Walter Benjamin, Georges Bernanos et quelques hongres (28/12/2004)

Crédits photographiques : Matt Slocum (AP Photo).
«Certes, ce que n’a pas la mer, je l’ai : le tourment ininterrompu des intentions passées et du travail futur, de mes différentes aspirations insatisfaites ; la conscience de ma nullité en ce monde qui vit autant par l’action que par la pensée et l’art ; la conscience de ma vie qui se consume dans on ne sait quelle attente. Dans l’illusion d’une formation progressive qui n’existe pas, d’une accumulation qui ne se produit pas sinon comme celle du sable que les flots charrient et dispersent de nouveau.»
Lette de Carlo Michelstaedter à Gaetano Chiavacci, 4 août 1908, in Épistolaire (Éditions de L’Éclat, 1990).


Je recopie quelques lignes de mon Journal, à la date du 20 mars 2003. Les ajouts sont signalés entre crochets.

Terminé la lecture de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, paru aux excellentes éditions Allia. Ai-je besoin d’en préciser l’auteur : Walter Benjamin bien sûr, largement commenté (depuis qu’il est moins pillé) par les intellectuels de tous bords, y compris de cuvette. Ce petit livre ne m’a guère enthousiasmé. L’aura, la fameuse aura dont Steiner saura se souvenir lorsqu’il évoquera la réelle présence, y est présentée comme une espèce de survivance d’une ancienne présence votive, sacrée, cultuelle, une inaccessible façon, pour le proche, de rester lointain.
L’aura donc est encore visage, ce que rappelle l’auteur, terminant par quelques considérations il me semble assez justes sur la différence entre le fascisme (esthétisation de la politique) et le communisme (politisation de l’esthétique).

Dans la foulée, relecture, pour la cinquième ou sixième fois je crois, d’un des textes les plus admirables de Benjamin, qui impressionna durablement Gershom Scholem (au point qu’il le lisait à haute voix), recueilli dans le premier tome (il y en a trois) que la collection Folio Essais a consacré au philosophe. Ce texte s’intitule Sur le langage en général et sur le langage humain et je ne puis résister au plaisir de citer ce passage, que toutes les petites tiques accrochées au flanc de Derrida feraient bien de méditer : «L’homme est celui qui connaît dans le langage même dans lequel Dieu est créateur. Dieu a créé l’homme à son image, il a créé celui qui connaît à l’image de celui qui crée. […] Tout langage humain n’est que reflet du verbe dans le nom».

Terminé également, il y a quelques jours, la rédaction de mon (très long) article sur le Soleil de Satan de Bernanos, pour le n°24 des Études bernanosiennes, où je compare l’apparition satanique devant les yeux de l’abbé Donissan à celle que l’inquisiteur en pays de Labourd, Pierre de Lancre, décrivait admirablement dans son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (Aubier). Nous avons donc cet article et les deux qui vont paraître dans le n°23 de ces mêmes Études bernanosiennes que, jeune élève puis étudiant, je dévorai, me demandant si, un jour, je parviendrai à rejoindre ces grands noms de l’Université. C’est fait et je n’en tire aucune vaine gloriole, ayant en outre rencontré de visu la plupart de ces professeurs, parfois bien décevants dans leur conversation (et leurs travaux…).
Les deux livres de Sébastien Lapaque, sur Bernanos, valent finalement plus que cent thèses sur l’œuvre du Grand d’Espagne. Je l’ai bien sûr toujours su mais j’ai tenté, à ma façon, d’écrire ces articles universitaires avec une sincérité et une urgence peu communes je crois dans ce tranquille temple de la Recherche et surtout, je crois, en veillant à me débarrasser de quelques sots clichés masquant la terrible puissance de vision de l’œuvre romanesque.


Petit mot de Stéphane G. qui, à propos de mon article sur La Maison un dimanche de Pierre Boutang (La Différence), me reproche deux choses : d’abord, me dit-il, une conception erronée du Mal qui ne tiendrait pas la route théologiquement et, ensuite, le fait que cet article se risque à indiquer du doigt un domaine qui n’est pas proprement littéraire. Bien sûr voudrais-je répondre à ce prudent, auteur d’une biographie sur T. S. Eliot (Jean-Claude Lattès). Évoquant de plus l’impossibilité de la Reprise chère à Kierkegaard, il était presque banal, de ma part, d’évoquer celle que j’ai perdue. Sur le Mal : je me suis pourtant contenté de dire que, le Christ étant absent du roman de Boutang, on ne pouvait tout de même pas faire comme si l’Adversaire était vaincu, n’est-ce pas ? Quelle peste contagieuse que ces mauvais lecteurs qui réintroduisent dans telle œuvre inquiète ou paradoxale, contre la volonté même de l’auteur qu’ils croient bien lire, le Christ par la petite porte ! Courte vue, sur cette question, de G. Sa prudence qui me hérisse. Il est vrai qu’il est plus maurrassien que bernanosien […]. Bref, ma collaboration avec Les Épées, avant même d’avoir commencé, paraît bien compromise. À ce propos : horrible dîner, voici quelques semaines, avec l’équipe de cette revue. J’étais placé à côté de quelques arrogants crétins qui, en fait, m’ont toisé et méprisé : «Tiens, c’est donc toi qui écrivais dans Les Brandes ?».
Pardon, jeunes fats tout enduits du saint chrême royaliste : qui les rédigeait plutôt de A à Z, Les Brandes, sans l’aide de Pierre ou de Paul et surtout pas, grands dieux non, de vos minables plumes d’ânes savants.
Je n’oublierai pas ce dîner.
D’ailleurs, je n’oublie rien.

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