Meurtres sous contrôle de Larry Cohen, par Francis Moury (13/12/2008)

Fiche technique et casting succincts :
Mise en scène : Larry Cohen
Production : The Georgia Company (Larry Cohen)
Distribution originale : New World Pictures (Roger Corman)
Distribution vidéo numérique France : Aquarelle & Mad Movies
Scénario : Larry Cohen d’après son histoire originale
Directeur de la photographie : Paul Glikman (Panavision 1.85 couleurs)
Montage : Arthur Mandelberg, William J. Waters, Christopher Lebenzon, Mike Corey
Musique : Frank Cordell
Casting : Tony Lo Bianco (Peter Nicholas), Deborah Raffin (sa maîtresse), Sandy Dennis (son épouse), Sylvia Sidney (sa «mère»), Richard Lynch (le «démon» hermaphrodite), Sam Levene, Robert Drivas, Mike Kellin, etc.

Résumé du scénario
États-Unis, New York, 1975 : plusieurs personnes sans antécédents judiciaires commettent des meurtres d’inconnus voire de proches. Ils révèlent, parfois avant leur suicide, à l’inspecteur catholique Peter Nicholas que c’est Dieu qui leur a donné l’ordre de tuer. L’un d’eux se réclame même du récit d’Abraham et de son fils Isaac pour justifier son acte. Tandis que la presse ébruite l’affaire et que les meurtriers se multiplient, Nicholas identifie une créature androgyne peut-être à l’origine du mal. Cet hermaphrodite a déjà des disciples et pourrait être son demi-frère : ils furent tous deux procréés en 1951 par deux mères humaines victimes simultanées mais en deux lieux différents d’un démesuré viol cosmique ! Une lutte d’influence s’engage entre l’humanité inquiète de Nicholas et l’appétit démoniaque de pouvoir de son surnaturel alter-ego...

Critique
«[...] L’explication que va tenter Kierkegaard ne sera pas à proprement parler une explication, mais seulement une approximation. Il nous mènera tout au bord du fait du péché. L’angoisse est aussi proche que possible du péché; elle n’explique pourtant pas le saut qualitatif qui le constitue. [...] Bohlin le note très justement [...] : «Bien qu’à maintes reprises, il ait protesté contre le fait que l’on traite l’histoire du péché comme un mythe, c’est comme un mythe qu’il la traite évidemment lui-même en plusieurs endroits.»
Jean Wahl, Études kierkegaardiennes, § VII (éd. Fernand Aubier, coll. Philosophie de l’esprit dirigée par Louis Lavelle et René Le Senne, 1938), p. 219.

«[...] Le Dieu gnostique est générateur et non fabricateur comme celui du Timée et des néoplatoniciens. La génération ne part pas d’un premier couple, mais d’un Principe unique intelligible ou supérieur à l’intelligence dont les émanations successives descendent par paliers vers le multiple et le sensible. Au sommet de l’échelle est une puissance mâle ou femelle qui se dédouble en une syzygie, laquelle engendre à son tour.»
Marie Delcourt, Hermaphrodite – Mythes et rites de la Bisexualité dans l’Antiquité classique, §V (éd. P.U.F., coll. Mythes et religions, 1958), p. 118.

«[...] Je fus sorti de mon sommeil par d’étranges bruits en provenance des collines, comme de longs sanglots. Je me levai et me dirigeai vers la fenêtre est; je n’y vis rien; après quoi, rassemblant mon courage je me glissai hors de ma chambre, traversai le hall et frappai à la porte de mon père. Il ne répondit point et, pensant qu’il ne m’avait pas entendu, je me hasardai à ouvrir la porte et à pénétrer dans sa chambre; j’allai droit à son lit et fus très troublé de ne pas le trouver dedans et de ne découvrir aucun signe qu’il y avait été cette nuit [...].»
H.P. Lovecraft et A. Derleth, Le Rôdeur devant le seuil / The Lurker at the Threshold ([1945] traduction française par Claude Gilbert, éd. Christian Bourgois, coll. Dans l’épouvante, 1971), p. 29.

