Angelus ex Machina, 5 : du labyrinthe du récit (08/09/2006)

Crédits photographiques : J. Spencer (Lowell Observatory and Nasa/ESA).
Je viens de terminer ma lecture de Grande Jonction. Avant d'évoquer cet étrange roman dans la Zone, je poursuis la mise en ligne de ma série de textes consacrés à Cosmos Incorporated. Les lecteurs désireux de lire l'intégralité de cette critique (symboliquement fragmentée en sept parties) devront se reporter à ma Critique meurt jeune.

À José Bergamín prétendant que se cachait dans le roman (en tant que genre) le monstre du romanesque, «On ne peut écrire librement que du fond d’une cellule» (320), voici ce qu’aurait pu répondre, à qui l’eût interrogé, le personnage de l’écrivain dépeint par Philip K. Dick dans son Maître du Haut-Château et, bien sûr, Dantec lui-même. En effet, si le personnage que peu à peu se construit Dantec souffre la comparaison avec celui du solitaire ou du reclus, pourquoi pas avec celui encore de l’oracle prisonnier de ses visions, il faut bien admettre que la question de la narration dans Cosmos Incorporated est l’une des plus complexes, tant le romancier s’est ingénié à multiplier les bribes, les coupures (14) de presse (à l'instar de la technique narrative développée par Dos Passos puis John Brunner), bref les faux-semblants : Vivian McNellis (jouissant du pouvoir de la «Très Sainte narration», (292)), mais aussi Plotkine (398) ou, contre-modèle absolu (417), l’enfant-Machine ainsi que le personnage de l’écrivain dans les toutes dernières pages du roman, autant de masques d’une fonction unique qui paraît obséder l’écrivain depuis Villa Vortex. Dans notre roman, l’un des vertiges que fixe sans ciller Dantec a pour nom banal : écriture, processus d’écriture, dans son rapport avec l’acte absolu de la création, alors même que le très maladroit Quatrième Monde de Villa Vortex est, dans Cosmos Incorporated au contraire (mais encore imparfaitement) dilué dans l'ensemble du roman. Pour l'écrivain, le langage n’est évidemment pas anodin, comme le rappellent les emprunts aux œuvres de la mystique juive, tout particulièrement au Sefer Yesirah ou Livre de la Création, cette dernière tout entière ordonnée aux pouvoirs du langage. Si dans Les langages de Pao, Jack Vance pouvait imaginer une réalité façonnée entièrement par l’usage de telle langue plutôt que telle autre, Dantec, lui, sans d’ailleurs privilégier explicitement le thème d'une parole souveraine, n’en finit pas d’entremêler (voir le thème lancinant du point de jonction ou nexus p. 369) les motifs complexes pour créer non pas, comme James, un motif dans le tapis mais un tapis tout entier ou, mieux, un livre accompagnant le livre qui s’écrit, celui-là même que je suis en train de lire, un livre dans le livre, de nouveau le territoire de la mort, le mince canal qui va infuser la certitude de la mort aux vivants (du moins aux plus lucides d’entre les personnages), comme nous le constations dans Villa Vortex. Ainsi les jeux de miroirs peuvent-ils être disposés à l’infini par l’auteur, jusqu’à ce que ce dernier éprouve le vertige et l’ivresse de constater que son personnage de tueur, Sergueï Diego Dimitrievitch Plotkine, devient lui-même son propre narrateur (Cf. p. 335 et 488) omniscient et pourtant ignorant ce que lui réservent les jeux de la grâce. Nul doute, à présent que le romancier s’intéresse aux écrits des Pères chrétiens et que s’affirme la prééminence de la posture du logocrate, que cette quête ne devienne, littéralement, obsédante ou, comme le disaient encore les vieux confesseurs amateurs de diableries, une obsession, voire une véritable possession. Surtout que Dantec, lui-même le sait depuis des lustres, ne se fait plus aucune illusion quant à la permanence d’une voix encore capable de hurler dans le désert qui gagne tous les jours, jour après jour, quelques précieux centimètres de terre fertile pour la réduire au silence, au mutisme de l’idiot, à la terre vaine chantée par T.S. Eliot. A ce titre, les dernières pages du roman, aux consonances toutes bernanosiennes, sont sans la moindre ambiguïté, elles qui affirment la disparition de la dernière voix libre, dans un monde qui n’en finira désormais plus de se dévorer : «Regardez-les, ces singes savants doués d’une parole qu’ils ont travestie en tautologies comptables, en cultures d’apparat, en linguistique de foire, cette parole qu’ils ont laissé devenir une vulgaire machine de communication ! Les voilà dorénavant laissés seuls avec le langage-machine dans sa désolante nudité, lorsque enfin il atteint son but et qu’il peut tout comachiniser, y compris le néant qu’il porte en lui» (567). Je n’insisterai pas davantage sur cette façon après tout terriblement désabusée, se lamenteront les crétins, de conclure un roman : le monde mourra lorsque la voix périra, ce qui est, encore une fois stricto sensu, l’enseignement fondamental de la mystique, aussi bien juive que chrétienne. Que ce soit Maurice G. Dantec qui nous l’apprenne n’est pas la moindre des ironies que l’écrivain adresse aux bien-pensants, tellement soucieux d’apposer leur piètre signature à leurs maigres déjections commerciales, Dantec qui sans cesse tente d’éliminer sa propre inscription dans la narration en se voulant simple relais (502) d’une parole qui le dépasse mais toutefois ne peut lui être étrangère.

