Smiling Society, par Jean-Luc Evard (02/02/2012)

Crédits photographiques : Eric Garnett.
Pour ressusciter Scarface, variante des génies du mal venus de chez Caligari lui-même graine de Caliban, De Palma avait choisi Al Pacino. Petite gouape cubaine relâchée avec un vrac d’anticastristes, Scarface bis débarque sur la côte de Floride, résolu, pour cette seconde vie inespérée, à ne pas changer de métier. Mais, passant de l’île au continent, comment rester une crapule ? La maffia qu’il sollicite ne décline pas sa candidature mais exige, en bonne règle, qu’il fasse ses preuves. D’où «contrat» : un meurtre, bien sûr. Notre Pacino exécute sa proie chez elle, sous la douche, à la tronçonneuse. De Palma lésinera si peu sur les flots d’hémoglobine que cette scène gore entrera dans la légende entretenue par les amateurs du genre. Aux félicitations protocolaires dont on l’honore, le soir de sa promotion, Al Pacino rétorque, faussement modeste, quand le boss, aussi correct qu’un gentleman, fait mine de déplorer le stress inévitable de telles missions : «Pensez donc. It was funny.» L’autre, un vétéran, ne pourra tout de même pas dissimuler sa surprise. Tant de placidité fait plus que l’épater, elle pourrait bien l’inquiéter. Il vient de trouver son maître en cruauté : blood, nothing but blood. It was really funny. Le personnage du bourreau suave et désinvolte, ébauché jadis par le romantisme noir, vient d’atteindre ainsi une sorte de perfection. La où, en bons sophistes, nos maîtres jouaient encore du paradoxe en imaginant, comme Villiers de l’Isle-Adam, «la torture par l’espérance», nous allons plus vite au but, nous brûlons les étapes : lut-on jamais si brève Histoire de l’infamie ?
J’ai fini par oublier le reste du film, mais pas cette réplique. J’en ai fait un de nos emblèmes somptueux, un clip ou un blason aussi efficace que, pour le baptême de la peinture, la Vénus de Botticelli ou, pour les funérailles de l’art, la Marilyn de Warhol. Plus qu’un lieu commun et plus qu’un leitmotiv : une scie, un sésame, un label, le mystère mélodique et obsessionnel d’une époque ainsi munie de sa griffe, son flegme taille nano. Mais si je veux me déprendre de ce qui, du rictus de l’acteur américain, m’empoigne ainsi à mon corps défendant, comment desserrer son emprise ? Si je veux nommer ce que, semble-t-il, partageraient là les générations de notre époque, par où commencer ?
J’ai placé De Palma sous l’égide de Borges. Ce rapprochement improvisé, retenez-le, comme une clef efficace, et transposez. Comme en musique, changez de mode, ou de ton, en changeant d’instrument : Al Pacino, Scarface, Héliogabale, Caracalla ? Non, il y va de tout autre chose, je ne m’apprête pas à dévisager ce que montre un monstre, mais à dénicher et déchiffrer sa charade quand il parodie d’introuvables dandys.
L’impression que m’a laissée le «funny» siffloté par le tueur laconique tient presque du sortilège ? Menacés d’envoûtement par un sphinx ou un basilic, retournons-lui la question par où il nous fascinerait. En quoi au juste les bourreaux souriants sont-ils tellement nos contemporains ? Qu’est-ce qu’un monstre — qui badine ?
Pacino en bourreau pis que sadique, la brute gominée, le fauve à masque de jeune premier nous dit ce que nous aimerions tant n’avoir jamais su, il montre pourquoi notre fétichisme éthique de la transparence, cette récente utopie californienne, vaut aveu du contraire : nos démocraties clean, pilotées par la Science — sondages et cybernétique — rendent le monde de Silicon Valley aussi obscur et aussi inquiétant qu’au temps des cavernes ou des Inquisiteurs. Nous le savons mais nous nous en refusons l’évidence tant elle scandalise l’intelligence. Même aujourd’hui, même en plein siècle génocidaire, ni le bon sens ni le sens commun ne peuvent, ne serait-ce qu’envisager l’étrange situation qui fait de nous, en matière éthique, les égaux confirmés de nos ancêtres néandertaliens quand, en matière technique, nous ne cessons de creuser l’écart. Au siècle aztèque des ossuaires cambodgiens et des marais du Rwanda, n’avons-nous pas appris à maîtriser l’apesanteur en stratosphère aussi bien que l’apnée des pêcheurs de perle d’Océanie ?