God Told Me To / The Demon [Meurtres sous contrôle] (États-Unis, 1975) est sans conteste le film le plus original et important de la filmographie de Larry Cohen qui, né en 1938, est un célèbre producteur, réalisateur et scénariste américain dans le domaine du fantastique et de la science-fiction, mais aussi du thriller et de la «blacksploitation», autant pour la télévision – où il produit et écrit en 1967 et 1968 les 43 épisodes de la très célèbre série SF The Invaders [Les Envahisseurs] avec Roy Thinnes en vedette – qu’au cinéma durant les années 1965-2000.
Meurtres sous contrôle – ce titre français fonctionnel est intelligent et résume aussi bien que son titre américain (traduit littéralement : Dieu me l’a ordonné tandis que The Demon est un titre alternatif secondaire) la passivité absolue des criminels soumis à une puissance sinon divine du moins surnaturelle – reçut d’abord le Prix spécial du jury au cinquième Festival du film fantastique et de science-fiction d’Avoriaz de 1977 avant d'être projeté tardivement à Paris le 11 juillet 1979. Une sortie en plein été n’était à l’époque nullement porteuse, et le film ne fut finalement revu que par les cinéphiles et critiques qui l’avaient déjà vu au Festival, et ne fut découvert que par ceux qui avaient lu leurs articles ou entendu leurs avis. Assez peu de monde au total en dépit de l’enthousiasme critique relatif que le film avait suscité. Suivit une assez longue période d’invisibilité cinématographique relayée par un purgatoire vidéo sous forme de VHS recadrée en général en format 1.33 au lieu du format 1.85 original. Il aura fallu presque 30 ans pour obtenir une vidéo numérique présentable du film en France, mais privée de tout commentaire historique ou critique.
De ce fait, Meurtres sous contrôle préserve encore aujourd’hui un certain mystère. D’autant plus qu’il est finalement difficile d’en parler d’une manière pertinente. Voire d’en parler le plus simplement puisque nous nous souvenons que Paul-Hervé Mathis, lorsqu’il avait rencontré Cohen à Paris au café, n’avait pas pu suffisamment ajuster le micro de son magnétophone pour permettre un enregistrement suffisant de l’entretien, étouffé par les voix et les bruits ambiants de voitures. Comme si la ville refusait d’écouter ou d’entendre les propos de ce cinéaste de la ville qu’est par définition Cohen : c’est à New York que se cache l’étrange entité hermaphrodite qui domine progressivement les esprits, au cœur d’une ville où l’identité se fond, se dissout, peut disparaître totalement. L’un des plans les plus ahurissants du film est celui de cet escalier de taudis bordé de murs aux teintes pourrissantes, filmé en contre-plongée et au grand angle, d’où une furie homicide jaillit pour tenter de poignarder Tony Lo Bianco. Et l’idée de la perte d’identité (la créature se nomme Philips mais sa mère était vierge), du changement d’identité (les meurtriers renient leur famille ou se suicident, les témoins ont vieilli et leur esprit s’est modifié, Nicholas lui-même n’est pas celui qu’il croit être), de la négation totale de l’idée même d’identité au sens humain (la créature révélée est difficilement visible, nimbée d’un halo de lumière jaune, hermaphrodite, et à demi-humaine, précise-t-elle volontairement à son frère «davantage» humain tandis que sa finale révélation «complète» coïncide aussi avec sa destruction totale) est une des idées centrales du film.
