Le Livre de Christophe Colomb de Paul Claudel (14/03/2016)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Rappel.
1475289434.jpgChristophe Colomb de Roselly de Lorgues, puis Le Révélateur du Globe et Christophe Colomb devant les taureaux de Léon Bloy.




IMG_2255.jpgJ'achève, avec cette note sur celui que Paul Claudel appelle le «réunisseur de la Terre de Dieu» (1) ou, plus classiquement, «le Révélateur du Globe» (p. 34), l'évocation de la figure de Christophe Colomb dans les ouvrages de Roselly de Lorgues et de Léon Bloy. Claudel, fidèle à son style mélangeant symbolisme plus ou moins éthéré et âpreté, rugosité paysanne de la matière et évocation du tout autre invisible (2), synthétise diront les fervents lecteurs, appauvrit affirmeront les contempteurs de l'auteur de Tête d'or, les visions de Léon Bloy. Même si cette pièce n'est donc pas absolument inoubliable loin s'en faut, malgré ses intéressantes expérimentations techniques, nous y retrouvons la force de l'écriture claudélienne qui tient tout entière dans l'image d'un perpétuel départ, quête inlassable vers Dieu, comme celle des chevaliers de Lord Dunsany vers la cité de Carcassonne.
Cet élan irrésistible concerne au premier chef Christophe Colomb et, parce qu'il représente les lâches comme les braves, les généreux comme les ladres, les peureux comme les impavides, tous les hommes : «Car ce n'est pas lui seulement, ce sont tous les hommes, qui ont la vocation de l'Autre Monde et de cette rive ultérieure que plaise à la Grâce Divine de nous faire atteindre» (p. 43). Christophe Colomb est l'Homme de désir, pour reprendre le titre d'un ouvrage de Louis-Claude de Saint-Martin, qui jamais ne peut se contenter de ce que lui offre la réalité, puisque son rôle, en la découvrant, est de la faire advenir, la créer ou, ne manquera jamais de rappeler l'auteur dans d'autres textes, de la co-naître : «Que dites-vous, ce que j'ai découvert sans le savoir ? Ah ! ce que je savais était infiniment plus que ce que j'ai découvert ! Et ce qui était réel dans l’Éternité est infiniment plus réel que ce qui est réel sur la carte» (p. 47). Ainsi s'explique le mouvement essentiellement déceptif qui tôt ou tard finit par submerger les personnages claudéliens : ils rêvaient de tout, du monde entier des choses dira un autre poète du départ, Saint-John Perse, et ils obtiennent peu, du moins à l'aune de leur désir démesuré.
25063793124_8fe8e3a256_k.jpgLa découverte du Nouveau Monde est toujours moins importante que le mouvement qui ne cesse de jeter Christophe Colomb sur les chemins d'Espagne, puis sur les mers, puis sur les routes invisibles que construisent ses prières. Il ne faut jamais s'arrêter, si la paralysie est l'engourdissement de l'âme, le triomphe de Satan immobile au fond de son Enfer congelé, si le départ radical, au contraire, la rupture de tous les liens affectifs, reproduit le commandement du Christ qui demande, pour Le suivre, de se détacher de tous et de tous : «Tout ce qui m'arrête, tout ce qui m'empêche de partir, tout cela n'est pas ma famille, tout cela n'est pas ma patrie, tout cela est mon ennemi pour que je le foule sous mes pieds ! Vers l'Ouest !» (p. 60).
Pas seulement vers l'Ouest mais, comme ne craint pas de l'affirmer Claudel, vers Dieu, lui-même pur élan, mouvement de la Création vers elle-même infini, inconcevable : «C'est Dieu dans ma main qui va à la recherche de Dieu» (p. 77), phrase pour le moins étrange qui rappelle les paradoxes chers à Ernest Hello.
Des limites existent-elles à cette recherche ? Non, puisque Christophe Colomb cherche Dieu. Des freins, tout de même ? Bien sûr, puisque l'homme, fût-il le Révélateur du Globe, n'en reste pas moins un homme et qu'il est soumis à leurs tracas, leurs chicaneries, leurs complots, leurs haines. C'est la femme qui, comme toujours chez Claudel, emprisonne et limite : «Ce que Pierre a fait, Jacques peut le faire. Et déjà je me préparais comme lui à marcher sur la mer, sur ce grand tapis que le soleil déroule. Et c'est toi qui me tiens arrêté par le coin de mon manteau» (p. 86), comme le Chœur le dit à Isabelle, Reine très catholique d'Espagne, à l'origine pourtant du mouvement de Christophe Colomb. La femme, mais aussi les démons de l'Ancien Monde qui seront défaits par l'arrivée du porteur du Christ et, bien sûr, de basses considérations financières, puisque, dans l'aventure prodigieuse de Christophe Colomb, «Tout est crédit et Credo» (p. 94) comme le dit un des personnages, façon tout de même assez limitée de rappeler l'importance de l'Argent comme figure de Dieu, de la circulation secrète des agents de Dieu sous les défroques minables des hommes chez Léon Bloy.