Parfois, souvent même, trop souvent, nul doute que Dantec ne s'égare dans le dédale qui a nom : littérature. Cosmos Incorporated n'est même pas forcément original si on le compare à Forteresse de Georges Panchard. C'est que Dantec en dit trop, il a trop lu et l'écriture de chacun de ses romans se mélange avec tous ceux qu'il a lus et ceux qu'il va lire, de sorte que le critique contemporain, s'il avait l'ombre de la plus petite culture littéraire, pourrait affirmer des livres de notre écrivain ce que Sainte-Beuve écrivait de la Vie de Rancé de Chateaubriand, que «l'auteur jette tout, brouille tout, et vide toutes ses armoires» (Chroniques parisiennes, Calmann-Lévy, 1876, p. 221). La voix du romancier est bien celle du possédé effrayant les pieux docteurs qui, confrontés à pareil symptôme, ont écrit un mot d'un air entendu qui condamnera le malheureux à la question puis au bûcher : glossolalie. De la même façon, le monstre qu'il sait devoir affronter, au centre même de ce labyrinthe infini, n'est rien d'autre que cette littérature que nous sommes en droit après tout de confondre avec le démon, que Gide à la suite de Blake pensait être le véritable nègre de tout écrivain.
Je l'avais déjà écrit à propos de Villa Vortex qui, dans son échec même, me paraissait être infiniment supérieur à bien des romans parfaitement aboutis d'auteurs qui, rien à faire contre les décrets mystérieux des dieux de la littérature (je vise ironiquement l'ouvrage de Roberto Calasso), n'ont pas été choisis pour dire ce qui doit être dit. Dantec l'a été, je n'ai donc pas peur d'écrire une nouvelle fois que pèse, sur ses épaules, une responsabilité effrayante : il est le Vieux de la montagne, le Maître du Haut Château, pour l'instant davantage brouillon, terriblement intuitif, certes même, dans ses meilleures pages, réellement apotropéen plutôt que meurtrier. Car il s'agit maintenant d'abattre (les prudents flaireront quelque métaphore douteuse...), de ne plus s'émouvoir et de retrouver les chères coutumes, prudemment éloignées dans les excès de l'histoire de France par nos pucelles de gauche, coutumes que surent porter haut (une tête grimaçante expéditivement fichée sur une pique) nos ancêtres révolutionnaires. Comme si un écrivain de race devait s'adresser, quelle horreur !, à un parterre idoine de vestales journalistiques et aimablement citoyennes qui lui tresseront toutefois, selon leur humeur fragile, une couronne hâtive de fleurs ou le voueront, d'un regard, aux plus profondes gémonies. Il s'agit à présent d'opposer à l'horreur molle de notre époque, à sa langue liquéfiée par tant de phrases corrompues, une violence salutaire, une parole incoercible, seule capable de nous ouvrir les yeux et peut-être même de remplir nos esprits d'autres visions que celles de ces files dolentes de pauvres amaigris qui vont calmer pour quelques heures l'appétit des fours. Dantec, quoi qu'on en dise, est l'un des très rares écrivains à mes yeux réellement consumé par cette violence, qu'il lui faut toutefois apprendre à maîtriser. Car, je dois l'écrire ici de façon très claire : non, Cosmos Incorporated, cependant plus dépouillé, plus harmonieux à mon sens que son frère aîné monstrueux, n'est pas encore le grand roman de la voix contenue, devenue pleinement chrétienne (donc, pour notre époque, létale), débarrassée de ses peaux mortes gnostiques (même si le gnosticisme semble décidément l'ennemi le plus intime du christianisme, comme s'il était son ver caché et, permettez-moi cette vulgarité, bien loin d'être solitaire...), voix enfin universelle, capable d'intégrer les discours en apparence les plus étrangers (par exemple, au grand dam des imbéciles, ceux de la science ou de la science-fiction, etc.) à son savoir originel tenant en ce maigre mais essentiel mystère : le langage de l'homme étant plus grand que lui, l'homme disparaîtra lorsqu'il cessera de croire aux pouvoirs d'une parole qui fait de lui l'égal des dieux.

Les dieux de la littérature bien sûr.

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