Les Somnambules, d’Hermann Broch, par Émilien Noël (10/02/2011)

Crédits photographiques : Emilio Morenatti (AP Photo).
Rappel
Hermann Broch dans la Zone.

«Un homme apparemment d’un rationalisme absolu […] est incapable de distinguer le bien du mal. Dans un monde absolument rationnel, il n’existe pas de système de valeurs absolu, il n’existe pas de pécheurs, mais tout au plus des êtres nuisibles.»
Hermann Broch, Les Somnambules (Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1990), p. 603.


Hermann Broch est autrichien, né en 1886 dans une famille juive de la bourgeoisie viennoise. Il suit des études d’ingénieur textile avant de rejoindre en 1907, dans un plan bien réglé, l’entreprise textile que son père dirige à Tessdorf, dans le banlieue de Vienne. En 1909, il se convertit au catholicisme et épouse Franziska von Rothermann, fille d’un industriel local qui lui donnera un enfant. Cependant, celui qui est désormais devenu chef d’entreprise multiplie les aventures extra-conjugales et le couple divorce en 1924. En 1927, Broch décide assez soudainement de vendre l’entreprise familiale et de reprendre des études, notamment de philosophie, de psychologie et de mathématiques. Alors qu’il a un peu plus de 40 ans, il décroche quelques piges de journaliste et ambitionne de devenir écrivain. Entre 1931 et 1932 paraît son premier roman, Les Somnambules (titre original : Die Schlafwandler), sous la forme d’une trilogie.
On ne manque pratiquement jamais d’associer Hermann Broch à Robert Musil, écrivain de la même génération, lui aussi autrichien et figure de ce qu’il est convenu d’appeler «la modernité viennoise». Par extension, on compare souvent Les Somnambules à L’Homme sans qualités de Musil dont le Livre 1 a été publié entre 1930 et 1933 (le roman étant demeuré inachevé, des fragment posthumes furent publiés en 1943 dans une recomposition en deux tomes qui devint de fait la version définitive de l'œuvre). Généralement, les commentateurs soulignent que l’action du roman de Broch, contrairement à celle du roman de Musil, se déroule intégralement en Allemagne, ce qui interdit de le qualifier de «roman viennois», distinction toute superficielle tant les deux œuvres, au moins dans leur forme et leur ambition, et jusque dans leur propos général, appartiennent indéniablement à une même lignée. D’une manière comparable, Thomas Mann est allemand de naissance et l’action de son roman La Montagne magique (1924) se déroule essentiellement à Davos, en Suisse, mais cet ouvrage n’en porte pas moins les signes évidents d’une même filiation que celle des deux précédents. Il s’agit en effet de romans écrits en langue allemande au début du 20e siècle, plus précisément dans l’entre-deux-guerres, et qui avaient pour ambition d’être des œuvres totales, peut-être moins œuvres d’art, d’ailleurs, qu’œuvres de l’esprit. Le roman y devient une somme quasi exhaustive de l’état du monde à un moment donné ou, pour mieux dire, de l’état d’un monde, en l’occurrence le monde occidental et en particulier l’Europe. Dans cette veine, le roman est donc une œuvre de fiction, bien sûr, un exercice de style, indiscutablement, mais peut aussi être une chronique historique, un essai philosophique, une analyse géopolitique, un traité de sociologie... Tout ce qui fait le monde peut y apparaître. On y évoque la psychologie, la médecine, la religion, l’économie, l’urbanisme, l’architecture… Chez Broch, le roman contient ainsi des articles de journaux, des correspondances, des poèmes en vers, des chansons et même un fragment de pièce de théâtre. Cette période et ces œuvres représentent donc une certaine apogée du roman, forme de création littéraire devenu ultra dominante à partir du 19e siècle, au point d’absorber toutes les autres, avant d’amorcer ce qui ressemble à un lent et long déclin dans la seconde moitié du 20e siècle.
