Les cinq métaphysiques d’Aristote, par Francis Moury (30/05/2010)

Crédits photographiques : Maximilien Brice, CERN.

31I2rHPCi4L._SS500_.jpgÀ propos d’Aristote, Les Métaphysiques, un volume in-8° de 528 pages, traduction analytique des livres Γ, Z, Θ, I, Λ, introduite, commentée et annotée par André de Muralt, avec bibliographie, index nominum et rerum, Éditions Les Belles lettres, huitième volume de la collection Sagesse médiévale, 2010.
LRSP (livre reçu en service de presse).

«L’ouvrage appelé Métaphysique, en quatorze livres, est une collection faite vraisemblablement peu de temps après la mort d’Aristote, et comprenant tout ce qui se trouvait dans ses papiers de relatif à la philosophie première. Ces écrits doivent leur nom actuel […] à leur position après la physique dans l’édition d’Andronicos. Ce qui en fait le fond, ce sont les livres I, III, IV, VI à IX, X (numéros de l’édition de Berlin). Le livre II et le livre XI à partir du chapitre VIII […] sont inauthentiques.»
Émile Boutroux, Études d’histoire de la philosophie, § Aristote (quatrième édition, Librairie Félix Alcan, 1925), pp. 105-106.

Voici un livre presque acroamatique, selon l’acception du terme dans l’école aristotélicienne antique ! Comme d’habitude chez les Belles lettres, c’est un livre matériellement magnifique (papier, typographie, mise en page) mais revenons à l’aspect qui le caractérise tout de même plus individuellement à défaut de pouvoir le définir totalement. Car acroamatique, il l’est assurément bien qu’il s’agisse d’une traduction sans le texte grec, donc pas d’une édition au sens strict, et dont les termes grecs sont translittérés en lettres latines, cette collection intitulée Sagesse médiévale n’étant pas soumise aux exigences philologiques de la Collection des Universités de France, et bien que tout soit fait pour faciliter la lecture au non-helléniste : un index rerum très fourni qui est un authentique glossaire aristotélicien comparé, des notes philologiques précises et scrupuleuses, un constant commentaire de la traduction proposée, et sa mise en relation avec l’histoire de la philosophie antique, médiévale – thomiste au premier chef : le motif de la critique faite à l’interprétation de Pierre Aubenque provient en partie de là, comme on le verra infra – moderne et contemporaines, donc de Plotin à Heidegger. Cette tentative inédite de recentrage sur ce que le professeur André de Muralt, de l’Université de Genève, considère comme les livres essentiels parmi les quatorze que compte l’œuvre au total, vise à mettre en évidence ce qui serait le cœur théorique, le noyau central de la métaphysique d’Aristote. Cette limitation suppose un lecteur déjà très largement introduit, sachant par exemple déjà ce qu’est la numérotation Bekker utilisée pour l’édition de l’Académie Royale de Prusse (Berlin) en matière d’édition philologique aristotélicienne, numérotation évidemment conservée ici.
Cette réduction à cinq livres, au lieu de quatorze, pose d’inévitables problèmes. L’image qu’elle donne de la métaphysique en tant que système comme celle qu'elle donne de La Métaphysique en tant que livre (ou si on préfère, en tant que collection de manuscrits formant un tout traditionnel depuis l’antiquité) d’Aristote est inévitablement modifiée, inévitablement moins complète par définition que l’édition… complète. C’est une évidence qui va sans dire mais qui va mieux en la disant et dont il faut bien avoir conscience car ses conséquences philosophiques et historiques sont assez importantes.
Certes, il est exact que des thèses essentielles à l’aristotélisme se trouvent dans les cinq livres sélectionnés : par exemple, certains commentaires importants sur la science de l’être en tant qu’être et sur les divers sens du mot être se trouvent effectivement dans Γ (1003 a 22 sq.), d’autres sur le rapport logique, chronologique et ontologique de la puissance à l’acte se trouvent dans Θ mais d’autres tout aussi importants sont ici absents car ils se trouvent dans d’autres livres que Muralt n’a pas traduits. Par exemple le fameux commentaire sur les sens divers de «être» dans Δ 1017 a 7 sq. Autre problème : certains livres forment un sous-ensemble théorique naturel, si on ose dire, qui se voit de facto démembré en raison de cette sélection. Des trois livres Z-H-Θ consacrés aux substances sensibles, Muralt a conservé Z et Θ mais pas H. Pourtant Z et H étudient la substance en la décomposant analytiquement en matière (dans Z) et en forme (dans H) alors que Θ adopte un point de vue dynamique en l’étudiant sous l’angle du passage de la puissance à l’acte.
