La Ferme de la terreur de Wes Craven, par Francis Moury (29/11/2010)

Crédits photographiques : Jack Delano.
Résumé du scénario
États-Unis, 1981 : les cultivateurs Hittites craignent Dieu mais ils craignent davantage encore l’incube : depuis des générations, ils savent qu’il hante une ferme voisine de leurs terres. Le rude Isaiah ne pardonne pas à son fils John d’avoir quitté sa famille pour épouser Martha qui ne partage pas leurs croyances. Faith et sa mère Louisa, leur voisines, détestent les Hittites qui le leur rendent bien. John meurt mystérieusement accidenté tandis qu’en lettres de sang, on accuse à nouveau «incubus» d’être son assassin. Un jeune Hittite, l’inquiétant William, est à son tour tué. Lana et Vicky viennent en Ford Mustang de Los Angeles assister durant cette semaine pénible leur amie Martha, désormais veuve mais qui refuse de vendre son exploitation à Isaiah. Les trois femmes vont être victimes d’agressions diverses. Lana devient en outre la proie d’un cauchemar qui se répète nuit après nuit…

Fiche technique succincte
Mise en scène de Wes Craven
Produit par Max Keller et Pat Herskovic (Inter Planetary Prod.)
Distribution : Polygram puis Universal / Bach films, collection Universal
Scénarrio : Wes Craven, Glenn M. Benest et Matthew Barr d’après leur roman
Directeur de la photographie : Robert Jessup, A.S.C. (Panavision 1.85, couleurs)
Montage : Richard Bracken
Musique : James Horner
Avec (par ordre d’apparition à l’écran) : Maren Jensen, Jeff East, Ernest Borgnine, Michael Berryman, Lisa Hartman, Lois Nettleton, Susan Buckner, Sharon Stone, Doug Barr, Coleen Riley, etc.

Critique
Deadly Blessing [La Ferme de la terreur] (États-Unis, 1981) de Wes Craven conserve des deux grands films antérieurs de Craven, [La Dernière maison sur la gauche (Etats-Unis, 1972) et La Colline a des yeux (États-Unis, 1977), une même volonté documentaire réaliste alliée à une même fascination pour la régression vers le primitif : ici la description d’une communauté religieuse marginale, celle des «Hittites» côtoyant une modernité qu’elle refuse par attachement aux prescriptions bibliques, craignant les démons et pratiquant les châtiments corporels.
Il lui adjoint un second thème fantastique classique : celui de l’incube – démon masculin qu’il ne faut pas confondre, en démonologie classique occidentale, avec le démon féminin ou succube – qui venait d’être traité la même année, par l’assez bon et graphiquement très violent Incubus (Canada, 1981) du réalisateur anglais John Hough.
Un troisième thème, celui de l’androgynie, est rattaché au scénario : Larry Cohen l’avait déjà traité dans God Told Me To [Meurtres sous contrôle] (États-Unis, 1975) d’une manière fantastique et cosmogonique. Craven lui rajoute l’idée d’une sorte de complicité mère-fille niant le père réel au profit d’un père inhumain supérieur et l’idée toute lovecraftienne qu’une nouvelle race – supérieurement puissante et poétique : voir les peintures de Faith ressemblant à celles de Van Gogh – serait venue au monde. La belle hermaphrodite de Craven a, en effet, probablement une origine magique, comme dans de nombreux mythes et rites illustrant la bisexualité. Craven prouve ici qu’il est un cinéaste cultivé, un intellectuel connaissant la nature et les fonctions des mythologies qu’il met en scène.
Quatrième thème passé directement du mythe archaïque des sociétés primitives à la littérature fantastique moderne : celui du rêve supplantant la réalité et exprimant davantage la vérité que les apparences banales transmises par la perception commune. Il sera central dans A Nigthmare on Elm Street [Les Griffes de la nuit] (États-Unis, 1984) qui est, comme on sait, le premier film de la série des «Freddy» dont Craven est le père fondateur. Thème ici incarné par le personnage joué par Sharon Stone (dont c’est probablement le meilleur rôle, supérieur à ceux qu’elle tiendra dix ans plus tard dans Total Recall et Basic Instinct) en médium récepteur, conscient de l’ambivalence entre érotisme et mal. Sharon Stone est la star de la séquence la plus impressionnante de La Ferme de la terreur : un des cauchemars les mieux montés de l’histoire du cinéma fantastique américain, celui qui était d’ailleurs représenté sur les affiches et les affichettes françaises lors de sa sortie parisienne.
Cinquième thème : la prédominance obsédante d’un meurtrier inconnu et peut-être surnaturel, qui rythme le scénario par des assassinats et des agressions, brisant toute tentative de sexualité physique. Thématique qui débute avec le Halloween [La Nuit des masques] (États-Unis, 1978) de John Carpenter et Vendredi 13 (États-Unis, 1980) de Sean S. Cunningham (qui était l’un des producteurs de La Dernière maison sur la gauche) jusqu’à la série des Scream de Craven lui-même, à la fin des années 1990 qui introduiront une dimension explicitement réflexive sur l’ensemble du genre. Genre là-bas nommé «slasher» pour faire croire à son originalité américaine mais qui dérive en fait du film d’épouvante européen à thématique psychopathologique ou criminelle policière des années 1965-1975, tel qu’il fut illustré par des cinéastes aussi divers que Michael Powell, Jesus Franco, Mario Bava ou Dario Argento (1).
Le dynamisme plastique de Craven lui donne l’idée d’une conclusion brillante, confirmant totalement la réalité du surnaturel et faisant basculer le film du fantastique né de l’angoisse de la possibilité du surnaturel, vers un fantastique reposant sur l’assurance de sa réalité. Conclusion techniquement virtuose mais un peu facile en dépit de son excellente réalisation. Craven reprendra d’ailleurs ce passage d’une catégorie à l’autre, avec le même brio technique, à la fin de son original L’Emprise des ténèbres [The Serpent and the Rainbow] (États-Unis, 1987) qui renouvèle le thème classique du Vaudou à Haïti en l’intégrant à une dénonciation vigoureuse du régime des Tontons Macoutes. Il faut souligner, outre la signature individuelle Wes Craven qui unifie assurément l’ensemble des qualités de La Ferme de la terreur, les qualités collectives de cette production. Sharon Stone reconnue, il faut souligner que les autres actrices sont excellentes, et que c’est probablement le dernier grand rôle de l’acteur Ernest Borgnine. Le compositeur James Horner livre une partition parfois dodécaphonique avec des chœurs où il est possible de déceler les traces de l’influence des musiciens Bernard Herrmann (Psychose), James Bernard (les Hammer Films) et Jerry Goldsmith (la série des Omen [La Malédiction]. Le chef-opérateur Robert Jessup signe une photo Panavision régulièrement virtuose. Enfin, l’efficacité du montage de Richard Bracken n’a pas vieilli d’un pouce : le générique d’ouverture passant progressivement du N.&B. à la couleur est le premier effet d’une longue série techniquement toujours remarquable.
La Ferme de la terreur se révèle être non seulement une des meilleures œuvres fantastiques de Wes Craven mais encore celle qui, rétrospectivement, constitue peut-être la synthèse esthétique et thématique la plus aboutie de sa filmographie.

