Le directeur de L'Infini a disparu !, par Jacques Géraud (28/03/2010)

Crédits photographiques : Johannes Simon (Getty Images).
Rappel
Le roi Sollers et sa cour.

Hier au soir les couloirs de la NRF ne bruissaient que de ça : le directeur de L'Infini, le bien connu Philippe Sollers, 73 ans, aurait bel et bien disparu, sans laisser le moindre message qui pourrait rassurer ou du moins éclairer ses proches, à commencer par MM. Yannick Haenel et François Meyronnis, les deux auteurs-phare de la collection, ceux dont les lettres de feu, pour citer leur directeur, «vrillent la nuit voire la transverbèrent comme le dard du séraphin le sein de Thérèse d'Avila». L'on sait, du reste, que le septuagénaire avait affectueusement baptisé ses deux «quadras», plus inséparables que les perruches du même nom : «mes séraphins», et combien de fois en effet les escaliers de la NRF ne furent-ils pas submergés par les accents sublimes du Duo des séraphins dans les Vêpres de la ViergeVespro della Beata Vergine – de Monteverdi, quand leur directeur, éditeur, bienfaiteur et protecteur, pour ne pas dire leur père adoptif, les recevant dans son «petit bureau», qui leur est le Saint des Saints, montait le volume à fond, insoucieux de la malveillante rumeur colportée par ses ennemis, nombreux, dit-on, rue Sébastien Bottin, selon laquelle Sollers, s'il dérogeait à sa dilection mozartienne à la faveur de chacune des visites des Deux Jumeaux, comme il les nommait aussi, pour passer en boucle et le plus fort possible le Duo Seraphim de Monteverdi : «Duo Seraphim clamabant alter ad alterum : / Sanctus Dominus Deus Sabaoth, / Plena est omnis terra gloria ejus…»
en vérité c'était pour stimuler et pour couvrir ses rapports contre-nature avec ses deux visiteurs séraphiniques, lesquels revêtaient des robes blanches, surmontées d'ailes en carton, tandis qu'il leur faisait rituellement répéter à chacun «Je suis adorable dans mon petit costume d'ange» (1), tant la libido émoussée du sybarite avait à se soutenir du carnavalesque de ce cérémonial, où il se faisait l'exact envers de Lot (Genèse 19/1-8), le seul juste de Sodome, qui accueille en tout bien tout honneur les deux Anges missionnés par l'Éternel : nos lecteurs auront souri à ces ragots qui, si plaisants soient-ils, n'ont que le tort d'oublier que le disparu, loin d'être, pour citer son cher Saint-Simon, «convaincu du goût italien», n'était que trop connu comme un lapin qui ne courut jamais que le jupon, à la façon de son Giacomo Casanova, grand libertin, escroc, charlatan, magicien, et agent de l'Inquisition à Venise - ce que bien sûr ne fut jamais notre saint homme, même depuis qu'il a ses vrais-faux papiers de catholique-romain, recouvrant l'ancien passeport mao qui s'écaille au fond d'un tiroir où, comme sur la main de Lady Macbeth, persiste une tache de sang qui paraît-il se fluidifie, sous l'œil hagard ou rigolard (2) du directeur de L'Infini, à chaque anniversaire de la mort du Grand Timonier.