Autre marque du destin du film dans l’histoire du cinéma, très curieuse celle-là : sa musique devait être composée par Bernard Hermann qui avait déjà composé en 1974 celle du mémorable It’s Alive [Le Monstre est vivant] produit et réalisé par le même Cohen. Hermann mourut la nuit suivant la projection de travail organisée dans la soirée à son attention : Meurtres sous contrôle fut donc le dernier film qu’il visionna ! Frank Cordell signa la partition à sa place, d'ailleurs très hermannienne d’inspiration : l’angoisse cosmique du générique est inséparable de sa musique avec chœurs et lorsque quelques années plus tard, Philip Kaufman en reprendra son idée séminale visuelle pour le générique «cosmologique» de son remake (1978) de Invasion of the Body Snatchers (1956) de Don Siegel, la comparaison jouera en sa défaveur, en partie à cause d’une partition inférieure. Un film générant le silence et la mort par l’introduction d’un nouveau Dieu physiologique mais de nature supra-humaine, cosmique, un nouveau Dieu préférant le chaos à l’ordre humain, la folie meurtrière à la raison, voire un Nouveau Dieu dédoublé suivant les différentes mères humaines qu’il a fécondées en autant de nuances d’humanité ou d’inhumanité : l’effet de vertige de l’hypothèse est absolu. Tout le film de Cohen est ainsi une réflexion dialectique pointue sur les rapports de la raison et de la religion, sur le conflit entre surnature et nature au sein de la mentalité et de la civilisation modernes, sur le rapport entre mythe et récit, mythe et enquête : un film sur l’être et aussi un film sur le langage.
Le personnage le plus angoissant n’est, au fond, pas tant le héros (héros négatif en fin de compte puisqu’il finit fou, incapable de tenir à bout de bras le raisonnement qui lui a pourtant permis de casser en apparence la chaîne de reproduction des meurtres) que sa mère révélée, une vierge maudite et élue parmi une multitude, condamnée à la solitude, à l’absence d’amour, devenue une paria vivant en maison de retraite. L’ancienne vedette Sylvia Sidney interprète admirablement le personnage : on y croit tout le temps qu’on la voit. Les personnages féminins sont tous déséquilibrés au plus intime de leur chair par le fait que la procréation humaine est battue en brèche sous leurs yeux, remise en cause. Nicholas refuse ainsi d’avoir des enfants : Sandy Dennis qui joue son épouse en est devenue névrosée tandis que sa maîtresse jouée par la belle Deborah Raffin (dont c’est le plus beau rôle au cinéma) découvre une invraisemblable vérité que sa rationalité l’empêchait d’apercevoir clairement et que son amour ne peut contrer. L’angoisse profonde du film est générée par la rupture qu’elle introduit entre l’idée de maternité et celle de filiation : les fils sont déconnectés de leurs mères, les mères sont vouées à la stérilité ou à des naissances mystérieuses. Le père demeure dangereux, invisible : le cosmos lui-même l’abrite, dans une de ses galaxies, au travers duquel voyage peut-être sa semence capable de générer une nouvelle race menaçante. Plus de mère pour les fils, plus d’enfants pour les femmes, plus de raison ni de contexte précis au sacrifice d’Abraham que ce nouveau Dieu négatif refuse d’interrompre, avant que son demi-frère ne l’assassine pour sauver l’humanité ! Démentiel, et pourtant filmé, souvent caméra au poing, d’une manière absolument réaliste à l’exception de certains meurtres et des deux rencontres avec la créature : la forme décuple le fond par simplicité récurrente et son efficacité souveraine lorsqu’elle recourt aux prestiges des effets spéciaux, brefs mais excellents.
Jamais plus Cohen ne retrouvera une telle ampleur scénaristique, ni un montage d’une telle rigueur et le film demeure logiquement sans postérité, portant obstinément sa croix mise à nu : une croix dont le centre serait un nouvel utérus, en forme de bouche hurlante réduisant au silence tout cri humain, annihilant tout discours et même tout méta-discours. Sa puissance d’angoisse absolue apporte une qualité de dénuement rarement ressentie au cinéma et qui hante pour toujours les cauchemars de celui qui l’a visionné.

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