La Porte des Enfers de Laurent Gaudé (25/09/2008)

Crédits photographiques : B. Mathur (Reuters).
Je suis sorti de la Zone grise, confuse et bavarde de Mathias Énard, pour pénétrer dans les Enfers de carton-pâte de Laurent Gaudé de la plus étrange façon : à la page 479 de son roman boursouflé, Énard décrit l'une des scènes les plus célèbres de l'Antiquité, la fuite de Troie en flammes durant laquelle Énée porte Anchise sur ses épaules alors que, page 10 du roman de Gaudé, celui qui est revenu, à l'instar d'un héros virgilien dépourvu de toute superbe, des Enfers, porte son père, comme un enfant dit-il, sur son dos.
Ce petit détail m'a frappé, la lecture du roman de Gaudé beaucoup moins, hélas. Dans l'un comme dans l'autre de ces romans, le manque éclatant d'ambition métaphysique m'a profondément déçu. Il n'y a aucune vision dans ces deux livres. Dans le gros roman d'Énard, la volonté est pourtant claire de tout dire, de tout raconter, y compris la construction de la dernière route reliant deux bourgs serbes insignifiants sur laquelle tel insigne bourreau aurait posé les pieds. Ne nous y trompons point : cette volonté n'est point la conséquence logique d'une véritable vision du monde mais d'un simple pari stylistique, suranné je l'ai écrit à l'époque même où Philippe Sollers nous ennuyait profondément avec Paradis. J'ai affirmé que l'impression que j'avais retiré de cette lecture avait été celle provenant d'un guide touristique agrémenté de notes pittoresques sur des personnages littéraires (il est vrai que Mathias Énard en raffole) ou des faits historiques. Relisant le livre d'Énard, je me demande si je n'ai point été encore trop aimable avec ce kouglof obèse qui se veut roman total...
9782742777044.jpgDans le roman de Laurent Gaudé, du reste agréable à lire et finalement bien moins prétentieux que celui d'Énard, la promenade aux Enfers entreprise par deux des personnages ne m'a absolument pas convaincu : on dirait que le romancier, décrivant les paysages fuligineux du royaume de la mort, ne s'est pas même souvenu des descentes aux Enfers célèbres qui ont constitué un des grands thèmes de la littérature, de l'Antiquité jusqu'à Ernesto Sábato. Là où pareil sujet eût nécessité la violence érudite, la patiente force d'un Hermann Broch plongeant dans le chaos jusqu'à risquer, comme il le confia, sa santé mentale en écrivant La Mort de Virgile, nous ne disposons que d'un cicérone ayant chaussé des pantoufles de soie pour arpenter les terres maudites.
Car, ma foi, si je ne puis reprocher à l'auteur (à quoi cela servirait-il puisque, de nos jours, le premier imbécile sans la moindre trace de culture se permet de cracher sur une histoire et une culture qui ont façonné la France ?) sa méconnaissance aussi tragique que convenue de la théologie chrétienne, de ses grands récits apocryphes ou médiévaux de voyages dans l'au-delà, des paysages grandioses et terribles dans lesquels certains romanciers catholiques, comme le Bernanos de Sous le soleil de Satan, ont semblé abandonner leurs personnages, je ne puis tout de même pas pardonner à Laurent Gaudé de n'avoir su s'inspirer des textes grecs et latins évoquant le royaume des défunts. Notre romancier s'est-il donc souvenu des exemples d'Énée, d'Héraclès, d'Orphée et d'Ulysse ? Les connaît-il ? Je n'ose me prononcer sur ce point...
