Raphaël Enthoven à Saint-Raphaël : un télévangéliste en action, par Gregory Mion (07/10/2018)

Crédits photographiques : Valéry Hache (Getty Images).
«Je me demande depuis longtemps de quoi peut bien être fait le pouvoir de la rhétorique. Elle a l’air d’être divine, quand on la voit comme cela.»
Platon, Gorgias.


«Car, le plus souvent, que font les hommes dans l’aveuglement de la passion ? Ils attribuent à l’objet de leur amour des mérites qu’il n’a pas.»
Lucrèce, De rerum natura.


«Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence.»
Pascal, Pensées.


Le drame de Raphaël Enthoven procède d’une regrettable et désormais fréquente délocalisation de la philosophie. À une époque où presque rien n’échappe à la tyrannie du spectacle et du retour sur investissement, la philosophie commence peut-être encore dans les bibliothèques et elle trouve opportunément son point de chute dans les vidéothèques. En cela précisément, le philosophe n’est plus un homme d’écriture patiente ou de dialogue initié à l’improviste dans une rue d’Athènes, mais il s’est corrompu sur des estrades médiatiques où le vulgaire le dispute à l’à-peu-près de la connaissance, volontairement soumis aux décrets d’une capitalisation du savoir qui énonce qu’un minimum de contenu savant doit produire un maximum d’effets vernaculaires – autrement dit, la force présumée d’une idée n’a pas tant vocation à déplacer un circuit neuronal qu’à fomenter une sorte d’érection émotionnelle au profit de celui qui boit à la coupe de cette parole scénarisée. Pour cette philosophie-là, pour cette pensée bassement dépravée, l’enjeu n’est pas d’éduquer le peuple et de l’amener à se poser des questions, encore moins de l’encourager à tester des hypothèses et à remettre inlassablement certains problèmes philosophiques sur l’ouvrage du doute, elle consiste au contraire à débiter un arsenal référentiel qui justifie un tant soit peu le prestige de celui qui allume la mèche de cette artillerie parée à toutes les guerres éclair, la pompe des armes choisies et le tumulte des rafales qui en résultent assommant l’auditoire avec une arrogance de stratégie qui a remporté toutes ses batailles, plongeant la multitude dans un coma artificiel dont elle ne sortira que pour acheter les livres précipitamment écrits par tous ces artificiers de l’argument d’autorité, ces conquérants du sermon et ces diffuseurs de marchandises, autant d’objets où la pensée est certes low-cost mais vendue à des tarifs de business class. Dans cette étrange perspective où toute philosophie est nécessairement absente, on a recruté des hommes et des femmes désengagés du savoir et spécifiquement engagés pour eux-mêmes, bâtisseurs d’ego, entrepreneurs du Moi et fédérateurs des succursales de l’intérêt strictement privé, hommes et femmes qui présentent souvent très bien et qui ne manquent pas d’alibis institutionnels pour être disculpés du crime de civilisation qu’ils commettent en dévoyant la pensée, hommes et femmes qui passeront heureusement, comme tout passe lorsqu’il s’agit d’un feu de paille, comme les anecdotes s’estompent derrière la consistance de l’Histoire et les corrections rétrospectives perpétrées par le temps long, hommes et femmes qui déjà s’apprêtent à rejoindre le funérarium des idoles en attendant d’être inhumés dans une fosse commune puisque d’autres idoles les chasseront et seront à leur tour chassées, tandis que les penseurs individuels, les aristocrates lucides, les mystiques et les dialecticiens du désert, eux, gagneront leur place dans le présent éternel et survivront providentiellement à cette vulgarité de courte durée. Raphaël Enthoven passera et nous nous passerons de lui dans un avenir point si lointain, au même titre que l’on peut se passer de la matière si l’on part du principe qu’une chose n’existe que d’être perçue par les voies mentales, si l’esse n’a de concrétisation que dans le percipi tel que l’eût affirmé l’indépassable Berkeley (1). Alors, ce faisant, le public mentalement comateux qui perçoit Raphaël Enthoven n’est guère qu’une populace pardonnable qui aura tôt fait d’aller percevoir un autre avaleur de sabres dès que leur favori se sera éclipsé vers d’autres positions de la matière, là où plus aucun œil de l’esprit n’a le courage d’être jeté, par crainte du noir ou par désintérêt de ce qui n’est plus aussi brillant sous la nébuleuse des projecteurs (sorte d’esprits artificialisés qui incitent grossièrement au percipi).
