Asensio tient le couteau, ou contre Jorge Semprún (19/10/2005)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_2677.JPGIl y a de cela plusieurs mois, je déjeunai avec Juan Pedro Quiñonero qui tint, à l'encontre de Jorge Semprún, des propos peu amènes, à vrai dire très durs, parlant d'imposture à propos des romans d'un auteur qui, pour survivre dans les camps, trahit ses amis prisonniers, donna leur nom à l'ennemi qui, tous les vieux communistes repentis (s'il en reste encore...) savent cela, fut d'abord un ami, certes dangereux mais fascinant. Je ne savais à l'époque presque rien de Jorge Semprún, si ce n'est, ce qui m'exaspérait bien sûr, la trop grande facilité avec laquelle cette sirène d'un nouveau genre chantait sa propre louange à une poignée d'Ulysse s'étant depuis longtemps décrochés du mât de la galère médiatique, si ce n'est encore les contre-vérités (bien sûr selon les termes de Juan Pedro) que je venais de lire dans L'Écriture ou la vie, autobiographie qui, pour être tout à fait franc, me passionna par l'usage virtuose qu'elle faisait des techniques narratives apprises à l'évidence dans le corpus faulknérien. Cependant, me gêna immédiatement l'étalage plus que complaisant de cette virtuosité : Semprún, en élève doué, peut-être même brillant je ne conteste pas ce point, trouvait toujours, au détour de quelque louvoyante incise, où placer sa vénération du maître et le fait, implicitement évoqué, qu'il avait dépassé l'art de ce diable de sudiste s'étant mêlé comme nul autre de littérature.
J'ai, depuis cette première lecture, comblé quelques-unes de mes lacunes, au moins romanesques, en lisant par exemple le dernier roman de Semprún, consacré aux remous de la Guerre d'Espagne, Vingt ans et un jour, dans lequel la présence de William Faulkner est une nouvelle fois une évidence criante. Apparemment, si j'en juge par la façon pour le moins enlevée dont Juan Pedro Quiñonero a présenté mon récent article consacré à une étude (hélas peut-être, strictement littéraire, cher ami...) de l'art narratif de Semprún à l'aune de celui du Faulkner d'Absalon, Absalon !, l'homme n'a pas renié ses propos et encore moins apaisé sa vieille colère, évoquant la dangereuse cécité affectant le regard de nos belles consciences dès qu'il s'agit de fixer la boue de la Deuxième guerre mondiale, comme le rappelait Sarah Vajda dans sa remarquable biographie halliérienne à propos de l'immédiat après-guerre en France.
Que les choses soient bien claires : je ne sais pratiquement rien de cette histoire sordide à propos du passé d'un homme aujourd'hui couvert d'honneurs et habile à tisser de puissants réseaux mais, par principe, je ne peux mettre un instant en doute la parole de Juan Pedro, homme remarquablement informé, alors même que d'autres auteurs, comme Carlos Semprún Maura, évoquent les actes inavouables de celui qui n'était désigné que par ces deux lettres, Sp.
Je me permets de traduire librement un paragraphe du livre, à paraître, de Carlos Semprún Maura (auteur de Révolution et contre-révolution en Catalogne aux éditions Nuits rouges) : Antelme, revenant des camps nazis, alors qu'il était moribond, resta de longs mois à l'hôpital. Lorsqu'il en sort en 1946, il s'encarte au PCF. José Corti lui écrit pour le blâmer : «Comment peux-tu t'affilier à un parti qui a tué mon fils et qui s'est mis à la botte des SS dans les camps ?» Le fils en question, de vingt ans, déporté au camp de Dora, avait fait partie de ces commandos de travail forcé, comme du reste Antelme lui-même, dans lesquels les hommes mouraient comme des mouches. A Dora, comme à Buchenwald et dans d'autres camps, c'étaient les kapos communistes qui décidaient de ceux qui seraient intégrés dans ces mêmes commandos et de ceux qui resteraient dans les camps, sort tout de même moins risqué. Ils décidaient aussi de ceux qui seraient livrés aux exécutions exigées par les nazis en guise de représailles. La réponse que donne Antelme à Corti, envoyée à la direction du PCF (en l'occurrence, Raymond Guyot) afin de prouver qu'il était un bon communiste, est parfaitement révélatrice de l'étique totalitaire. Après avoir rappelé la vérité absolue selon laquelle les camps nazis et les nazis eux-mêmes étaient les seuls qui détenaient le pouvoir, confiant seulement quelques menues tâches aux kapos, Antelme écrit : «Qui étaient les hommes qui, raisonnablement, logiquement, surtout en considérant la logique d'une telle lutte, devraient, dans la mesure du possible, ne point partir, sinon ceux-là seuls avec lesquels il fallait raisonnablement compter dans le futur pour liquider le fascisme responsable des camps, à savoir les communistes ?».
Lorsqu'ils sont le fait d'hommes qui vivent depuis des années en toute liberté et prodiguent, en France et ailleurs, leurs immondes vérités truquées, certains aveuglements idéologiques mériteraient, en guise d'expiation et de réparation du sang versé des Justes, non point le poteau d'exécution qu'un Brasillach n'eut point le déshonneur de fuir mais une mort lente, affreusement lente, sans cesse retardée par la main experte d'un maître-bourreau...

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