L’intelligence même la plus sceptique s’en offusque. Elle a ses raisons. La mienne les vaut. Pour la faire entendre, je dois remonter du film vers sa scène originaire, de la fable vers son thème, de Scarface personnage byronien vers notre père à tous, Prométhée. En lui s’épanouit, dès sa création mythologique, la double nature, le double destin devenu notre lot : la dextérité de l’ingénieur, la morale du carnassier. Deux ou trois siècles de sublimation du personnage nous ont fait oublier son véritable forfait : Prométhée le Titan subit la vengeance et les représailles de Zeus non pour avoir volé le feu, mais pour avoir grugé le dieu en substituant de vulgaires cailloux aux prémices de chair qui lui revenaient de droit. L’habile Prométhée n’est qu’un escroc doublé d’un impie. Consécration de la main et des outils, faillite de la loyauté et de la probité : tel est, dès le premier jour, le sens obvie du mythe le plus populaire de notre culture éthique et technologique. Avec Günther Anders, nous parlerons donc de Prométhée non comme d’une victime, mais comme d’un infirme. Or, ce que déjà chantait le mythe, comment l’ouvrir à la pensée réfléchie ? La ruse de la raison instrumentale, dit la fable, n’a d’égale que la félonie du cœur sacrilège. Prométhée n’est pas «crucifié» sur l’autel du Progrès, comme l’imaginent Simone Weil ou Heiner Müller. Il sert de modèle de cruauté sournoise à Ulysse, menuisier du cheval de Troie et auteur du calembour qui coûte son œil à Polyphème, le frère Cyclope de Prométhée le Titan. L’aigle qui chaque jour lui fouaille le foie n’est autre que Zeus travesti, déléguant son rapace pour la besogne de torture comme il emprunte toutes les déguises qu’il lui plaît à l’heure de l’amour et du rapt. De ces poèmes barbares tirons un peu de prose. Hellade ou Californie, à quoi s’emploient ces gangsters, quelle est au juste leur infirmité ? Et qu’avons-nous de commun avec eux, décidément, nous les humanistes dont ces dieux et demi-dieux presque aussi anthropophages que Cronos leur père peuplent nos musées, nos archives et nos écrans ?
Notre époque, le règne de l’homme sans qualités inspiré à Musil par le «dernier homme» de Nietzsche, nous a faits si étrangers les uns aux autres que nous ne sommes même pas plus fameux dans le bien qu’infâmes dans le mal. (Gare au contresens ! La morale de la fable de Scarface bis y insiste bien : nous nous aliénons les uns aux autres non parce que nous nous masquerions, mais au contraire parce que nous nous vitrifions. Dans notre siècle d’introspection totale et de passion autobiographique, nous ne cessons de nous déshabiller, nous n’habitons plus que dans des maisons de verre. Pacino n’est ni le docteur Petiot ni Jack l’Éventreur, il n’attend pas la nuit, n’enfile pas de cagoule mais débite ses victimes à midi, sous le clair soleil et le ciel limpide des Tropiques. De Palma a lu Baudrillard : le mal n’a jamais été aussi inintelligible que depuis qu’il est devenu transparent, selon le principe porno et décontracté désormais courant dans les techniques de la publicité et de la propagande.)
Loin d’être quelqu’un et de se faire un nom, Scarface-Pacino n’est Personne, il se perd dans la foule des Quiconque. Le règne morne de l’uomo qualunque de l’après-guerre italien ne fait que commencer : quiconque, c’est personne, c’est chacun de nous, comment ne l’aurions donc pas toujours déjà vu ? L’énigme que nous sommes pour nous-mêmes se présente désormais dans l’expérience de cette inquiétante familiarité. Expérience insistante, dont le style et l’esprit révèlent comment l’époque commande le commerce des hommes, comment le «dernier homme» étend sa main invisible sur l’espace public et l’espace privé, régit les alliances qui s’y nouent, les conflits à l’ordre du jour. Ce «dernier homme» funny, ce smiling Quiconque, c’est, cas par cas, toujours le même cas, et à chaque spécimen, toujours la même série, américaine d’origine : la «foule solitaire» rencontrée dans l’après-guerre, aux États-Unis, par David Riesman, le disciple de Freud découvreur, lui, de l’inquiétante étrangeté.
Comme tout produit authentiquement américain, Pacino en Scarface, alias Angel Face, n’est qu’une contrefaçon, il a ses racines dans le Vieux Monde, son vrai terroir, son biotope d’élection. La transparence de la démocratie américaine ne vient-elle pas de la mortification puritaine, comme la bonté des citoyens du Vieux Monde de la sincérité de Jean-Jacques le piétiste en confession permanente ? Cherchons donc, dans notre défunte Europe, un monstre aussi déconcertant que son épigone d’Amérique.
