Dithyrambe de décembre, par Jean-Luc Evard (03/01/2011)

Crédits photographiques : Luis Hidalgo (AP Photo).
J’ai mis longtemps à rassembler en une idée aussi simple que possible l’ensemble des raisons pour lesquelles j’aurai décidément admis les Mémoires du duc de Saint-Simon au tabernacle de ma bibliothèque.
Longtemps, j’ai même hésité si j’en poursuivrais la lecture, menée à prises sporadiques, les poussées d’ennui agacé alternant avec celles d’envoûtement heureux. Moi qui ne vois dans le Récit historique et toutes ses applications — documentaires ou romanesques, édifiantes ou idéologiques, universitaires ou apologétiques — qu’un catéchisme sans évangile, qu’une imposture de l’anecdote travestie en événement, qu’un journalisme de cuistres, qu’une mélancolie tiède et complaisante, pourquoi irais-je, et sur le tard, à l’école d’un de ses pères ?
La révélation m’est venue grâce aux pages qui décrivent l’instauration de la Régence. Sous le masque du chroniqueur orléaniste adepte de Joinville et de Suétone, le duc souffre de l’addiction qui fait les plus grands artistes : ce qui le passionne, même s’il feint de se l’interdire, c’est l’absurde, le plus que satanique, ce qui rend irréparablement suspecte la différence du mal et du bien. Il y a, découvre cet aristocrate historien du despotisme (et de la «terreur», va-t-il même jusqu’à dire), il y a quelque chose de plus puissant que le pouvoir illimité, et qui échappe à la raison. Qu’on en juge : «[…] le Régent travailla tout le matin séparément avec les secrétaires d’État, qu’il avait chargés de lui apporter la liste de toutes les lettres de cachet de leurs bureaux, et leurs causes, qui, sur ces dernières, se trouvèrent souvent courts. La plupart des lettres de cachet d’exil et de prison avaient été expédiées pour jansénisme et pour la Constitution; quantité dont les raisons étaient connues du feu Roi seul et de ceux qui les lui avaient fait donner, d’autres du temps des précédents ministres, parmi lesquelles beaucoup étaient ignorées et oubliées depuis longtemps. Le Régent leur rendit à tous pleine liberté, exilés et prisonniers, excepté ceux qu’il connut être arrêtés pour crime effectif et affaires d’État […]. Parmi ceux de la Bastille, il s’en trouva un arrêté depuis trente-cinq [ans], le jour qu’il arriva à Paris d’Italie, d’où il était, et qui venait voyager. On n’a jamais su pourquoi, et sans qu’il eût jamais été interrogé, ainsi que la plupart des autres. On se persuada que c’était une méprise. Quand on lui annonça sa liberté, il demanda tristement ce qu’il prétendait qu’il en pût faire; il dit qu’il n’avait pas un sou, qu’il ne connaissait qui que ce fût à Paris, pas même une seule rue, personne en France, que ses parents d’Italie étaient apparemment morts depuis qu’il en était parti, que ses biens apparemment aussi avaient été partagés, depuis tant d’années qu’on n’avait point eu de nouvelles de lui, qu’il ne savait que devenir; il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours avec la nourriture et le logement. Cela lui fut accordé avec la liberté qu’il y voudrait prendre.»
Si l’on observe que les Mémoires se constellent de tels épisodes limites, on se saisit d’une des clefs cachées de leur lecture. Sous la moire du récit convenu où reviennent régulièrement les mêmes rubriques configurant la même scène historique invariable (cour, diplomatie, généalogies…), on découvre comment le duc aménage les chausse-trapes grâce auxquelles l’historien pour qui il veut aussi qu’on le reconnaisse agit surtout en écrivain cryptique. Je distingue ici l’écrivain de l’historien car, si précis soient les types (sociaux et moraux) décrits par l’observateur épiant les échantillons idoines de sa société, rien toutefois ne l’inspire autant que la possibilité d’opposer aux chefs-d’œuvre de sa propre classification tels ou tels de ces cas limites qui en dévaluent soudain la vérité commune. De cette passion du duc pour l’action d’apparence déraisonnable, d’intention provocatrice, d’utilité collective nulle puisque purement éthique, les exemples ne manquent pas. Fruits les plus savoureux de cette micrologie, les personnages occasions de ce retournement de la généralisation historienne en une esthétique du cas particulier font l’objet, de la part de l’écrivain, d’un resserrement et d’une épuration insignes du style. Plus d’un de ces portraits a visiblement trouvé de ses modèles chez La Bruyère : «C’était un homme qui excellait surtout par un sens droit, juste, exquis, qui pesait tout et faisait tout avec maturité, mais sans lenteur; d’une modestie, d’une modération, d’une simplicité de mœurs admirable, et de la plus solide et la plus éclairée piété; ses yeux montraient de la douceur et de l’esprit; toute sa physionomie, de la sagesse et de la candeur. Un art, une dextérité, un talent singulier à prendre ses avantages en traitant; une finesse, une souplesse sans ruse, qui savait parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience, qui charmait dans les affaires; et avec cela une fermeté, et, quand il le fallait, une hauteur à soutenir l’intérêt de l’État et la grandeur de la couronne que rien ne pouvait entamer.»