Les Somnambules est un roman qualifié de trilogie car il est composé de trois parties qui sont originellement parues séparément, à une époque où les publications par épisodes (forme résiduelle du roman-feuilleton, en quelque sorte) étaient habituelles. Ces parties sont effectivement bien distinctes les unes des autres puisqu’elles mettent en scène des personnages principaux spécifiques, à des époques différentes. L’auteur a même pris soin d’écrire chaque partie avec une structure et un style particuliers qui prennent sens dans la globalité du roman. Néanmoins, ces trois parties forment un tout cohérent et in fine indissociable. Le titre de chaque partie est composé du nom de son personnage principal, accolé à un nom commun que l’on peut considérer comme symptomatique de l’époque concernée. La première partie s’intitule ainsi Pasenow ou le romantisme et se déroule en 1888, la deuxième partie, Esch ou l’anarchie, prend place en 1903 et la troisième partie, Hugueneau ou le réalisme, en 1918. Chaque personnage ne doit cependant pas être considéré comme un paradigme du nom commun auquel il est associé. Les personnages font en effet l’objet de portraits globalement réalistes donc nuancés. Le romantisme, l’anarchie et le réalisme caractérisent plutôt les époques évoquées, caractères que les personnages inspirent ou subissent selon les cas mais sans exclusive. Au contraire, l’auteur s’attache précisément à des périodes charnières où les personnages subissent des influences et des situations contradictoires entre lesquelles ils sont tiraillés. Seule la dernière partie, qui voit se confronter les trois personnages principaux, sort quelque peu de ce canon. Comme s’il s’agissait de la fin d’un processus, le caractère du dernier personnage principal, celui représentant donc, selon l’auteur, le système de valeur dominant au moment de l’écriture du roman, apparaît plus fermement établi, plus monolithique. L’idée générale du roman est que chaque partie du livre représente une étape dans la dégradation du système de valeurs des sociétés européennes. Dans la première partie, on voit ainsi les aspirations romantiques et l’essor des activités commerciales faire vaciller les valeurs traditionnelles de l’aristocratie prussienne. La deuxième partie s’intéresse aux classes moyennes de la société allemande du début du 20e siècle. Ce peuple d’employés et de petits entrepreneurs est jeté dans une société confuse et incertaine, jungle urbaine dans laquelle les modèles familiaux se sont relâchés, où les classes moyennes subissent des enjeux socio-économiques qui souvent les dépassent et où le développement d’une société de consommation et de divertissement dilue peu à peu toute dignité humaine. La troisième partie forme une synthèse de l’ensemble de laquelle émerge, dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale et sur les cendres des valeurs anciennes, le prototype de l’homme moderne, entreprenant, opportuniste et n’ayant pour seule valeur que son intérêt personnel (personnage qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Docteur Arnheim, homme «plein de qualités» du roman L’Homme sans qualités).
Ce genre de «théorie du déclin» se retrouve de manière très similaire chez Musil et chez Mann même si elles ont pu faire l’objet d’interprétations différentes. Ainsi, chez Musil, on estime parfois qu’elle ne s’applique qu’à la chute de l’Empire d’Autriche-Hongrie, ou par extension à la fin de l’Ancien Régime et des sociétés traditionnelles afférentes à l’échelle de l’Europe. Pour d’autres, ce déclin moral, cette dégradation des valeurs, est le ferment même du drame de la Première Guerre mondiale et, plus encore, des horreurs de la Deuxième. On a ainsi parfois tendance à considérer ces événements, certes effroyables, comme le paroxysme et donc le terme du déclin mis en lumière par ces œuvres. Avec le recul, cela semble cependant quelque peu réducteur. Ce que ces romanciers ont saisi et tenté d’analyser, peut-être même en partie à leur insu, est un mouvement beaucoup plus vaste et qui ne s’est pas arrêté à la Deuxième Guerre mondiale. À une époque où les grandes économies émergentes, en particulier d’Asie, sont en train de (re)prendre le leadership mondial, à une époque où un libéralisme outrancier s’impose partout par la force en laissant une bonne partie des populations du monde – jusqu’aux plus favorisées – dans le désarroi, à une époque où Dieu n’est plus qu’une hypothèse inutile (ou un levier politique s’agissant de l’Islam) mais où l’art et les sciences sont pour l’essentiel devenus de vulgaires secteurs du commerce mondial, il semble plus pertinent de penser que c’est ce même déclin qui s’est poursuivi tout au long du 20e siècle, sous la forme douce et feutré de ce que l’ont pourrait appeler le progrès libéral. Cette évolution est un mouvement de fond qui a probablement commencé avec les Lumières, voire, comme l’évoque Broch lui-même dans le livre, avec la Réforme protestante, et dans lequel nous sommes encore entraînés aujourd’hui. D’ailleurs, l’un des mérites de Broch dans Les Somnambules est de tenter une «généalogie du déclin», un peu à la manière de Nietzsche avec sa Généalogie de la morale. Certes, le roman ne remonte pas jusqu’aux Lumières mais démarre avec le romantisme – qui n’est finalement rien d’autre qu’une réaction contre les Lumières. En somme, on pourrait résumer ce grand mouvement général, tantôt qualifié de déclin ou de progrès, selon les points de vue, comme la lente mais inexorable agonie de Dieu ou plus largement du sacré dans le monde occidental. Si Broch semble de toute évidence déplorer cette évolution générale, il ne propose pas de remède. Ses personnages qui tentent de se dresser contre cette marche du monde, notamment par un retour à la religion, semblent en effet isolés et impuissants et sont finalement balayés sans ménagement, d’un revers de main dédaigneux. À la lecture de l’ouvrage, on ne manquera pas de s’interroger sur le sens de l’évolution de nos sociétés. Sommes-nous voués au déclin ou au progrès et sous quelles formes ? Peut-on sensiblement influer sur cette évolution générale et avec quel objectif ? Autant de questions qui ouvrent un champ de réflexion quasi infini pour lequel le roman de Broch représente une introduction roborative.