Interrogés par les enquêteurs, les jumeaux Haenel et Meyronnis (surnommés aussi «H&M», dans les deuxièmes ou troisièmes cercles de L'Infini) effondrés, pleurant et reniflant dans leurs beaux mouchoirs brodés aux initiales «Ph. S.», cadeau du directeur, n'auraient aucune idée de la ligne de fuite empruntée par le disparu. Il ne leur avait nullement paru «déprimé» ni en proie à aucune improbable mélancolie ces derniers temps, états dont il fut toujours exempt, par l'effet d'une immunité génétique, à l'encontre de la quasi-totalité de ses contemporains dont il n'avait de cesse de pointer non sans ironie l'affect nihiliste. Toutefois, les deux cofondateurs de la microscopique revue Ligne de Risque (Ligne de Risque Zéro, selon le mot cruel de quelque envieux détracteur), auraient fait part d'une phrase énoncée à l'envi par le disparu, ces derniers temps, notée de concert sur leurs petits carnets, comme tout ce qui – sentence métaphysique, jugement esthétique, confidence érotique, oraison jaculatoire, considérations météo – découlait de la bouche du grand homme dans l'intimité du petit bureau, phrase que voici, souvent découpée en trois segments par le locuteur : «Ce cadre de félicité bourgeoise… où l'on nous impose de vivre… convient si peu à notre misère…» (3) Et aussitôt, à chaque fois que l'auteur de Paradis l'avait énoncée ou plutôt murmurée, sursautant, se reprenant, dardant un œil allumé sur ses deux chéris il leur sortait une bonne blague, se réjouissait du succès du dernier roman du puîné (bref récit se voulant vertueux où l'auteur donne la parole à un héros polonais de la seconde guerre mondiale, en lui faisant dire n'importe quoi, si l'on en croit la polémique déchaînée par des jaloux), mais le fait est que l'étrange phrase, toujours la même, les mêmes mots, avait bel et bien été dite que l'on ne peut que référer, maintenant, à la mystérieuse disparition. La police enquête, mais nous croyons savoir que les deux, le mot n'est pas trop fort, orphelins seraient sur le point de partir à la recherche de celui loin de qui ils ne peuvent demeurer plus longtemps : soyons certains qu'ils y mettront la même ardeur que les enfants du capitaine Grant, dans le roman de Jules Verne, avec pour tout biscuit les mots de l'étrange phrase qui – «Ce cadre de félicité bourgeoise … notre misère», non seulement évoque à l'évidence en sa clausule l'homme pascalien, pour autant qu'il se dérobe au fameux pari, ou n'y consent que par comédie et faux-semblant, mais ne suggère que trop quelque soudain dégoût de ce luxe où vivait, où se vautrait, diraient ses adversaires, le directeur de L'Infini. Et, pour l'avoir souvent vu se faire monter dans le petit bureau (si étroit que les jumeaux avaient à rentrer leurs jambes pour esquiver les remuants genoux du disparu) quelque somptueuse bourriche, et se jeter avec voracité sur ses fruits de mer, Meyronnis, l'aîné des duo seraphim, dépité peut-être de sa Brève attaque du vif mourante dans les gondoles, à l'inverse du caracolant Jan Karski de son cadet Yannick, moins cérébral, plus sentimental, plus commercial, était sur le point de se lancer dans la confection d'un abyssal opuscule transmétaphysique intitulé L'Huître et le Néant, dont son alter ego eut à l'arracher presque de force, au nom de l'ardente obligation de partir dare-dare à la recherche du disparu, ou encore… À la recherche du tant perdu, titre bouleversant que pour sa part il (Haenel) aurait déjà jeté sur le papier (retrouvé dans la corbeille unique du pupitre double des Jumeaux, Bouvard et Pécuchet pour notre temps), réservant son écriture pour le retour, qu'il faut s'imaginer heureux, de la fiévreuse expédition, ou pour les studieuses soirées sous la tente, à la lueur d'une lanterne, s'il est vrai que les deux orphelins, ayant d'abord balancé entre la sérénissime Venise et l'orgueilleux Bordeaux (les deux séjours privilégiés du bien-aimé), se ravisant, resongeant à la «félicité bourgeoise» stigmatisée par l'obsédante phrase, auraient soudain décidé, dans une illumination qui les toucha tous les deux en même temps, d'orienter l'expédition du côté des déserts d'Éthiopie pour, à quelque trois cents kilomètres à l'est d'Addis-Abeba, la capitale, aller en caravane jusqu'à Harar, la ville sainte de la Poésie, faisant le pari que ce serait le point de chute du disparu, soit qu'il y ouvrît quelque comptoir, quelque épicerie-bazar où négocier lui aussi, comme jadis le pauvre Arthur, non plus des livres inouïs aux titres tantôt héroïques (Évoluer parmi les avalanches, préface de J.-C. Killy, triple médaillé d'or aux J.O. d'hiver de Grenoble), tantôt émouvants (Les Petits Soldats, ou le bizutage de Yannick et François à leur engagement comme troupiers à L'Infini : comment leur instructeur le commandant Sollers, encore plus vicieux que le sergent Hartman dans Full Metal Jacket, les forçait, menottés l'un à l'autre, à gueuler jusqu'à extinction de voix des slogans grotesques (4) dans tout le périmètre sacré du VIe arrondissement : «Restez chaud parmi les glaces et frais sous l'Équateur !», «Réveillez-vous l'aventure !», «Ne t'attarde pas : attrape le vent !»), tantôt, enfin, enthousiasmants (Prélude à la délivrance : prologue im Himmel à l'enfantement merveilleux de deux Dioscures par un Being beauteous germanopratin de septante-trois ans), mais des peaux de bête et des casseroles, comme Arthur, ou que poussant plus loin son retrait il eût résolu de s'y faire mendiant, non sur les quais de marbre, mais à la porte des mosquées, et pourquoi pas derviche tourneur, métier pour lequel sa vie antérieure attesterait de réelles dispositions ?
