Satan graveur : Les Désastres de Goya (18/04/2008)

Francisco Goya, Los desastres de la guerra, Plato 39 - Grande hazaña ! Con muertos ! (1810-1815).
Satan graveur : Les Sataniques de Rops.

«On croit le saisir, il s'échappe. Est-il Watteau quand il se mêle aux fêtes populaires, surprend sous des arbres de décor des figures emmitouflées [...] ? Est-il Shakespeare quand il suit au sabbat des sorcières ou voit passer au fond des ciels nocturnes des ailes membraneuses et des fantômes sanglants ? Est-il Rembrandt quand il éclaire un monstre furieux et traqué, une meute humaine après lui, d'un rayon tombé on ne sait d'où ? [...] Est-il Hokusaï quand il voit apparaître dans ses nuits énervées un visage, une forme où les aspects les plus disparates de la bête s'amalgament à ceux de la mort ? [...] Est-il Dante quand il pénètre, par sadisme ou pitié, ou les deux ensemble, dans quelque maison de fous, quelque prison, au milieu des malheureux mangés de plaies, mordus par les rats, brûlés par les punaises, rampant parmi leurs déjections, couronnés de papier ou traînant leurs chaînes, étranglant, étranglés dans la hurle et la bave, berçant de chansons hoquetantes le désespoir qui ricane, la fureur qui grince, le gâtisme qui bégaie, l'insomnie, l'ennui, le glissement progressif ou la chute brusque à l'abîme du courage et de l'esprit ? Il est Goya [...], un visionnaire impossible à arrêter dans une forme, quelque chose de gai, de mauvais, de lubrique et de noble en même temps ou tour à tour.»

Ainsi présenté lyriquement par Élie Faure, il peut sembler qu'il ne nous reste rien à dire sur l'artiste terrible de l'Espagne, Goya, né en 1746, l'année même de la mort du roi Philippe V, deux années avant que Montesquieu ne fasse paraître son Esprit des Lois, que l'Inquisition espagnole condamnera en 1756, avec, d'ailleurs, L'Encyclopédie de Diderot. Goya, peintre du Mal, alors que la grande majorité de ses toiles résonne encore du rire sardonique qui les a irrésistiblement enfantées, lorsque, au spectacle cruel des pompes de la noble et valeureuse Espagne, jadis exploratrice des jungles du Nouveau Monde, gangrenée pourtant, dans la chair guenilleuse de ses innombrables mendiants, par une pauvreté surnaturelle, comme une espèce de contre-silhouette comique, se dessinaient les contours bedonnants d'une gouaille dévastatrice ?
L’affirmation péremptoire peut en effet surprendre. Goya, parce qu'il aimait la vie par-dessus tout, parce qu'il n'avait rien d'un craintif et pâle bigot que la lumière du jour aurait honte de surprendre, la mine amère, dans les robes de quelque ramera, connaissait le prix infini de ce qu'il perdait à chaque nouvelle minute écoulée. Il a su faire frémir de plus de délicatesse encore le tremblement de lumière de Velázquez, ce miraculeux scintillement déjà ourlé par les vapeurs nubiles du soir qui tombe, un peu de cette chair condensée comme une rosée sur la toile représentant la Reine Marie-Anne d'Autriche, Velázquez qui dissipe dans le fond des lointains les fumées des batailles ardentes, où des hommes sont tombés, poussière mélangée à de la poussière (La reddition de Breda). Ce qu'il était certain de perdre inéluctablement, pourquoi aurait-il hésité à le peindre tel qu'il le voyait véritablement, c'est-à-dire grimaçant, spectacle similaire à celui d'un débauché qui cache, sous le masque de l'ironie, la petite vérole qu'il contracta jadis au creux d'une guapa, avec ce même mystérieux ricanement qui certainement le condamnera pour l'éternité ?
Goya, qui a su porter, jusqu'à l'incandescence de la plus profonde noirceur, les trous d'ombre que les ténébristes tels que Ribéra ou Valdés Leal creusaient, avec les morsures de la vermine, avec l'acide de l'eau croupie du Guadalquivir distillée à blanc par le soleil de Cordoue, jusqu'à ce que l'alcool rare et précieux enivre les crépuscules solitaires d'une lueur soufreuse et louche, les plaies purulentes de loqueteux magnifiques et fiers, Goya aimait la vie. Goya, qui a su tordre les corps extatiques de ses grotesques d'un plus furieux spasme que celui qui étirait jusqu'à leur rupture ceux du Grec Théotocopuli dit El Greco – l’un creuse dans les chairs étiques de ces nobles une souffrance ardente, lumineuse, qui fait de chacun d'eux le frère de Jean de la Croix, l'autre remplit de mauvaise graisse les visages grimaçants qui déchirent la nuit, mais cette grimace est encore une prière adressée à quelque idole de la Nuit –, Goya aimait la vie, la vie simple des pauvres qui ne comprennent rien aux fureurs splendides des saints et des saintes qui pullulèrent en Espagne.
Cette insouciante débauche permet au peintre toutes les audaces. Comme l’écrivait quelque part Camus, il semble qu'il soit protégé par le charme auquel aucun «Non !» ne saurait résister. Pas le moindre égal à son époque. Tous, littéralement, sont à ses pieds. Lui, il les foule, il se moque, par exemple, et jusqu'au délire de la caricature, des Rois espagnols, qu'il peint avec une verve jouissive (cependant, il semble que ses royaux modèles aient apprécié sans retenue leurs portraits). Goya se repaît là d'un luxe insigne. Il a été nommé Peintre du Roi en 1786 par Charles III et, lorsque son successeur prend sa place, il est fait Peintre de Chambre par Charles IV. Une grave maladie, dont nous ne savons rien, contractée à Cadix chez son ami Sébastien Martinez où il a trouvé refuge, le laissera totalement sourd jusqu'à sa mort : qu'importe, puisque les années qui suivent sa convalescence sont les plus fécondes, des dizaines de portraits, les plus achevés du peintre, en témoignent. Dès 1798, il réalise une série de thèmes de sorcellerie pour la Alameda de Osuna, et, l'année suivante, nommé Premier Peintre de Chambre, il présente ses Caprices. Jusqu'à l'invasion par les troupes françaises, Goya travaille très peu pour la cour, qu'il délaisse pour des tableaux de nobles. La guerre survient. Goya, symboliquement, va lui devoir sa métamorphose artistique.


La version complète de ce texte a été publiée dans La Littérature à contre-nuit (Sulliver, 2007).

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