Comme on sait, les pages consacrées par Hannah Arendt au personnage d’Eichmann, dans la chronique qu’elle tient au fil du procès qu’elle suit sur place, à Jérusalem, en 1961, ces pages provoquèrent des réactions si véhémentes en Israël qu’il n’est pas outré, en rétrospective, d’y voir une «affaire» surgie en conséquence directe de la première. Mais autant le procès Eichmann lui-même avait procédé d’une décision mûrement réfléchie à la tête de l’État hébreu et autant celui-ci put se féliciter avoir atteint ses objectifs, autant, à l’inverse, Hannah Arendt fut fort déroutée par l’indignation que ses pages suscitèrent chez ceux qui, en Israël d’abord, refusaient l’optique, les raisonnements et les attendus de la philosophe et publiciste (quant aux autres, ceux qui se rangeaient à son jugement, leur voix n’a pas porté si loin). De toutes les objections qui l’interpellèrent, celle qui dut nécessairement la toucher au plus vif était aussi la plus inattendue : Hannah Arendt aurait tout simplement raté la vérité du personnage d’Eichmann. Elle aurait vu un insipide apathique là où il y avait un enragé et un roué. Sur l’un des antisémites les plus résolus et les plus acharnés de l’Allemagne hitlérienne, elle aurait projeté le psychogramme standard des agents robotisés de la passivité totalitaire : inaptes à l’éthique réduite chez eux à la seule capacité d’obéissance inconditionnelle, ce sont, lui a-t-on fait dire, des conformistes dont le surmoi aurait à jamais parasité tous les autres interfaces psychiques. Pour un peu, on l’aurait soupçonnée d’avoir plaqué sur l’Administrateur de la destruction des Juifs d’Europe la psychologie falote des dominés consentants construite par l’auteur qu’elle avait le plus cordialement détesté entre tous ses contemporains, Theodor W. Adorno moraliste peintre de la «personnalité autoritaire» !
Peu importe ici comment on tenta de décrier l’insensibilité éthique prêtée à Arendt; il ne s’agissait que de mieux invalider ses positions juridiques et politiques, quand, de son côté, elle fondait l’ensemble de son propos, et même un des thèmes centraux de son œuvre, sur une certitude d’un tout autre genre que la grâce de la compassion : d’Eichmann, elle faisait l’incarnation de l’insignifiance nouvelle et incomprise de la cruauté (j’évite de répéter sa propre formule, on comprendra bientôt pourquoi). Et de cette insignifiance elle faisait ensuite le trait significatif de l’époque, une des quelques clefs de l’ère totalitaire. L’affaire Arendt déclenchée par le procès Eichmann ne se réduit donc pas (et quand bien même, ce serait déjà considérable) à une controverse judéo-juive, comme il y en a régulièrement, et dans la meilleure tradition de la pluralité juive au sein de la pluralité humaine, l’essentiel et le plus précieux de la vie libre. Elle amplifiait l’intuition la plus angoissante qui, pendant les années de terreur déjà, s’était imposée aux esprits lucides : l’inconcevable de la terreur était le fait non pas d’un Exterminateur sans figure, mais d’un Joseph Prudhomme armé d’une vision du monde certes peu nuancée, mais aussi nettement échafaudée que les élucubrations de son intellectuel de chef, Alfred Rosenberg.
L’affaire Arendt confirmait donc, après coup, une dimension tout à fait inattendue de l’existence en régime totalitaire, et sans doute la plus accablante : même les agents de l’extermination ne semblent animés par aucune passion, du moins au sens communément admis de cette notion (et il devenait impossible, par conséquent, de ne discerner dans la Shoah qu’un pogrom à l’échelle continentale). A leur insu, les contempteurs de Hannah Arendt, trop tôt convaincus qu’elle avait «raté» le personnage d’Eichmann, attestaient ainsi le fait pour le moins singulier qui les inquiétait sans doute eux les premiers : même devant un Eichmann les perceptions divergent; et cette discorde n’est pas, tant s’en faut, de bon augure puisque, en désaccord sur la phénoménalité du mal et sur sa malignité, les hommes qui n’en souffrent pas moins pour autant en viennent à se soupçonner et à s’accuser de n’être pas égaux en humanité. Qu’est-ce en effet que l’humanité de l’homme sinon, d’abord et avant tout, sa puissance de compassion ? Et qu’est-ce que l’époque qui engendre des exterminateurs placides et des rescapés à la fraternité ébranlée ?