Reste que selon d'autres sources les deux orphelins, après avoir éliminé, comme déjà dit, Bordeaux et Venise (où le disparu aurait pu se faire gondolier, l'aurait même déjà essayé, par le passé, mais le maniement de la longue rame unique, où il avait cru voir un analogon de celui de sa plume facile, n'ayant abouti qu'à emboutir des ponts, la guilde gondolière lui retira presto sa carte d'apprenti), sans rejeter tout à fait l'option éthiopienne, auraient commencé de très sérieusement se pencher sur l'hypothèse d'un exil romain de leur directeur, comme si son implantation pérenne, jusqu'à la fin de ses vieux jours, dans l'enceinte de la Ville Éternelle, mieux que la perpétuation frivole de son séjour parisien, germanopratin, sébastobottinien, ne pouvait que lui être la promesse de l'éternité de son œuvre, de son Nom : ecce homo Sollers in saecula saeculorum. Et nous n'excluons pas, quant à nous, conformément ou non aux spéculations du tandem haenelo-meyronnissien (hélas, aux toutes dernières nouvelles, qui tombent sur nos écrans, les jumeaux, les séraphins en seraient à s'entredéchirer dans le petit bureau, chacun clamant au visage ou plutôt à la gueule de l'autre, qu'il traite de petit con ou de pute ou de salaud au sens sartrien, que c'est lui que le Maître aimait, lui seul, pas l'autre, dont Il lui soufflait à l'oreille que c'était une horreur, à Haenel que Meyronnis est l'arrière-arrière-arrière petit neveu dégénéré et taré de Maldoror, à Meyronnis que Haenel est un puéril voleur de feu éteint et de braises mortes, et comme dans L'enfance d'un chef le surréaliste Bergère disant à l'un des deux jeunots (Fleurier) qu'il le préfère à l'autre (Berliac), le bonhomme Sollers, caressant d'une main distraite les cheveux de celui-ci ou celui-là, sans plus savoir lequel – bien capable de les confondre comme le vieil Isaac ses deux fils jumeaux Esaü et Jacob –, tout en laissant ses yeux usés plonger sur le cul ondulant de la stagiaire qui en jupe ajustée et talons aiguille traverse la cour, lui murmurait, en désignant l'autre jumeau : «Les comédiens ne m'amusent jamais longtemps», et si le dépositaire de la confidence lui disait alors, comme dans la brillante nouvelle de Sartre : «Mais moi aussi je suis un comédien», il lui répondait, tout en noyant son regard las dans ses étagères ployées sous ses œuvres bientôt complètes, et en songeant à la stagiaire : «Oui mais toi tu es joli»); nous n'excluons pas, non, tandis que volent les injures dans le petit bureau où le Maître n'est plus, et que les duo seraphim en sont maintenant à se bombarder avec les numéros de Tel Quel et de L'Infini, bientôt ce sera avec les minces opus (Lys d'or, Carnet de nuit) ou pondéreux (Guerre du goût, Discours parfait) de leur dieu dont, comme jadis le doux chantre aux cheveux blancs Roland Barthes, dans Incidents, petit livre posthume, ils ne savent même plus quoi penser (5), pris dans un tourniquet affreux et un pile ou face qui serait leur unique vertige : c'est un génie/c'est un farceur ; non nous n'excluons pas, dans la séduisante option de l'exil romain, que le vieux boss et vieux parrain Sollers, insoucieux du trou que son départ vient d'ouvrir dans l'économie libidinale de l'édition, de la publication, du buzz, déjà oublieux de ses deux courtisans officiellement proclamés «mes amis», «mes camarades de combat» – jumeaux qui ne furent jamais pour lui que des pions, voire, allez savoir, des «idiots utiles» ? – soit d'ores et déjà prêt à tout pour s'introduire – son rêve, sa Cité interdite et fantasmatique ! – au cœur du cœur du Vatican : soudoyant une poignée de gardes suisses avec des liasses de faux talbins, ou authentiques, piqués dans le coffre de la NRF ou prêtés par son vieux complice le richissime BHL, et travesti en prince de l'Église, état dont il a tout naturellement la physionomie et l'onction, se hâtant tout du long des corridors captieux vers les appartements privés du Saint Père, ourdissant quelque plan d'ailleurs confus dans le gros meuble encombré de bilans de