Phantom de F. W. Murnau, par Francis Moury (16/12/2010)

Crédits photographiques : Ariel Schalit (AP Photo).
Résumé du scénario
Allemagne, à Breslau en 1922 : Lorenz songe douloureusement à son passé. On lui offre un cahier sur lequel on lui suggère de le raconter pour s’en délivrer. Autrefois employé modèle de la mairie et poète dont la fille du libraire voisin est amoureuse, Lorenz fut un jour renversé par une calèche conduite par Veronika, une jeune femme de la haute société. Lorenz tombe éperdument amoureux de cette ombre qu’il ne parviendra pas à rencontrer à nouveau. Sa passion pour ce quasi-fantôme l’entraîne sur la voie de la déchéance, du vice, du crime, de la prison.

Fiche technique succincte
Mise en scène de F. W. Murnau
Produit par Eric Pommer, U.C.O. Films (Berlin)
Scénario : Thea Von Harbou d’après le roman de Gerhart Hauptmann
Direction de la photographie : Axel Graatkjaer et Theophan Ouchakoff
Montage : non crédité
Décors : Hermann Warm
Musique : originale perdue, nouvelle musique de Robert Israel
Avec : Alfred Abel, Frida Richard, Aud Egede Nissen, H.H. Von Twadowski, Karl Etlinger, Lil Dagover, Grete Berger, Anton Edthofer, Ilka Gruning, Lya de Putti, Adolf Klein, Olga Engl, Heinrich Witte, Wilhelm Diegelmann, Eduard Von Winterstein, etc.

Critique
Phantom [Le Fantôme] (Allemagne, 1922*) de F.W. Murnau, sorti la même année mais tourné après Nosferatu le vampire, n’est pas un film fantastique comme son titre le laisserait penser mais il s’approche parfois de ce genre à cause de son esthétique expressionniste récurrente et à cause de certains éléments thématiques murnalciens. À noter que les diverses teintes monochromes de l’image furent expressément sélectionnées par Murnau qui voulut, en revanche, que les visions oniriques ou cauchemardesques demeurassent en pur N.&B.
Adapté par Thea von Harbou – aussi la scénariste de Fritz Lang à cette époque – d’un roman paru en épisodes dans un journal de Berlin, tourné dans des décors parfois magnifiques (la place de Breslau) construits par le célèbre Hermann Warm, on trouve naturellement dans Phantom certains thèmes directement issus du romantisme allemand littéraire dont Murnau est un héritier : descente aux enfers, rivalité du rêve avec la réalité puis englobement et dévoration de la réalité par le rêve, dédoublement, critique grinçante de la réalité sociale. On y trouve aussi des moments de fantastique «décoratif» à la manière expressionniste : les pointes des toits s’inclinant sur l’acteur Alfred Abel fuyant dans les rues sous leur menace, la table du couple Alfred Abel-Lya de Putti s’affaissant brusquement dans les profondeurs de la terre, ou bien encore ce plan nocturne – les scènes de nuit furent véritablement tournées la nuit – de la rencontre entre la sœur de Abel et un ivrogne titubant sous les réverbères. Sans oublier non plus quelques touches expressionnistes plus discrètes : le physique inquiétant, lunaire, drogué, du frère de Lorenz, au corps et au visage presque caligaresques, les visions fugitives de Lorenz qui le surprennent en privé comme en public. Visions typiques de cette «réalité endormie», de ce «demi-sommeil» que Murnau voulait expressément mettre en scène. Il faut également savoir que certains plans sont inspirés (et certains acteurs et certaines actrices engagées en raison de leur ressemblance physique avec…) des peintures d’Édouard Munch.
Dans Nosferatu (plagié du Dracula de Bram Stoker) un vampire bien réel contaminait la réalité et la dévorait de l’intérieur. Dans Le Fantôme, le poète et fonctionnaire Lorenz est littéralement vampirisé par une idée-vampire. On pourrait, à la limite, définir Phantom en disant qu’il s’agit d’une sorte de Nosferatu inversé si le réalisme du film – qui se présente comme un drame psychologique – ne donnait en outre des aperçus saisissants du chaos social induit par la crise financière terrifiante engendrée par l’inflation de 1922-1923, décrite simultanément dans les films contemporains de Fritz Lang. La danse de Lorenz avec la «fausse» Veronika utilise l’effet spectaculaire de la «caméra déchaînée» que Murnau reprendra dans Le Dernier des hommes (1924). Les clients plus ou moins interlopes du cabaret se mettent à tourner autour de lui, tandis qu’inversement il se retrouve à monter un escalier dans un effet de boucle sans fin. Dans un autre plan, sa sœur ivre d’alcool et d’argent danse frénétiquement sur la table du cabaret, applaudie par les noctambules, alors que sa mère va bientôt mourir de misère et de dépression nerveuse ! Ces «curiosités esthétiques» au sens baudelairiens ont certes un caractère «démoniaque» au sens métaphysique que les Grecs et Goethe donnaient à ce mot mais elles offrent aussi, au premier degré, une série de visions assez saisissantes de l’état de décomposition sociale de l’Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale.

(*) Note sur le titre original et le titre français
On se demande pourquoi MK2 n’a pas traduit le titre original allemand pour l’exploitation française ? D’autant plus qu’il semble bien que le film ait effectivement été exploité sous sa traduction française littérale chez nous, à savoir : Le Fantôme ! Sinon, pourquoi Lotte H. Eisner se serait-elle donnée la peine de l’employer entre crochet dans l’édition française «définitive» (1965) de son livre majeur L’Écran démoniaque, même si les trois passages sont allusifs et très brefs ? Jean-Marie Sabatier, lorsqu’il cite Phantom en 1973, ne mentionne même plus cette traduction française dans la filmographie sélective annexée à la fiche «Murnau» de son admirable musée imaginaire du cinéma fantastique mondial. Il est vrai que Phantom était réputé introuvable au tournant des années 1965-1975. Il n’a été restauré qu’en 2005 par la Fondation Murnau et importé chez nous en VOSTF qu’en 2010 par MK2.

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