Par-delà le cas singulier d’Eichmann, il fallait reconnaître en effet la particularité de l’extermination génocidaire la plus rarement envisagée, le peu de pathos apparemment nécessaire à l’exterminateur vaquant à ses œuvres. Pour s’expliquer la placidité des bourreaux, on allègue souvent qu’il s’agit de bien autre chose : ce seraient des «fonctionnaires», laissant entendre que c’est bien la moindre des choses si, en cette matière aussi, l’humanité, passant de l’artisanat à l’industrie, se dépassionne, touchée qu’elle serait par l’ennui propre à toute sérialité. Remarque spécieuse et paresseuse, sourde, hélas, à ce qu’elle suggère de déjà scabreux chez son auteur, et qui rate, justement, l’aspect de loin le plus significatif de la monstruosité contemporaine : de tous les génocides perpétrés depuis un peu plus d’un siècle, aucun qui n’ait été précédé de déclarations d’intention on ne peut plus claires, proférées avec une sorte de détachement plus ou moins souverain. Relisez, pour bien l’entendre, non pas Hannah Arendt, mais Jean Hatzfeld (pour le Rwanda).
En réalité, l’angoisse ignoble, insondable et communicative qu’irradiait, grossie par la cage de verre, la personne d’Eichmann vainement et trop tard mise à nue par les magistrats israéliens, cette nausée fut pour beaucoup dans la violence des controverses, qui, en Israël, en 1961, tinrent lieu de première abréaction collective après la Shoah. Mais des dizaines d’années plus tard, on ne l’a pas encore compris : H. Arendt fut un de ces quelques esprits qui ne se pardonnèrent jamais de n’avoir pas prévu ou entrevu la Shoah, et ce malheur secret de la condition de rescapé (à ne pas confondre avec le «syndrome du survivant» thématisé par Ernst Simenauer ou Primo Levi) fut aussi pour beaucoup dans sa perception du personnage d’Eichmann, d’une part, de la Shoah, d’autre part. Qu’on ne m’objecte pas que je bricole ici quelque psychologie de pacotille — militante sioniste proche de Kurt Blumenfeldt, H. Arendt savait que, dès 1933 pour plusieurs de ses camarades qu’elle ne suivit pas dans ce pronostic, la transformation de l’hitlérisme en pouvoir d’État annonçait quelque guerre féroce contre les Juifs. Longtemps avant le procès Eichmann, une question et une seule, en effet, oriente chez elle la réflexion : qu’est-ce qui nous engourdit à ce point que nous ne puissions pas discerner l’avènement de l’extrême, son avoir lieu au moment même où il nous arrive — dès lors qu’il est fait de main d’homme et n’a rien de surnaturel ? (D’où, soit dit au passage, la définition quasi héraclitéenne du monstrueux rendue possible par ma question : ne serait-il pas ce qui, de la nature, de la nôtre en particulier, aime à se cacher ? et se monstre donc d’autant mieux ?) Je ne fais donc ici que reprendre une question qui m’a précédé. Je ne demande pas ce que sont au juste et dans le secret de leur conscience les ingénieurs ou les opérateurs des exterminations génocidaires. Je me demande pourquoi nous ne les entendons pas nous informer de leurs intentions. Il y a des monstres ? Sans doute. Cela n’est pas nouveau. Nous sommes sourds, comme si c’était en vain que le monstre se montre. Cela est nouveau. Et je me demande si l’affaire Arendt n’était pas prémonitoire de ce que nous ne commencerions d’entrevoir que bien plus tard — que maintenant : le trait le plus singulier du siècle des exterminateurs placides tient à ce qu’il rend impossible le travail de deuil, impossibilité qui elle-même devrait nous expliquer pourquoi nous sommes tellement désarmés. Si nous sommes si désarmés après, n’est-ce pas que nous l’étions déjà… avant ? (Je le sais bien, certains personnages de Dostoïevski ou de Tchekhov nous font entendre ce que diront plus tard, devant des tribunaux ou des policiers, des exterminateurs. Ici, je cherche à intercepter leurs voix autrement : non en romancier, par prémonition psychologique, mais en philosophe, par induction anthropologique. Les deux méthodes finiront-elles par n’en plus faire qu’une ? Le souhaiter c’est y contribuer.)