Comment ne pas remarquer que Saint-Simon, le moderne Saint-Simon inventeur à sa manière des techniques narratives de l’histoire du temps présent, est en même temps celui qui la rend impossible et vaine parce qu’il met la littérature plus haut que sa propre invention ? C’est en effet l’historien Saint-Simon qui construit une critique de l’absolutisme, de la décadence de l’aristocratie française et de la monarchie héréditaire. Et ce tableau systématique s’appuie sur une technique du portrait, censée concrétiser ou exemplifier les types et prototypes des élites de l’Ancien Régime. Le portrait saint-simonien donne ainsi leur visibilité aux «forces» souterraines à l’œuvre sous les masques, considérés avec d’autant plus d’acribie par Saint-Simon qu’il est lui-même un passionné d’étiquette. Et pourtant cet art du portrait n’empêche pas l’auteur de cultiver l’anti-portrait : les Mémoires ont leurs héros, dont presque tous, comme ceux de Balzac, sont des créatures étrangères à leur génération et irréconciliables avec leur temps. Libéré du cachot par la mort du roi despotique, le prisonnier martyr réclame d’y rester. Mais il n’est, aux yeux de Saint-Simon, que l’un des représentants d’une engeance aussi nombreuse qu’invisible : amis de la retraite janséniste, adeptes quiétistes de Fénelon, mystiques ivres de charité secrète, gentilshommes réfractaires aux courtisans, nouveau-nés morts de sanie, autant de Don Quichotte qui s’ignorent — il faudrait rentrer dans le détail de tous les excentriques (d’ailleurs pacifiques) que le duc prend un soin amoureux à détailler comme autant d’inadaptés subversifs au régime de Versailles.
Aux Mémoires s’ajoutent donc et s’opposent, à même leur texte et entre leurs lignes, des anti-mémoires avant la lettre, le domaine royal et inviolable de la littérature qui ne naît que du blanc de la page. Au-delà des suites peut-être calculables (espère l’historien) de l’affrontement social entre les élites et de l’affrontement géopolitique entre les cinq ou six nations de l’Europe de ce temps, il y a l’anti-histoire, son pôle d’attraction maudit; plus haut que les puissances dont parle l’archiviste-historien, il y a le héros, dont parle le poète. Nous retrouvons ici, grâce à Saint-Simon, l’opposition familière à la philosophie première : le poète, disait-elle par la voix d’Aristote, l’emporte sur l’historien parce qu’outre l’histoire «réelle» à laquelle s’affaire celui-ci il considère aussi les mondes de faits possibles. Force ici l’admiration, non pas quelque «grand écrivain», mais au contraire celui qui, malgré la tâche qu’il s’est fixée au nom du goût, laisse en lui-même la littérature échapper à ce dessein d’utilité contrôlée et dévisager, quoi qu’il lui en coûte, le dérèglement primordial de son objet. Ce qui commence là, en littérature, avec le duc de Saint-Simon, se répétera peu après en peinture, avec Goya (à qui la position d’excentricité ici entrevue imposa même de passer à la caricature, son accomplissement comme spontané, la célébration du anti-héros). Et pour autrement le dire : ce qui avait ainsi commencé du temps de Saint-Simon, l’alliance imprévue de l’histoire et de la littérature, cela cessera pour la raison symétrique, cela cessera quand la littérature s’ennuiera de l’histoire et l’abandonnera à elle-même et à son piteux réalisme. Événement qui lui aussi passe par un nom propre, celui de Péguy et de sa Clio. Deux cents ans séparent les deux auteurs, l’un qui cherche à unir l’historien et le poète (le stratège et le héros) et l’autre qui réussit à les séparer. Entre eux, et grâce à cette alliance, ce fut, justement, l’âge d’or de l’historicisme de tradition française, l’histoire éprise de littérature et la littérature embarquée dans le roman. La littérature aura donc achevé sa rupture manifeste et officielle avec l’histoire du jour où elle se sera faite avec ferveur la championne ironique ou emphatique du anti-héros inventé par Saint-Simon moraliste contre Saint-Simon historien.
Nous sommes loin de ce temps, convivialité prodigue, alliance prolifique des gens de cour, des gens d’esprit et des gens de lettres. La littérature s’est mise entre-temps à s’ennuyer avec elle-même. Quand nous pourrons comprendre pourquoi au juste elle se trouve aujourd’hui à ce point désœuvrée et solitaire, ce sera jouvence.

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