son vieux cerveau, comme (peut-être en partie inspiré – nulle véritable idée n'étant jamais remontée, disent ses adversaires, de son propre fonds – du roman rocambolesque de Gide, lui-même ancien directeur à la NRF) de précipiter le pape dans des caves, pour ensuite apparaître, hilare, à sa place, en robe blanche au balcon de Saint-Pierre, et espérant fasciner l'auditoire se lancer illico dans la lecture non-stop urbi et orbi de son stupide, selon ses ennemis, Paradis ? Sauf si, craignant de ne faire que se perdre dans le dédale des galeries et, tel l'arpenteur K. impuissant à pénétrer le Château, d'y errer en vain sous le pourpre d'une robe empruntée dont l'éclat s'affadit comme, déjà, au dire de ceux qui ne sont pas de ses adeptes, le vernis du méli-mélo du ramas de ses livres –, sauf si le vieil homme égaré, après avoir songé un moment à trouver le dernier sommeil au pied du Jugement dernier de la Sixtine (pour laquelle le pape Benoît, en remerciement de l'humble offrande de son Dictionnaire amoureux de Moi, lui avait envoyé un Pass donnant libre accès nuit et jour), soudain, dans un élan irrépressible, où consumer ses dernières forces, se mettait à trotter vers l'immense basilique Saint-Pierre, à destination de la célèbre pietà du même Michel-Ange pour, s'étant défait à la volée de sa robe, en arrachant tous les boutons, se jeter en petite tenue sur la vitre protectrice qui, même blindée, s'ouvrant pour lui comme la mer Rouge devant les Hébreux qui fuient Pharaon, le laisserait atterrir, au prix d'une ultime cabriole (exercice où il fut toujours hors pair), en travers des genoux et des cuisses de la Bienheureuse Vierge Marie (la «BVM», dans sa néoturbothéologie), pour peu du moins que le pauvre Jésus, par l'effet d'un autre et concomitant miracle, eût bien voulu s'effacer afin de céder la place au Fils aîné de l'Église qui, béat comme son prédécesseur était douloureux, enfin va pouvoir s'endormir sous l'œil doux de la Vierge, jeune, jolie, qui n'en peut mais, offrant désormais aux colonies de touristes, derrière la vitre déjà reconstituée mais glauque, bientôt, comme un aquarium sale, la vue confuse du gros polichinelle en caleçon nonchalamment étendu et qui, multiplié sur les photographies, révèlerait, à l'observateur attentif, le même sourire que la fameuse Joconde où depuis cinq siècles ne s'afficha jamais que son air de se moquer du monde.

Notes
(1) Incipit de L'enfance d'un chef de Jean-Paul Sartre (in Le Mur).
(2) Maoïste, prochinois, c'était «la chose amusante à faire à l'époque», voir Sollers, Portrait du joueur : 65 millions de morts, le grand jeu.
(3) Il pourrait s'agir, nous dit-on, d'une citation tirée du Journal d'un curé de campagne (1936) de Georges Bernanos, auteur qui ne semblait pas devoir figurer dans l'Encyclopaedia Sollers, en douze fort volumes cartonnés, ouvrage collectif dont la publication à L'Infini était prévue pour 2015. Toujours est-il que ce Journal d'un curé de campagne, s'il n'avait qu'un mérite, ce serait d'être paru l'année même de la naissance du directeur.
(4) Slogans qui – facétie du directeur ? – allaient se retrouver tels quels dans le corpus des publications haeneliennes et/ou meyronnissiennnes à L'Infini, sans guère en déparer, il est vrai, le style et la teneur générale, du moins de l'avis des meilleurs experts, tels que MM. Jourde et Asensio.
(5) R. Barthes, Incidents (Seuil, 1987, p. 80, daté du 25 août 1979) : «Toujours cette pensée : et si les Modernes se trompaient ? S'ils n'avaient pas de talent ?» Voir aussi le jeune Haenel en 1993, avant l'irradiante et térébrante sollerssisation gémellaire de 1997, écrivant dans la revue Recueil n°26, dirigée par Richard Millet : «Ce que Sollers dit de Paradis est plus intéressant que Paradis», pardi ! Cette même revue Recueil où en décembre 1994, n°33 – dernier numéro avant clash, putsch et transformation en un consensuel Nouveau recueil –, paraissait sous mon nom un long article : Jactance de Sollers.

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