Angelus ex Machina, 4 : la voie de la dévolution (29/08/2006)

Crédits photographiques : Bruce Weawer (AFP/Getty Images).
Il est troublant de constater que, à peine campé par le romancier, le monde que dépeint Cosmos Incorporated est déjà vieux, court à sa ruine toute proche, semble gangrené par la rongeasse que percevait Manfred Steiner dans Glissement de temps sur Mars, de Dick. La répétition est d’ailleurs obsédante qui affirme que l’univers de l’UMHU, à nos yeux futuriste, est en fait déjà passablement obsolète puisque plus aucune invention technologique ou presque n’en rythme les sursauts (283). Dissolution (101) mais aussi dévolution (284) ou encore dépopulation (356), voici quelques-uns des termes caractéristiques qui ne cessent dès lors de scander ces pages.
Comment un monde dont le but invisible et faustien semble être la venue de la Machine ultime peut-il, en réalité, plonger dans la régression, revenir à des stades antérieurs de son évolution technologique ? Que veut nous dire Dantec avec cette parabole ? Anders encore une fois va nous être utile (dans Nous, fils d'Eichmann, Payot et Rivages, coll. Bibliothèques Rivages, 1999, pp. 83-4), qui semble ici contredire Dantec : «Et cela : le monde en tant que machine, c'est vraiment l'État technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons. […] C'est la raison pour laquelle nous pouvons tranquillement affirmer que le monde en tant que machine, c'est l'empire millénariste vers lequel se sont portés les rêves de toutes les machines, depuis la première ; et il est désormais devant nous réellement, cette évolution étant entrée depuis quelques décennies dans un accelerando de plus en plus forcené».
Contradiction, écrivais-je ? Elle n'est qu'apparente puisqu'il y a fort à parier qu'Anders lui aussi (op. cit., p. 93), au final, estime qu'il s'agit bien, dans cet accelerando, d'une dévolution masquée, d'un retour à la boue originelle : «Non, ne nous faisons aucune illusion, Klaus Eichmann. Si anodins que puissent paraître les masques de nos «seconds pères» — et bon nombre de ces masques montrent même le large sourire débonnaire des pères de l'ère du bien-être —, le visage qui se cache sous ces masques est et demeure l'ancien visage, le seul, de notre premier père. Le visage monstrueux».

La boucle est bouclée et nous ne semblons pas nous être avisés qu'elle serre notre cou depuis... Depuis bien des années puisque Oswald Spengler, dans la deuxième partie de son Déclin de l'Occident (intitulée Perspectives de l'histoire universelle, Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 1948, p. 435) affirmait la monstruosité suivante, à savoir, la spiritualisation de la Machine, son invisibilité sans cesse affinée, affirmée, conquérante : «Et la forme de ces machines ne cesse d'être plus inhumaine, ascétique, mystique et ésotérique. Elles entourent la terre d'un tissu infini de forces subtiles, de courants et de tensions. Leur corps est toujours de plus en plus spirituel, et dissimulé. Ces roues, ces cylindres, ces ressorts se sont amuïs. Tout ce qui est important dans la machine se dissimule à l'intérieur» [je souligne]. D'ailleurs, en 1931, le même Spengler, cette fois dans L'Homme et la technique (Gallimard, coll. Les Essais, 1958, p. 144), écrivait, tout aussi significativement : «En dernière analyse, la machine est un symbole, tout comme son idéal secret, le mouvement perpétuel : nécessité spirituelle et intellectuelle, mais non vitale», ce qui faisait affirmer à l'auteur, dès les premières pages de son essai, que «quant à nous, êtres humains du XXe siècle, nous dévalons la pente les yeux grands ouverts, en pleine conscience. Notre sens de l’histoire, notre aptitude à la décrire et à l’écrire, sont des symptômes révélant clairement que nous parcourons cette pente vers le bas».

Je pourrais multiplier ces exemples que nous n'en saurions pas plus et finalement bien assez : la technique poussée à son comble, la technique enflant au détriment de l'espace intérieur de tout homme, la technique grossissant jusqu'à pénétrer et réduire cette fine pointe de l'âme dont parlait Maître Eckhart est synonyme d'une fascination pour le bestial, le chaos, la boue, le paganisme sacrificiel des premiers âges tel que Hermann Broch l'entendait dans Le Tentateur : «Commettre le meurtre à l’appel du paganisme du sang écrit l'auteur (Gallimard, coll. Du monde entier, 1991, p. 445), le commettre à l’appel du paganisme technique, c’est une seule et même chose, car le paganisme a besoin de meurtre pour pouvoir subsister».

De la même façon, dans une lecture passionnante (certes parfois bien trop partiale) du ténébreux et immense Heart of Darkness de Joseph Conrad intitulée Exterminez toutes ces brutes (ce titre reprend l'une des plus fameuses phrases de Kurtz...), Sven Lindqvist pouvait-il suggérer un lien évident quoique ténu et problématique entre la remontée temporelle de Marlow tentant de rejoindre Kurtz enfoncé au plus profond de l'âme humaine et l'horreur dénudée des massacres à très grande échelle.

D'où la déhiscence terrifiante mais pourtant parfaitement banale, au siècle passé, du Camp en tant que Machine ultime puisque menant à bout son principe d'ingestion perpétuelle, invisible encore car, comme la lettre volée du conte de Poe, elle est placée devant nos yeux mêmes, comme j'avais tenté de le montrer dans un chapitre de mon essai sur George Steiner, enfin primitive, puisque l'homme y était simple cafard qu'il fallait se contenter de détruire.

C'est sur ce visage monstrueux que se conclut Cosmos Incorporated puisqu'il mime ce mouvement, moins de régression que d'une espèce de spire, de gyre (au sens que W.B. Yeats donnait à ce terme) qui nous laisserait face à l'horreur ancienne et pourtant fardée au goût du jour, avec cependant la certitude que demeure tout de même le mystérieux reste annoncé par Daniel, de liberté, de beauté ou de louange.

La certitude ? Moins et plus que cela : l'espoir.

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