Avatar avarié de James Cameron (18/01/2010)

Un gros plan sur la peau d'un Na'vi ? Non. La surface de Mars telle qu'elle a été photographiée par la caméra HiRISE de la sonde MRO.

Une traduction en italien, due aux soins de Gabriella Rouf, existe de la note suivante, mise en ligne sur le très beau site de Stefano Borselli, Il Covile.

Il serait vain, du moins dans notre pays et peut-être même dans quelque recoin perdu de la Terre Adélie, de prétendre éviter les images d'Avatar de James Cameron.
Ce film peut être fort aisément rangé, avant même que nous ne l'ayons vu, dans la catégorie commune, néanmoins vampirique des films que l'on a déjà vus mille fois, par le fait même que ses images, que l'on dit somptueuses et jamais contemplées (ce qui est absolument faux, le rendu des mouvements des animaux est, par exemple, toujours assez grossier et, je l'écris en note, ces images sont dénuées de toute forme d'originalité), sont démodées à l'instant même où elles défilent devant les spectateurs équipés de leurs peu seyantes lunettes à vision en trois dimensions. La prochaine étape ? Tendez votre joue, et l'une de ces belles Na'vis à l'humeur peu amène que l'on dirait être le croisement bien improbable (mais avec la technologie, tout est possible !) entre Jar Jar Binks et le schtroumpf grincheux, y déposera un long baiser au goût de jungle pandorienne.
Faisant partie de ces produits qui sont déjà vieux avant même qu'ils n'aient été déclinés en une infinité de dérivés (jeux vidéo, DVD avec scènes coupées, featurettes, panoplies, jouets, livres, suites même, puisque Avatar est une trilogie, etc.), la profondeur du film de James Cameron ne peut que résider, logiquement, à sa superficie, laquelle constitue donc la seule réalité de ce film-fantôme, salué par une critique ridicule, aveugle, inculte, magmatique dans l'agilité de sa réflexion, mélasse dans laquelle brille comme un diamant d'idiotie prétentieuse la critique d'un Julien Abadie pour Chronic'art. Quoique fort long, ce texte d'un comique involontaire poussé n'a guère plus de consistance qu'un ectoplasme, un peu moins encore que le film numérique qu'il plonge dans une bassine d'huile transgénique.
Évacuons ainsi les références, tant littéraires que cinématographiques les plus évidentes (et, allais-je écrire, les plus nobles, donc improbables...) d'Avatar qui font de lui un étrange mélange entre, d'une part, Plus vaste qu'un empire d'Ursula Le Guin et Solaris de Stanislas Lem et, d'autre part, les westerns où les Indiens, enfin nous disent les âmes charitables, deviennent des êtres à part entière comme Danse avec les loups, mais aussi Existenz, la trilogie Matrix et Cœur des ténèbres de Joseph Conrad revu par Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now : ni les entités conscientes de la taille d'un monde, ni les branchements orgasmiques entre êtres réels ou virtuels, ni l'histoire d'un homme devenu, au sein d'un peuple primitif, dieu ou demi-dieu (et qu'il s'agira d'éliminer, ce dont Willard se charge dans le film de Coppola, le colonel Miles Quaritch dans celui de Cameron) ne peuvent réellement surprendre un critique ayant deux sous (pas un de plus) de culture.
La profondeur de ce film est donc toute facile à analyser et, ma foi, nous n'aurons pas besoin de l'autorité de la Cure romaine pour en vilipender le paganisme new-age, éclatant, plus que dans ses images archi-revues, dans sa musique ridicule signée par James Horner, ni la lecture d'une bonne analyse qui évoque le paradoxe (marchand, donc fort peu paradoxal) d'un film stigmatisant une technique devenue aveugle alors qu'il n'est que le concentré des prouesses de cette dernière.
Paganisme étrange toutefois car, s'il est évident, jusqu'en ses danses galvaniques grossières et son Avata (2) devenu feuillu, il est remarquable que les commentateurs professionnels (3) du septième art (ou de ses avatars) n'aient absolument pas insisté sur la tout aussi évidente dimension chrétienne du film de James Cameron : l'impuissance du héros, sa détresse (souvenons-nous, ainsi, de la longue descente dans les ténèbres de celui d'Abyss, le plus beau moment de ce film), Jake Sully, privé de ses jambes, que quelques-uns des plans les plus marquants d'Avatar nous montrent étiques, décharnées, privées de vie, que la seule vertu, mais (photo-)lumineuse de l'amour d'une femme feront fortes, inexistantes d'un autre poids de chair, celle-ci vivante, incroyablement forte, quoiqu'artificielle, le corps d'un Na'vi.
Une incarnation suivie, dans les dernières secondes du film, par une résurrection peu orthodoxe puisqu'elle se débarrasse du corps humain, trop humain, alors que la résurrection, selon l'enseignement du Christ, est splendeur de la chair retrouvée.
Cette dimension, flagrante, se double plus discrètement d'une évocation de Judas, puisque le héros d'Avatar, ne l'oublions tout de même pas, est un traître devenu roi d'un peuple qui n'est pas le sien, un être cumulant, en somme, la destinée et l'impatience messianique de l'apôtre félon et celle de son Maître, roi d'un royaume qui n'est, hélas pour Judas, rien de terrestre.
Demeure, derrière ces références extrêmes je vous l'accorde, le paganisme du film, que je résumerai d'une formule lapidaire : Avatar a la franchise de sa lourdeur, puisqu'il affirme sans l'ombre d'une interrogation que le paganisme moderne ne peut que résider dans le mythe d'une vie devenue avatar, dans la résurrection d'une chair imparfaite, humaine, dans une autre que le chef des Na'vis n'a pas tort de prétendre maléfique.
Avatar, ce film profondément désincarné, ne valant rien ou presque rien par ses images sans relief, est la quête d'un corps immortel et glorieux dans un univers totalement désincarné, à l'image de ces montagnes suspendues dans l'atmosphère mortelle de la planète Pandore.

