence et son désir d’innocence (je doute même qu’il le désire). Je m’abstiens de controverser (je crains en effet qu’il ne soit même pas souhaitable de mobiliser la littérature contre la «déchéance ontologique» qui serait la nôtre, ou de lui faire éclairer cette chute si chute il y a) : j’objecte simplement qu’il y a assez de désintéressement dans la littérature pour qu’elle nous offre l’outre-monde qui la justifie tout entière à ses propres yeux. (Je ne rougis pas d’avoir ri quand pour la première fois j’entendis le nom «Ouine» – le nom du monsieur qui, même pas nihiliste, ne savait plus dire ni oui ni non. Pour inventer cela, ce quasi-calembour, il faut aimer rire. Cette bonté-là, c’est l’innocence dont je parle – l’enfance bernanosienne).
Par commentaire «théologique» de la littérature, j’entends aussi le principe pour ainsi dire technique qui guide Juan Asensio : «Toute critique véritable, c’est-à-dire humble et respectueuse, quelle que soit par ailleurs sa complexité, devrait donc s’efforcer à la transparence et tenter d’être une sorte d’icône ne faisant pas obstacle à notre vision», écrit-il en avant-propos. La «contre-nuit» du titre de cette anthologie critique nous met à mi-chemin de l’eau-forte et du daguerréotype, entre les spectres de la superstition et ceux des photographes. Cette «icône», elle, nous emmène vers la peinture à fresque et à l’huile – et, surtout, vers une théologie spontanée de la perception. La critique littéraire ne saurait pourtant exclure qu’il y a d’autres théophanies que celle de la présence immédiate en la figure censée représenter le divin ou le numineux. Elle doit admettre, aussi bien que les images sans puissance d’icône – je reste dans la métaphore de l’auteur –, elle doit admettre l’interdit de toute représentation, se demandant alors ce qu’il resterait de cette «icône» et de cette «transparence». Puisque toute littérature est un «comme si», autant vaut dire la fiction, la narration grâce à laquelle nous réduisons des contingences à des semblants d’ordre, à quelle opacité du monde devrais-je opposer les lumières de la volonté et de la représentation ? Mais plus encore me frappe le privilège donné ainsi par J. Asensio (nommant Goya ou Kubrick, mais aucun musicien) au sens optique sur toute acoustique, à la toute-puissance de l’œil du peintre et du photographe sur et au détriment de l’oreille du musicien et du poète. Cette critique littéraire n’accorde à la littérature ni mélos ni récitatifs, ni cadence ni sonorité – elle y détecte sans doute les oppositions de la parole et du silence, mais elle y recherche activement la mutité, la muetteté, la taciturnité, le désert des sons, les bruits de fond, non des musiques inconnues, non des dissonances exotiques. Le support de l’oralité qu’est la littérature, La Littérature à contre-nuit le traite dans la logique presque exclusive de la pulsion scopique, de la phrase lue sur la page et non pas récitée à un auditoire, de la vocation sans vocalité. La métaphore de l’icône ne renforce donc pas seulement les attaches nouées avec la pensée théologique, elle signale aussi le support sensoriel de prédilection de l’auteur, le percept qui oriente – qui dicte ? – la lecture et la critique : pour lui, le lu est moins un dit et un ouï qu’un vu, une scène avant-scène de l’obscène. Il va de soi que le tympan, réduit ainsi à la portion congrue, proteste, et qu’il proteste d’autant plus vivement que le critique est grand amateur de littératures étrangères (Trakl, Sábato), inaudibles si nous ne les parlons pas, inaudibles dans le filtre de la traduction, et par là images de l’inaudible brut de la langue maternelle, transformé en inouï par le poète orpailleur. Je présume que cette disparité écrasante de l’acoustique et du scopique chez J. Asensio, est pour beaucoup dans la place de choix qu’il réserve à l’idée de «logocratie» (G. Steiner) et dans le silence qu’il observe quant aux origines si troubles de cette idée. Elle marque, au départ, la discorde des hommes d’oreille (Socrate, qui n’écrivit aucun livre) et des hommes d’écriture. Discorde ou malentendu ? Pour que la littérature devienne ce qu’elle a toujours été, une polyphonie, un comme-si de la chair du monde, il faut qu’en elle tous les sens n’en fassent qu’un.

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