Cette présentation recentrée et cette sélection ne sont pas philosophiquement innocentes. Une ample introduction méthodologique nous relate clairement et distinctement leur genèse intellectuelle. André de Muralt écrit à la page 15 de son introduction générale que l’interprétation donnée par Pierre Aubenque du problème de l’être chez Aristote peut se résumer à l’idée que la métaphysique serait un idéal recherché mais jamais atteint, finalement dissout en construction d’une logique et d’une physique (au sens large de cosmologie, en ce cas) et il conclut froidement par ces mots : «Cette interprétation de Pierre Aubenque est sans issue et la critique en a été faite». Par Muralt, dans un de ses livres parus en 1985, nous précise une note de renvoi. Nous tiquons tout de même en lisant cela et pas seulement parce que nous fûmes élève d’Aubenque à Paris-IV dans les années 1980 puis auditeur de ses séminaires d’inauguration de la chaire Étienne Gilson à l’Institut Catholique de Paris vers 1998. Pas seulement non plus parce qu’Aubenque est le commentateur le plus important d’Aristote dans l’université française de la seconde moitié du XXe siècle. On ne va pas refaire l’histoire philologique et philosophique du problème onto-théologique chez Aristote, ni celle de sa remise en lumière par Martin Heidegger, ni même celle de sa mise au point en 1962 par Aubenque dans Le Problème de l’être chez Aristote (éd. P.U.F., coll. B.P.C.). Nous voulons seulement préciser au lecteur qu’Aubenque s’appuyait avec une particulière rigueur sur les textes et les commentaires de ses prédécesseurs. Au demeurant, Aubenque indiqua, dès la Préface de la deuxième édition, ce qu’avait d’incomplet et d’unilatéral un tel résumé de sa thèse : n’avait-il pas cité en exergue de son propre travail une formule célèbre de Hegel dénonçant l’unilatéralité en matière spéculative ? Le verso du volume de la cinquième édition (1983) des P.U.F. du livre d’Aubenque résumait parfaitement sa pensée dans sa totalité en ajoutant que «si la métaphysique aristotélicienne résiste à toute forme de clôture et, en particulier, à la systématisation onto-théologique que lui imposera la tradition [i.e. l’aristotélisme thomiste, qui n’est pas identique à ni synonyme de thomisme, par lui-même], elle révèle positivement une structure aporétique et inachevable de l’être qui fait droit par avance à l’exigence de dépassement qu’exprimeront à la fin de l’Antiquité les Néoplatoniciens et de nos jours, Heidegger».
De telles querelles sont la vie même de l’œuvre d’Aristote : depuis 2 500 ans, un philosophe se définit aussi bien par sa lecture de Platon que par sa lecture d’Aristote. Elles sont donc bien naturelles. Alors doit-on tenir pour l’interprétation de Muralt plutôt que pour celle de Aubenque ? La réponse dépasserait, de toute évidence, le cadre d’une simple chronique comme celle-ci, la bibliographie de ces questions occupant à elle seule autant que la totalité du volume de la mémoire disponible sur Stalker. Disons simplement au lecteur éventuellement impatient de savoir qu’en ce qui nous concerne, nous nous rangeons du côté d’Aubenque depuis assez longtemps.
À propos de bibliographie, venons-en justement à celle de Muralt qui se veut technique (on y trouve les fameux travaux de Jaeger et de P. Owens, d’ailleurs critiqués en leur temps par Aubenque dans l’Avant-propos du Problème de l’être chez Aristote) mais également assez généraliste pour servir éventuellement de bibliographie introductive à l’aristotélisme et à ses problèmes. Elle nous fait un peu tiquer, elle aussi. Muralt annonce qu’il va mentionner les éditions, les traductions et les commentaires principaux de La Métaphysique. Très bien mais… étant donné qu’il s’agit tout de même d’une bibliographie destinée aux lecteurs francophone, et sans vouloir remonter pour autant jusqu’au moindre paragraphe signé Victor Cousin, on se demande ce qui a poussé Muralt a ne pas y citer les magnifiques et incontournables travaux de Félix Ravaisson dont l’admirable Essai sur la métaphysique d’Aristote (1) marque un terminus a quo dans les études aristotéliciennes françaises, ni ceux non moins admirables d’Octave Hamelin, à savoir Le Système d’Aristote, édité par Léon Robin en 1920 (troisième édition, en 1976, conforme à la première), et La Théorie de l’intellect d’après Aristote et ses commentateurs, édité par Edmond Barbotin ? En outre, si La Théorie platonicienne des Idées et des nombres d’après Aristote de Robin est bien mentionnée, il manque en revanche son Aristote postérieur, paru en 1944 aux P.U.F. et assez substantiel aussi. Sans oublier d’assez importants ouvrages collectifs français ou francophones faisant aussi défaut : par exemple Autour d’Aristote – recueil d’études de philosophie ancienne et médiévale, offert à Monseigneur A. Mansion (Louvain, 1955) dans lequel on trouvait d’aussi passionnantes contributions que celle d’E. Barbotin, Deux témoignages patristiques sur le dualisme aristotélicien de l’âme et de l’intellect. On ne peut pas dire que la mention d’une édition allemande du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein compense de telles lacunes, d’autant moins qu’il existe une traduction française parue en 1961 chez Gallimard en N.R.F. du Tractatus par Pierre Klossowski, préfacée par Bertrand Russel : c’est à celle-là qu’il eût fallu renvoyer au premier chef ! Quant à la mention du Mythe de l’intériorité de Jacques Bouveresse (2), on ne peut pas dire non plus qu’elle nous fasse oublier l’absence de l’important article Aristote d’Émile Boutroux, initialement paru en 1886 dans La Grande Encyclopédie puis intégré à ses admirables Études d’histoire de la philosophie, ni celle des sections Aristote dans les Histoires de la philosophie d’Émile Bréhier, d’Albert Rivaud et de la Pléiade qui demeurent de très importantes synthèses.