Nos monstres, et notre surdité face à ces «bourreaux ordinaires» : en lui-même, oui, ce fait est bel et bien vertigineux. Pour certains des adversaires de H. Arendt, elle serait tombée dans le panneau tendu par le simulateur Eichmann : quand bien même... car on s’abuse le premier en s’imaginant plus perspicace. Si telle simulation agissait bien ainsi, et sur nous qui, magistrat ou non, jugeons celui que nous accusons de crime contre l’humanité, alors serait vain tout projet visant à fonder une quelconque entente éthique puisque de prime abord, là où spontanément se forge le sens commun et là où, commun, il doit l’être absolument, nous serions des dupes en puissance. On devine déjà les conséquences de la simple possibilité ici entrevue : s’il n’y a pas l’émotion première et spontanée par laquelle chacun de nous se laisse saisir par Autrui… Et si nous doutons de notre discernement au moment de connaître des crimes contre l’humanité… On se souvient du Witz grinçant de Kafka : «Pour un Jugement dernier, je le trouve un peu expéditif…»
Étrange controverse ! Et comment l’exclure : H. Arendt a-t-elle elle-même mesuré la portée de sa propre thèse de la «banalité du mal», et ce quand elle la formule non seulement à l’occasion du procès Eichmann mais aussi au contact constant du texte kantien méditant la figure du «mal radical» ? Göring entendant à Nuremberg la sentence de mort aurait proféré, à l’adresse de ses comparses sur le banc des accusés (on l’imagine haussant les épaules) : «Nous nous sommes bien amusés.» Funny. À cinquante ans d’écart, c’est déjà l’esprit Scarface, revu et amendé par De Palma. On le voit bien : la vraie question, ici, n’est pas l’ «insignifiance», mais l’aisance. L’aisance du bourreau désinvolte, disais-je aussi pour marquer qu’il n’est pas un bourreau ordinaire, et pas non plus un Néron, donc pas un Antéchrist, et pas un Caïn non plus. Or, si flagrante soit-elle, cette aisance n’épuise pas la question : j’interroge aussi, j’interroge surtout notre incapacité à la reconnaître, et à la reconnaître à temps — non après, mais avant, comme on entend distinctement, chez Dostoïevski ou Chalamov, le rire du meurtrier avant le meurtre. (Cette question-là, cette question plus urgente, on l’entend par exemple dans le titre étonnant donné par Thomas Mann à un de ses premiers écrits sur l’hitlérisme : «Bruder Hitler !», «Frère Hitler». Vivre, pour chacun cette puissance d’être selon son genre propre, c’est prodiguer ses possibles : pas de vie pour l’oiseau s’il ne vole, et pour nous pas de vie, pas sa générosité si nous ne savons reconnaître en nous tous la fraction possible d’une commune monstruosité. De même Bernanos reconnaîtra-t-il dans le dictateur allemand un ancien des tranchées, comme lui, mais revenu immature, adulte empêché, adolescent contrarié, un «enfant humilié».)
Immature ou infirme, qu’importe le mot puisque l’empêchement est le même ? Infirmité dite «complexe prométhéen» chez Günther Anders, et thématisée de manière comparable chez Leroi-Gourhan : la soudaine autonomisation de l’espèce humaine s’élevant au-dessus du niveau animal par la vertu du geste et de la parole équivaut, sur l’échelle du vivant, à un gain de mobilité mais, dit Leroi-Gourhan, ce surcroît de vitalité, même quand l’histoire des techniques en prend le relais et éloigne le genre humain de son animalité première, mène à déficit symbolique. L’infirmité (ou l’immaturité) éthique de Prométhée, que ce Titan soit Caïn ou Eichmann, ne saurait être repérée et élucidée ailleurs que dans cet angle mort de notre condition anthropologique, à quelque époque que ce soit. Angle mort dessiné par l’intersection, variable mais irréductible, de nos deux destins, celui de la bête verticale et bricoleuse et celui du carnassier déçu par ses dieux et que n’atteint pas nécessairement, tant s’en faut, l’épiphanie de l’Autre.
Mon hypothèse, comme on voit, n’est ni freudienne ni lévinassienne mais technologique : si je tiens que Prométhée est infirme et immature, c’est de savoir que notre incapacité éthique et empathique à percevoir notre prochain comme un autre nous-même résulte directement de notre capacité à toujours confondre nos fins et nos moyens, celle-là même qui, sous le signe démiurgique de l’Utilité, nous distingue du reste des créatures. Comment s’étonner si notre infirmité s’aggrave à mesure que nous perfectionnons notre autonomie et nous déracinons toujours plus ? Et comment s’étonner de l’engouement connu de nos jours par tant d’éthiques irréfléchies et sentimentales, fragiles parades à la blessure narcissique incurable que nous inflige le spectacle forain de nos prouesses de techniciens maîtres du monde ? De notre puissance symbolique que l’expérience éthique porte à son accomplissement éminent, la confusion infaillible des fins et des moyens exigée et normalisée par notre destin technique nous dépossède chaque jour un peu plus. Comme pour tout avènement fatidique, il suffira de trouver les mots justes pour le déjouer et en lever la fascination.

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