Béatrice et Virgile de Yann Martel : belle parabole sur le Mal ou fumisterie littéraire ? (20/09/2010)

Crédits photographiques : Leon Neal (AFP, Getty Images).
41xDwmtc5OL._SS500_.jpgÀ propos de Béatrice et Virgile de Yann Martel (Éditions Flammarion, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).


Il y a peut-être trop d’évidente facilité dans le roman de Yann Martel pour qu’il soit véritablement honnête et constitue autre chose qu’un de ces coups littéraires dont raffolent les journalistes et qui ne semblent même plus lasser les lecteurs. Tous les ingrédients sont en tous les cas réunis pour que les universitaires dissèquent ce livre intelligent et les critiques bavardent inutilement à son sujet. Références discrètes, dans un premier temps tout du moins, évoquant la tragique impossibilité qu’éprouve le témoin direct d’un fait (et que dire de l’artiste qui n’a pas vécu ces événements), à évoquer l’horreur; mise en abyme du thème même qui constitue le cœur de l’histoire de Martel, cette technique éprouvée illustrant finalement le projet conçu par le personnage principal, un certain Henry, auteur à succès, qui consiste à écrire un livre monstrueux sur le thème de l’extermination des Juifs d’Europe. L’écrivain Henry n’est personne, il est Yann Martel comme il est chacun d’entre nous (le petit jeu, morbide à souhait, placé en fin de livre le prouve…), fasciné à l’idée d’évoquer la Shoah et, selon son désir, de tenter d’en faire autre chose qu’un banal essai historique qui ne nous permettra jamais de nous approcher du cœur des ténèbres, comme, selon l’auteur, La Peste, La Ferme des animaux ou encore Guernica nous ont permis de le faire.
C’est qu’il faut faire, d’une œuvre d’art sur la Shoah, une «valise, légère, facile à porter, essentielle», condensant en une rigoureuse parabole la vérité noire du plus monstrueux des événements. Henry, fort du succès de son second roman, s’attaque à l’œuvre impossible, qu’Adorno, dans une sentence devenue célèbre, a défendu d’être évoquée par l’écriture poétique. Une fois son livre, bizarre et contrefait, écrit, monstrueux ouvrage qui ne parvient pas à fondre invisiblement la prose et l’essai et préfère donc les joindre par un artifice, il renonce à le publier, découragé par ses amis éditeurs et libraires. Ceux-ci, bien sûr, ne veulent prendre aucun risque avec un livre qui illustre en fin de compte les limites de la littérature. Si nous en croyons William H. Gass, il ne resterait donc plus à Henry qu’à tenter de creuser sous les fondations de sa propre maison un tunnel très profond par lequel il essaierait de rejoindre l’obscurité première, renonçant ainsi à toute forme de frivolité et de séduction, se condamnant aussi au silence de celui qui, une fois, a tenté de franchir le mur de l’énonciation.
Pourtant, un personnage inquiétant, taxidermiste de génie de sa profession, va faire lire à Henry une pièce de théâtre mettant en scène deux animaux empaillés, une ânesse et un singe appelés Béatrice et Virgile. Cette pièce évoque, comme Henry aura assez vite fait de le comprendre (moins vite tout de même que n’importe quel lecteur du roman de Martel…), sans jamais la nommer directement, la Shoah : «C’était là la preuve irréfutable qu’il utilisait l’Holocauste pour parler de l’extermination de la vie animale. Des créatures condamnées qui ne pouvaient pas parler pour se défendre recevaient la voix d’un peuple qui s’exprime particulièrement bien, lequel avait été lui aussi condamné d’une manière similaire. Il voyait le sort tragique des animaux à travers le sort tragique des Juifs. L’Holocauste en tant qu’allégorie. De là la faim et la peur incessantes de Virgile et de Béatrice, leur incapacité à décider où aller ou quoi faire» (p. 185).
Henry, comme chacun d’entre nous, finira par être dégoûté par sa lecture et, surtout, par les façons de faire du taxidermiste qui, selon toute probabilité, a été un bourreau nazi, mais sa répulsion ne l’empêchera toutefois pas de réécrire de mémoire la pièce perdue du taxidermiste, qui a tenté de le tuer et s’est finalement donné la mort, tapuscrit et magasin rempli d’animaux ayant brûlé sous les yeux de l’auteur. Geste pieux ou impie, que cette reprise d’un texte selon toute probabilité criminel ? Si le droit du bourreau à la rédemption, grâce à son propre texte s’étant donné pour but d’illustrer le fait que nul ne s’intéresse à la souffrance inimaginable que des hommes ont fait subir à des animaux, si ce droit est lui-même hypothétique (tout comme l’est apparemment, aux yeux mêmes d’Henry, le salut de Julien l’Hospitalier ayant massacré, dans le conte de Flaubert, des centaines d’animaux), que dire du rachat de celui qui a d’une certaine façon volé l’œuvre impie pour la faire sienne, pour la seule raison qu’elle lui a permis de résoudre un épineux problème d’écriture ?

rubon20.jpgNous préférons, au texte de Yann Martel finalement bien trop suspect de jeu littéraire et peut-être même de malhonnêteté avec un sujet qui ne souffre ni l'un ni l'autre, la très belle pièce de Jean-Louis Bachelet, Regarde, meurs, souviens-toi publiée par Les provinciales et servie par d'excellentes jeunes comédiennes, dont Olivia Raclot, dans un rôle pourtant difficile.

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