Notes
(1) La liste des influences d'ordre scénaristique, cinématographique ou simplement... graphique, d'Avatar, un film que la formidable machine publicitaire occidentale nous vend comme un spectacle total, pourrait être fort longue : quelques-unes me viennent promptement à l'esprit comme Danse avec les loups je l'ai dit, où le personnage principal s'éprend de populations indigènes jusqu'à combattre avec elle contre les méchants envahisseurs, de préférence nord-américains et blancs; aussi, Bienvenue sur Alflolol de Christin et Mézières, le quatrième album (publié en 1972) de la série Valérian agent spatio-temporel, une histoire qui évoque une planète tout entière devenue poubelle.
D'un point de vue cinématographique, nombre de scènes du film de James Cameron ont également un étrange goût de déjà-vu : les Na'vis ne ressemblent-ils pas quelque peu aux créatures de The Dark Crystal ? Ses montagnes suspendues dans les airs, moins à telle toile de Magritte qu'à tel décor du jeu vidéo World of Warcraft ? Les Marines d'Avatar ne sont-ils point la copie conforme ceux de Starship Troopers ? Ses lézards volants n'évoquent-ils pas un peu trop lourdement ceux de Donjons et Dragons ? Ses hélicoptères rutilants ne s'inspirent-ils pas des vaisseaux de L'Attaque des Clones ? Ses créatures luminescentes ne sont-elles pas les cousines de celles de Willow, etc. ? J'ai mentionné l'exemple de WOW (pour les non-initiés, World of Warcraft) : notons ainsi que tout amateur de la série Final Fantasy sera... plus que troublé par d'impressionnantes similitudes entre les univers graphiques de cette série de jeux et le film de James Cameron.
Force est donc de constater, a minima, que l'imaginaire visuel de ce réalisateur capable d'envoûter les spectateurs d'une planète tout entière, et ce jusqu'aux boîtes de conserve géantes où travaillent des scientifiques de la Terre Adélie, se nourrit d'une culture, comme disent les sociologues, pré ou post-adolescente d'une effarante simplicité...
(2) Voir L'Incident Jésus et ses suites de Frank Herbert, qui décrit une planète hostile aux humains, Pandore, peuplée de monstres.
(3) Il fallait s'y attendre : une rapide revue de presse des articles consacrés au film de James Cameron est pour le moins édifiante puisque, à l'exception de Télérama (Aurélien Ferenczi), Marianne (Danièle Heymann), La Croix (Arnaud Schwartz) et quelques autres, rares sont les journalistes qui ont osé émettre quelques critiques sur ce phénoménal navet, salué dans Les Cahiers du Cinéma (Jean-Sébastien Chauvin) comme le meilleur exemple d'une nouvelle matière visuelle.

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