Nota bene
Mise en abyme coutumière à Hollywood : le cinéma où Vicky a donné rendez-vous à Jim (le jeune Hittite dont elle est amoureuse) programme ce soir-là… Summer of Fear [L’été de la peur] tourné par Craven en 1978 pour la télévision.

Note
(1) L'ancêtre authentique du «giallo» italien puis du «slasher» américain dans l'histoire occidentale du cinéma mondial nous semble être les films au sujet intégralement ou partiellement inspiré par l’authentique criminel anglais «Jack the Ripper» [«Jack L'éventreur»]. Il apparaît déjà dans le meilleur épisode du film expressionniste Le Cabinet des figures de cire (Allemagne, 1924) de Paul Leni; il est la vedette, à part entière bien que non désignée comme telle par le titre, du The Lodger : a story of the London Fog [Les Cheveux d’or] (Grande-Bretagne, 1926) d’Alfred Hitchcock; il provoque la mort de la belle Loulou [Die Buechse der Pandora] (Allemagne, 1928) de G.W. Pabst. Suivent les versions sonores des Jack L’Éventreur signées John Brahm (The Lodger, États-Unis, 1943), Hugo Fregonese (Man in the Attic, États-Unis, 1953), Robert S. Baker et Monty N. Berman (Jack the Ripper, Grande-Bretagne, 1959 qui est probablement la meilleure jamais filmée en N.&B. à condition de la visionner au format original 1.66 qui seul restitue pleinement la rigueur et la beauté plastique de ses cadrages), James Hill (A Study in terror, 1965 première version en couleurs). Les versions postérieures, y compris celle de Jesus Franco, sont médiocres ou mineures quel que soit l’ampleur de leur budget, à l'exception du remarquable Hands of the Ripper [La Fille de Jack L'Éventreur] (Grande-Bretagne, 1971) de Peter Sasdy, passionnante variation psychanalytique produite par la Hammer.

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