L’arche brisée de la parole (27/05/2008)

Crédits photographiques : Uriel Sinai (Getty Images).
«La parole, si elle se risque, a toujours la clarté d'un éveil.»
Jean-Louis Chrétien, L’Arche de la parole.

«...comme son prestige et sa défense, servant si paresseusement à le définir qu'il incline à ne pas chercher plus avant, se trouve l'absolue négation de tout paraître».


Il y a un mystère rayonnant, dont la face lumineuse est tournée vers cela qu'elle reflète en toute pudeur, et dont Bossuet livre peut-être la plus sereine vision, lorsqu'il écrit ces phrases : «La nature a quelque chose de plus délicat : voici dans de claires eaux, et dans un miroir, un nouveau secret pour prendre et faire image. Il n'y a qu'à présenter un objet, aussitôt il se peint lui-même, et cet admirable tableau ne dégénère en aucun endroit de l'original : c'est en quelque sorte l'original même. Cependant rien ne dépérit, ni à l'original ni à la glace polie où il s'est imprimé lui-même tout entier. Pour achever ce portrait, on n'a pas besoin du secours du temps, ni d'une ébauche imparfaite; un même instant le commence et l'achève, et le dessein, comme le fini, n'est qu'un seul trait».
Ces quelques lignes sont inépuisables, comme si, en tentant de ramasser la diversité du monde en une épure grammaticale, l’auteur s’était avisé d’une troublante réalité. La sonde qu’il a jetée dans la source d’eau claire n’en finit pas de s’enfoncer, elle se perdrait même dans ses profondeurs s’il ne décidait d’en remonter le contenu à la surface. Second émerveillement car, parfois, les créatures rapportées des abîmes ne perdent pas toutes leur livrée multicolore extraordinaire. Ici, la prise a été bonne, exceptionnelle même, miraculeuse, comme si nous pouvions plonger notre regard dans l’une de ces anciennes miniatures, où le monde étageait sa complexité dans la hauteur d’un dé à coudre.
Écrire ainsi que la nature prend soin et garde de sa propre image, c'est penser qu’elle demeure, même souillée par l'homme et, littéralement, dé-figurée, attendant sa libération dans les affres de leur chute commune, la gardienne de toute forme, de tout geste, de toute pensée, qu'elle présente à nos yeux l'albédo immuable d'une matrice essentielle où toute création est infiniment renouvelable, retrouvable et questionnable par l’homme, c'est-à-dire : que la nature, envers et contre tout abandon, reste et demeure (mais pour combien de temps encore ?) le lieu et l’espace de parole qui peut étancher l’interrogation des hommes, leurs éternelles demandes angoissées, ces questions aussi que les enfants ne cessent de poser aux fées, ces rieuses qui sont d’abord d’incorrigibles bavardes comme l’étymologie du mot nous l’enseigne. Si le monde, selon les auteurs de la Renaissance et du romantisme allemand, est enchanté, c’est d’abord parce qu’il nous parle, qu’il est, littéralement, ruisselant de parole. Une petite flaque d'eau, un étang ou bien le vaste miroir de la mer creusant le ciel d'une nouvelle profondeur, une larme dont l'eau minuscule est amère, leur secret est ainsi d'être le reposoir où ce qui est, tout autant, ce qui sera, ce qui toujours est parce qu'il a toujours été – puisque l'essence du secret, dit Boutang, est d'être «contre-révolutionnaire» –, peut trouver un sûr refuge. Alors, le danger commun, le péril ordinaire de l'irrésistible corruption ne guette plus, si le visage d'un homme qui se voit dans le creux d'une flaque n'est pas que le simple reflet d'une face humaine plongée dans un élément qui lui serait étranger (périssable donc, puisque cette face serait alors déformée par la désolante lucidité de Narcisse), mais bel et bien, s'il est cette flaque, et l'eau qui la fait miroitante au soleil, vitrifiée pour qu'y glisse toute une population éphémère de l'entre-deux, et aussi chacun des simples dont cette eau est faite – et la roche qui l'enserre, et la lumière qui y parade, et l'air qui l'effleure, et la vie inquiète qui va s'en désaltérer, et la vue perçante qui scrute depuis le ciel les étendues giboyeuses de la vie en y flairant déjà la mort – comme un corps composé n'est jamais réductible, malgré ce qu'en dit la sotte chimie, à la seule disparité informe de tous ses éléments, mais tire vers lui, sur son cliquetis de cadavre sonore, la couverture de l'universelle analogie, véritable chair spirituelle qui entaille la monotonie de la matière grisâtre par la dague du vivant et du visible. Tout est signe de tout, oui, et chaque parole murmurée est pleine d’un infini bruissant sans relâche ni redite. Ce monde qui nous entoure ne nous est point hostile, il n’est pas cet autiste géant que Stanislas Lem a imaginé en écrivant Solaris lequel, il faut toutefois le préciser, n’en tente pas moins de parler aux hommes qui l’observent en leur offrant ce qu’ils ont toujours désiré posséder, ce qu’ils ont perdu, ce qu’ils ne savent même plus garder précieusement si on le leur offre de nouveau.
Un tel lien qui est ouverture, un tel lien que l’on pourrait qualifier, dans le sens que Merleau-Ponty donne à ce mot dans L'Œil et l'esprit, de déhiscence, évoque lumineusement la certitude magique que tout correspond avec tout, je l’ai dit, que le brin d'arbre ou, si l'on veut, la coquille de noix, sont univers. Que le monde, pour qui sait lire, pour le poète et le peintre, pour le vieillard fatigué par la lampe noire de la Kabbale, pour le contemplatif aux mains huilées par la prière, pour le maître de lecture d'Adso, le savant Guillaume, lorsqu'à la première heure du premier jour il part sur les routes alphabétiques de l'aventure – « Mon bon Adso, dit le maître. J'ai passé tout notre voyage à t'apprendre à reconnaître les traces par lesquelles le monde nous parle comme un grand livre » –, est la très vaste écriture de Dieu, comme le pelage rayé du tigre selon Borges ou l'œil traître du requin pour Lautréamont. Cette idée, mieux, cette conviction est vieille comme le monde, née en tout cas au premier affleurement, sur la surface démontée de la mer recouvrant l'abîme que le monde ne recouvrait pas encore, du souffle qui est parole, du vent qui va féconder la moiteur prodigue des eaux. Sur cette certitude confondante la nuque raide de l’immense peuple juif a plié, puis sur elle l'Occident a bâti sa grammaire originelle, sur elle l'Occident s'est bâti, comme une Atlantide anadyomène qui tournerait sa ronde folle autour du mystère, son moyeu parlant.

Ce texte figure dans son intégralité (avec son apparat critique) dans mon ouvrage intitulé La Littérature à contre-nuit, publié par les éditions Sulliver en 2007.

Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, la littérature à contre-nuit, langage, parole | | |  Imprimer |