Cette incompétence manifeste, peut-être même revendiquée fièrement, serait finalement peu de chose si notre roman avait quelque souffle et grandeur épique infernale, s'il gonflait jusqu'à nous contenir, les vapeurs d'en-bas contaminant ses pages et notre réalité. Après tout, s'il serait parfaitement idiot de demander à un romancier de nous offrir un relevé exhaustif des occurrences littéraires ayant illustré tel ou tel motif dont l'auteur va faire la trame et le décor de son livre, je puis attendre de celui-ci quelque exubérance stylistique : hélas, le roman de Gaudé, contaminé par la langueur du Royaume fuligineux s'étant infiltrée par quelque porte mal refermée, peut-être même illustration idoine d'un épuisement ontologique des hommes (qu'évoque d'ailleurs Gaudé, page 105 de son livre) paraît mourant, anémié, presque complètement transparent, comme d'ailleurs le sont les personnages (à l'exception de la mère, tragiquement belle, de Pipo, le jeune enfant assassiné) aussi grotesques que peu crédibles qui composent cette catabase pour rire, entre deux évocations pourtant assez réussies de la cité napolitaine, où le diable n'est pas même au rendez-vous de l'ultime bolge. Je me demande d'ailleurs comment Laurent Gaudé aurait pu peindre le Seigneur des ténèbres : un tel défi est absolument au-dessus de ses forces d'écrivain, lui qui ne parvient pas même à rendre touchant le destin de quelques ombres dolentes. C'est ainsi que l'épisode de la descente aux Enfers me semble une faute de forme, une erreur de stratégie dans l'économie du roman et, surtout, dans le plan de bataille que tout grand livre doit mener contre ses lecteurs. Une ligne de Bernanos dans Monsieur Ouine extraite du dialogue entre Steeny et l'infirme Guillaume ou bien tel passage tout bruissant de choses suspectes provenant de la rencontre entre la seconde Mouchette et la veilleuse des morts sont infiniment plus convaincantes que cinquante pages de Laurent Gaudé : chez Bernanos nous est donnée la certitude d'une intime compénétration entre le monde des vivants et celui des morts qui, dans le livre de Laurent Gaudé, même si le romancier paraît y croire (dans sa version païenne ou plutôt déchristianisée), ne nous émeut guère.
Et puis comment accorder quelque crédit proprement littéraire à un romancier campant d'aussi vulgaires pantins ? Allons-nous nous émouvoir du sort réservé à don Mazerotti, curé fort improbable qui, non content de ne rien savoir en matière de théologie et de philosophie (le romancier, ici, est pardonné, cette double inculture étant aujourd'hui si largement répandue dans les cervelles de curés de chair que la caricature ridicule de Gaudé n'en est même plus une), jure comme une putain de boulevard et, bien sûr, maudit le Vatican où s'empiffrent les prélats riches et luxurieux qui veulent fermer son église accueillant toute la lie de Naples ? Comment ne pas rire à l'évocation du travelot prénommé Grace, dont la psychologie rudimentaire autant que pathétique me semble une insulte au bon sens, devenant la seconde mère de Pipo, l'enfant mort, assassiné, que son père est allé chercher au fin fond des terres grises ? Comment ne pas rire devant le personnage du patron de bar, Garibaldo, et enfin devant celui du loufoque professore s'appelant, comiquement, Provolone, amateur de petits garçons et spécialiste de la localisation des Portes des Enfers ? Laurent Gaudé est, je crois, un romancier dont l'écriture n'est point sans talent, duquel pourtant je suis en droit d'attendre des personnages qui, même dans leur folie, me paraissent plein de vie, en un mot : vraisemblables si ce n'est vrais. Les ombres grotesques de notre roman sont dénuées de vie, comme l'étaient d'ailleurs les personnages que Bruno de Cesole faisait intarissablement palabrer dans L'heure de la fermeture des jardins d'Occident.
Je l'ai écrit, ce roman se lit agréablement, rapidement et, ma foi, mériterait sans doute les honneurs d'une critique (peut-on espérer qu'elle sera véritable ? J'en doute...) qui s'est répandue, ridiculement, sur Zone de Mathias Énard. Mais, plutôt que s'être inspiré des sombres récits d'Homère, de Virgile, de Dante ou de Sábato pour, en en faisant sa matière intime, nous les rendre comme neufs (c'est bien l'objet de la littérature : polir jusqu'à les faire briller les vieilles et nobles pièces de monnaie échangées depuis la nuit des temps), Laurent Gaudé paraît avoir mélangé à la va-vite les recettes faciles d'un mauvais Umberto Eco avec les intentions mal comprises du Huysmans de Là-bas.

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