C'est le départ qui ordonne le lâcher prise, la déprise essentielle des filets où les femmes capturent leurs compagnons, puis c'est la traversée terrifiante et lumineuse des mers immenses, et c'est aussi l'effroi qui ralentit, encalmine, l'effroi des hommes qui craignent de s'aventurer au-delà des limites qu'il n'est pas permis à l'homme de dépasser. Ainsi, le délégué des marins composant l'équipage de Christophe Colomb s'alarme-t-il : «Nous avons passé la limite après laquelle il n'y a plus de limite. Il n'y a plus de terre, il n'y a plus de mer, il n'y a plus rien», cri de désespoir et de peur, si humain, comme tel autre : «L'homme humain n'est pas fait pour naviguer ainsi affreusement au travers du Néant» (p. 117), auquel l'implacable et, donc, surhumain ou peut-être même inhumain Marin réplique : «Je vous déclare que si cela dépendait de moi je voudrais être tellement parti que le retour serait impossible ! Ah, je n'en aurai jamais assez de ces étendues immenses et désertes ! Ah, quand m'embarquerai-je enfin pour de bon ? Oui, je vous déclare que si cela ne dépendait que de moi vous ne verriez jamais paraître la terre à la proue» (pp. 112-3).
L'élan, c'est sans doute le plus évident motif, le seul peut-être, du Livre de Christophe Colomb de Paul Claudel, qui étonne par sa sobriété si nous le comparons à celui de Léon Bloy. L'élan qui semble même pouvoir être confondu avec Dieu, unique principe animant les faits et gestes, les pensées de ses hérauts : «Oui, il faut le remercier avec moi», dit ainsi le Marin en parlant de Dieu, «d'être tellement partis que nous ne reviendrons plus jamais» (p. 119) et les forces du Mal sont donc celles qui tenteront d'empêcher Christophe Colomb de partir et, une fois celui-ci parti, qui voudront lui faire regretter la tranquille assurance de l'âtre familier : «Dieu te punit ! Tu as été contre Dieu ! tu as forcé la limite ! tu as passé la borne intransgressible ! Rends à la mer ce sommeil que tu as troublé ! Rends la grande mer de l'Ouest à son sommeil virginal ! Écoute la mer même qui te supplie ! Ne dérange pas les ténèbres» (p. 150), s'alarme ainsi le cuisinier et c'est au moment de mourir que, logiquement, du moins selon Paul Claudel, son personnage pourra enfin réconcilier son désir, immense, avec son objet, infini : «Il atteigne enfin ce que son désir cherchait» (p. 198), comme si l'homme claudélien, en digne héritier de l'homme de désir de Blanc de Saint-Bonnet je l'ai dit et bien évidemment de Rimbaud, ne pouvait jamais que trancher tous les liens qui le lient à la terre, à son passé, à ses peurs, à la femme qu'il tuera, même (voir le texte suivant recueilli dans le même volume, intitulé La femme et son ombre), pourvu qu'elle ne contrarie pas l'élan qui ne peut le laisser en paix, jusqu'à la mort, et par-delà cette mort, lorsque son âme approchera de Celui qui l'a créée, et lui donnera, qui sait, de nouvelles missions qui la lanceront sur les routes de l'univers.

Notes
(1) Paul Claudel, Le Livre de Christophe Colomb (Gallimard, 1933), p. 29. Outre le texte sur Christophe Colomb, l'ouvrage de Paul Claudel contient des textes assez inintéressants, hormis peut-être le premier, intitulé Le drame et la musique, précisant certains points de conception théâtrale. Le livre proposé à la vente ci-dessous est la version en poche du texte, dans la collection Folio Théâtre.
(2) Ainsi : «Le génie est comme un miroir dont un côté reçoit la lumière et dont l'autre est tout rugueux et rouillé» (p. 53).

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