Un mot enfin relatif à la célèbre traduction française intégrale, avec commentaire et notes, de La Métaphysique par J. Tricot éditée par Vrin et plusieurs fois refondue et améliorée. Cette traduction intégrale que la seconde moitié du XXe siècle pensant tenta de déchiffrer laborieusement, était réputée, à juste titre, pour sa difficulté mais elle était et demeure cependant la seule traduction moderne intégrale encore aisément disponible en langue française à l’heure actuelle. Muralt la mentionne pour la première fois à la page 75. Elle y est qualifiée de «la plupart du temps fidèle mais quelque peu distendue» : ce dernier terme est bien trouvé et nous sommes bien d’accord ! Avouons-le, il est absolument impossible de lire une ligne d’Aristote traduite par Tricot sans avoir recours à l’appareil colossal de notes explicatives situées au bas des pages : preuve manifeste que la traduction ne se suffit pas tout à fait à elle-même ! D’ailleurs une expérience toute simple suffit à s’en convaincre : comparer la traduction Tricot d’une phrase d’Aristote à une autre traduction signée par quelqu’un d’autre : la seconde est systématiquement plus claire et compréhensible ! Nous nous souvenons que Boutang préférait par exemple la traduction J. Voilquin de L’Éthique à Nicomaque à celle de Tricot. Et nous pensons aussi que le De Anima est plus compréhensible traduit par E. Barbotin que par J. Tricot. Muralt commente en notes une dizaine de fois environ la traduction Tricot mais ne la cite pas dans la section bibliographique concernant les traductions du texte d’Aristote ! Elle marque une date qu’il ne faut pourtant pas oublier. Elle avait été, en dépit de ses défauts intrinsèques qui la rendent difficilement lisibles par l’honnête homme non-helléniste, pourtant honorée en raison de sa grande précision par une médaille d’argent décernée en 1934 à Tricot par l’Association pour l’encouragement des études grecques puis couronnée par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1946. Muralt suppose-t-il si connue de son lecteur la traduction Tricot qu’il soit inutile de la mentionner à cet endroit précis de son propre livre ?
Bref… c’est donc au lecteur de dire, in fine, si cette traduction doctrinale plutôt que philologique ou historique, proposée par André de Muralt, traduction disposant de très nombreux commentaires philosophiques entre crochets soigneusement disposés par la typographie mais d’un aspect inévitablement touffu tout de même d’un texte constamment ardu d’abord et toujours très technique de forme, lui rend un service global (s’il accepte l’interprétation générale donnée par Muralt) ou ponctuel (si telle ou telle remarque de Muralt est jugée exacte relativement à tel problème aristotélicien dont il aurait à connaître) en regard de l’ancienne traduction intégrale de Tricot. Car, de toute évidence, elle ne peut la remplacer. Elle ne peut valoir que concernant les 5 livres traduits, par définition. Concernant ces 5 livres, l’effort analytique et historique de Muralt se signale évidemment à sa bienveillance car il était temps qu’on puisse avoir un terme de comparaison moderne à mettre en regard de Tricot. Et l’amoureux de la philosophie du Moyen Âge sera naturellement passionné par les commentaires historiques et théoriques de Muralt. Quant au spécialiste d’Aristote, il doit désormais s’adjoindre ce remarquable outil de travail, sur les cinq livres en question, en attendant Godot, à savoir l’édition du texte grec des quatorze livres avec la traduction française en regard que nous espérons patiemment voir arriver un jour aux Belles lettres dans la Collection des Universités de France, sous les auspices de l’Association Guillaume Budé, pour parachever son corpus aristotélicien qui compte actuellement trente-deux volumes.

Notes
(1) Réédité en 2007 par les éditions du Cerf dans la collection La Nuit surveillée, alors que jusqu’à présent on ne trouvait guère en librairie que les admirables Fragments du tome III : Hellénisme, Judaïsme, Christianisme chez Vrin, en B.T.P., dans l’éd. établie en 1953 par Ch. Devivaise.
(2) Il s’agit du spécialiste de Wittgenstein (il a publié sur lui plusieurs études aux Éditions de Minuit) qui avait critiqué allusivement notre série Bellum civile dans un article du Monde diplomatique de mai 2006 et à qui nous avions répondu au mois d’août 2006 suivant ici même dans Sur quelques illusions perdues… sur d’autres à entretenir !

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