La traduction française disponible du roman de Broch est l’œuvre de Pierre Flachat et Albert Kohn, dans la collection L’Imaginaire de Gallimard. Elle est malheureusement contestable, ce qui peut sans doute au moins en partie expliquer le relatif anonymat en France de cette œuvre pourtant majeure de la littérature européenne (les œuvres de Robert Musil ont par exemple largement bénéficié dans les pays francophones des traductions de Philippe Jaccottet, traductions dont certains partis pris peuvent naturellement être discutés, mais dont la qualité générale est indéniable). On connaît en effet souvent moins le roman Les Somnambules pour lui-même que par l’analyse qu’en a livrée Milan Kundera, grand admirateur d’Hermann Broch, dans son essai L’art du roman. Pour juger des limites de cette traduction, il suffit de prendre l’exemple simple du titre de la troisième partie. Cette partie intitulée «Huguenau oder die Sachlichkeit» en allemand a été traduite par «Huguenau ou le réalisme» dans la version française. La traduction littérale de «die Sachlichkeit» est «l’objectivité». En soi, le terme de réalisme n’est pas très éloigné de l’idée développée dans cette partie (dans laquelle domine la figure de Huguenau, personnage cynique et calculateur sans autre valeur morale que son intérêt personnel). Cependant, rapporté au titre de la première partie qui évoque le romantisme, on pourrait alors comprendre qu’il y a ici évocation du réalisme, mouvement artistique (en particulier littéraire) du 19e siècle qui se posa en quelque sorte en réaction au romantisme. De fait, il n’en est rien : ni le contenu du texte ni la période concernée (1918) n’évoque le réalisme en tant que mouvement artistique. Si ce titre fait référence à un mouvement artistique, même indirectement, c’est bien plutôt au «Neue Sachlichkeit», ou Nouvelle Objectivité, qui s’est développé en Allemagne au cours des années 20 et qui prônait la représentation la plus objective possible de la réalité de l’époque (Hermann Hesse et Alfred Döblin, par exemple, ont fait partie de ce mouvement). Au final, il aurait donc semblé plus pertinent de traduire «Huguenau ou l’objectivité» même si le terme est un peu vague et que la référence culturelle n’aurait sans doute pas été très parlante pour les lecteurs français les moins germanophiles. L’autre possibilité était d’opter pour le terme rationalisme, plus parlant et là encore très proche de l’idée développée. On y perdait cependant la référence au Neue Sachlichkeit pour s’inscrire dans une filiation plus philosophique, de Kant à Hegel, pas absurde dans une optique d’histoire de la pensée mais tout à fait absente du titre original. De fait, les approximations de ce genre se retrouvent tout au long du texte. Celui-ci étant déjà relativement exigeant, cela peut parfois rendre la lecture pénible, voire brouiller le sens général du propos, ce qui est évidemment regrettable. Ces réserves posées, le livre, même dans sa version française, n’en demeure pas moins une œuvre incontournable, très actuelle dans son questionnement. C’est enfin un exemple remarquable de ce que peut être (ou ne devrait pas être ? Le débat reste ouvert) la forme romanesque.

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