Angelus ex Machina, 3 : de la Machine, justement (24/08/2006)

Crédits photographiques : Bill Ingalls (Nasa).
«Organisation : ce mot menaçant que nous trouvons partout, du bas de l'échelle à son sommet, est désormais le mot métaphysique, et même : c'est le mot où toute la métaphysique semble avoir émigré comme une famille de nobles déchus dans un trois-pièces de banlieue. Et pourtant, de leur misérable observatoire, ils semblent exercer un pouvoir qui ne s'était jamais étendu si loin».
Roberto Calasso, La Ruine de Kasch.


Avouons-le d’emblée, il y a toujours, dans la prose d’un auteur, une espèce de point aveugle sans lequel l’armature du récit serait friable. Ainsi, si je faisais remarquer, à propos de Villa Vortex, que nombre des descriptions de paysages urbains ressemblaient, sous la plume de Dantec, à des peintures de camps de concentration, ce dernier motif, dans Cosmos Incorporated, s’est étendu jusqu’à devenir l’ensemble du monde : «Le camp est un monde. Un antimonde. Non pas un «contre-monde» actif et représentant la face invisible du Monde Créé, mais un non-lieu, un non-espace, un non-temps, il est un Anté-Monde parce qu’il n’est pas encore un Monde, il est le stade qui précède toute Création, et il prouve en cela que dans l’UniMonde Humain, le Chaos revêt une forme spécifique : celle du pseudo-ordre carcéral/terroriste dualiste, celle de la Mort au travail, celle de la mort comme processus de production» (286). Je n’entre pas dans les détails de l’invention imaginée par le romancier : c’est dans ce roman-ci plus que dans tout autre que Dantec, je crois, est parvenu à l’invention d’un monde parfaitement viable et pourtant, jusque dans ses racines les plus profondes, parfaitement monstrueux, inhumain. Pas de manichéisme pourtant car, si l’univers selon l’auteur est devenu une immense prison aux murs invisibles, c’est l’homme qui est l’unique responsable de son esclavage volontaire. Lui seul s’est enchaîné à son nouveau maître ou plutôt à la disparition de ce dernier : «Elles [les machines] ont si bien su nous saisir qu’elles nous ont gentiment dépossédés, non pas du monde, mais de nous-mêmes» (29). De sorte que, dans Cosmos Incorporated, le Grand Inquisiteur ne présente pas le visage trop lisse et commun des machines mais il s’est bien davantage dilué en une immense absence d’âme qui, stricto sensu, peut être assimilable au triomphe de la Machine, sorte d’entité unique, métamorphique dans ses manifestations dont la racine unique, comme l’immense cerveau qu’est Solaris, pourrait se réduire à une cérébralité déviante (Cf. le rapprochement entre les machines et le monopsychisme, p. 431). Voici bien d’ailleurs, après la thématique du Camp en tant que condition de la modernité biopolitique (où nous reconnaissons l’influence évidente d’Agamben s’inspirant de Foucault), celle qui lui est directement liée, le règne de la Machine, l’auteur devant être cette fois convoqué étant, sans la moindre hésitation (puisque Dantec l’indique lui-même dans son roman), Günther Anders.
Anders justement, qui souligne lui-même les derniers mots de ce paragraphe dont chaque ligne est un éclair de lucidité et de prescience : «Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire «impérialiste», chacune se crée son propre empire colonial de services […]. Et de ces «empires coloniaux» elles exigent qu'ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu'ils «fassent jeu» en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu'elles ; bref, qu'ils deviennent, bien que localisés à l'extérieur de la «terre maternelle» [...], co-machiniques. La machine originelle s'élargit donc, elle devient «mégamachine» ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. A cela vient s'ajouter le fait qu'aucune ne saurait se rassasier définitivement en s'incorporant un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il. S'applique plutôt à la «mégamachine» ce qui s'était appliqué à la machine initiale : elle aussi nécessite un monde extérieur, un «empire colonial» qui soumet à elle et «fait son jeu» de manière optimale, avec une précision égale à celle avec laquelle elle-même fait son travail ; elle se crée cet «empire colonial» et se l'assimile si bien que celui-ci à son tour devient machine — bref : aucune limite ne s'impose à l'auto-expansion ; la soif d'accumulation des machines est inextinguible» (in Nous, fils d'Eichmann [Wir Eichmannsöhne, 1988], traduit de l'allemand par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Payot et Rivages, coll. Bibliothèques Rivages, 1999, p. 80). Ainsi le romancier peut-il écrire, en lecteur fidèle d'Anders, que «le monde mégamachinique est le monde de l’expansion infinie de la machinisation, un monde où tout est comachinique, un monde où tout est pensé et où plus rien n’est pensant» (560).
Bien évidemment, ce n’est absolument pas un hasard si le ferment de liberté (oserais-je parler, dans son sens théologique, de «reste» ?) va triompher, au moins momentanément, avant que n’advienne le règne entrevu par Dantec de l’Antichrist, par le biais de Plotkine qui, nous apprend l’auteur, n’est absolument pas étranger à la déhiscence des deux figures évoquées, celles du Camp et celle de la Machine. En effet, Plotkine «est l’Homme-venu-du-Camp, le Contre-Homme venu de cet Anti-Monde qui recouvre le Monde peu à peu, alors que celui-ci s’éteint et se dépeuple. Contre-Homme-venu-du-Camp car dans et par le Camp il a trouvé le moyen d’en sortir, ou plutôt il a été le moyen d’en sortir, d’y faire entrer la lumière de la liberté» (363) et il est aussi celui qui, en injectant le cadavre de l’ignoble Clovis Drummond dans le corps virtuel et rhizomique de l’enfant-Machine, va précipiter la dévolution du monde, sa sénescence accélérée, contre laquelle l’homme, ou ce qu’il en reste (je songe à la petite communauté chargée de veiller sur l’enfant de Plotkine), devra apprendre à lutter avant… Avant quoi ? Eh bien, Dantec répond sans hésiter : avant que le dernier homme libre ne disparaisse («Dans une décennie, quinze ans tout au plus, les lois internationales auront aboli la dernière aventure humaine encore existante» (285)), avant que la fin de la dernière machine n’annonce la venue d’un Adversaire bien plus terrible que tout ce que nous avions connu jusqu’alors : «Comme vous le savez, la disparition de la Métastructure ouvre potentiellement un espace de liberté, sauf que l’homme va choisir la voie de la fausse liberté, la voie de la régression anale, la voie du crime, la voie du génocide et de la tyrannie, et qu’il invoquera ainsi, sans le savoir, la venue d’une autre machine terminatrice, d’une structure de contrôle social planétaire plus terrible encore que ce que l’UMHU [l’UniMonde Humain] a essayé de réaliser en une vingtaine d’années» (551).
Car c’est l’une des terribles grandeurs de Cosmos Incorporated que d’être, dans sa structure même, tout entier prophétique, lui qui pourtant se déroule dans un avenir relativement proche (aux alentours de 2059) et de nous prédire ainsi l’avènement du Mal dans sa plus parfaite incarnation ou plutôt : désincarnation.

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