De tout ce qui précède, Raphaël Enthoven en possède sans nul doute le savoir (et même les nuances cachées comme nous le verrons) eu égard à son expertise objective de professeur de philosophie : il sait que la philosophie est un exercice de l’incertitude pérenne mais il a préféré, dans l’ensemble, l’incertitude vite consommée en prescriptions réductrices sur certains plateaux de la télévision abâtardie; il sait qu’il a travaillé d’arrache-pied pour vaincre le massif des œuvres classiques et interroger plusieurs de leurs interprètes sur de nobles ondes, mais, après tant d’amabilités pour les textes canoniques et les auditeurs persévérants, il a sombré sur des ondes moins nobles et misérablement assujetties aux actualités, perdant du même coup l’inactualité qui dirige toute âme authentiquement philosophique; il sait que la pensée suggère le silence qui en dit long et la discrétion de celui qui se donne le difficile mandat de penser, mais ces mélodies en sous-sol ont été perturbées par la tentation du tintamarre, par le solfège rugissant de celui à qui l’on demande de venir livrer une pensée affétée à l’heure où l’oreille populaire doit entendre de quoi opiner, ce livreur étant incarné par le «philosophe de service» conscient de sa caricature (2) et des aberrations bavardes qu’il profère, intérimaire de l’opinion qui n’ignore pas son savoir qu’il garde par-devers lui, contorsionniste des discours et des postures, marchand de sommeils dogmatiques à la ville et malin génie qui rebat les cartes du jeu dans ses cryptes livresques; il sait qu’il se dissoudra dans le devenir et que la grande vague du temps qui n’a ni commencement ni fin déglutira la vaguelette de ses entrechats de camelot; il sait enfin que la grammaire du «je» n’est qu’une fiction raisonneuse qui peut éventuellement convenir aux protocoles d’un sujet non-pensant à la télévision des philistins, mais que tout homme qui fait réellement profession de penser connaît l’insurmontable point d’interrogation de ce qui pense quand on dit «je pense», se heurtant ainsi à un «cas de conscience» qui fonde l’humilité du philosophe plus qu’il n’en fortifie l’orgueil (3). Sachant tout cela dans un même faisceau de connaissances et de questionnements correctement digérés, Raphaël Enthoven se glisse dans la peau d’une merveilleuse bigarrure vivante, tour à tour enseignant et entertainer de cervelles maniables, mais tout de même de moins en moins pédagogue et de plus en plus régent des intérêts bien compris, imprésario des idées synthétisées à outrance, itinérant qui visite telle ou telle structure à tropisme grégaire pour donner le sein de l’homélie au troupeau égaré, berger de l’être galvaudé en étant, brumisateur de conformismes pour les animaux à tendances récalcitrantes, et par-dessus tout, clairement et distinctement, détenteur de ce que Pascal appelait «la pensée de derrière» (4), cette pensée qui n’est pas une arrière-pensée, cette pensée qui est plutôt un savoir placidement logé en notre tête et qui nous indique comment agir indépendamment de toute action extériorisée qui trahirait notre double-fond de sagacité. Ainsi Pascal souligne qu’il y a des hommes habiles qui obéissent à la loi parce que c’est la loi, parce que la justice est tout bonnement ce qui est établi et que ce serait inutilement se compromettre d’aller à l’encontre de cela. Puis il y a d’autres hommes, plus nombreux, plus rustres et totalement délestés de cette pensée de derrière, qui obéissent à la loi parce qu’ils la croient juste. Le gouffre est donc immense entre ceux qui devinent les défauts de la loi tout en se donnant la possibilité d’une résistance invisible, et ceux qui, par faiblesse d’esprit, s’imaginent qu’elle est juste et la suivent comme un bétail s’abandonne au fouet qui le ramène au bercail. Façon de mettre en évidence que Raphaël Enthoven, outre les lois qu’il saurait dédire et qu’il dédit parfois comme il faut avec des sophismes seyants, a lui-même atteint le calibre d’une loi terriblement formalisée, force que l’on a fait juste puisqu’il n’a pas été possible que «ce qui est juste fût fort» (5). Par ce tour de prestidigitation où la force véridique a été remplacée par la force de l’illusion plus significative pour les troupeaux humains, Raphaël Enthoven s’élève à la valeur d’un impératif qui suscite l’obéissance et même la prosternation, gravissant avec une somptuosité remarquable les marches du Tribunal imaginaire que l’on fait monter à la tête des masses apprivoisées. Dès lors que Raphaël Enthoven fend le rideau qui le sépare de la scène populaire après avoir méticuleusement préparé son catéchisme dans les coulisses inaccessibles du savoir, il est la loi, il fait la loi, il est juge de l’audience attroupée et partie prenante de son ego diablement distant, voire dédaigneux lorsque l’occasion fait le larron. Et le voilà maintenant tout à fait en scène avec les «qualités empruntées» (6) du télévangéliste et les qualités essentielles de l’homme qui mène sa barque à une tout autre destination que celle qu’il feint de promouvoir dans l’univers visible. En outre, Pascal nous rappellerait que nous n’aimons jamais que des qualités empruntées, ce à quoi nous répondrions qu’il est toujours moins dommageable qu’une femme s’éprenne d’un homme trop habillé plutôt que d’observer une foule qui se rallie à des évangiles apocryphes.
Par ce long détour sur les bariolages cumulés de Raphaël Enthoven, nous avons souhaité distinguer l’homme de fond de l’homme de surface malgré les mélanges décadents, dissocier l’érudit logicien du télévangéliste guindé, deux pôles qui s’interpénètrent perversement, redisons-le, alors qu’ils devraient chacun se maintenir dans leur siège respectif, ce que d’aucuns, en pascaliens émérites, signaleraient par la distinction des grandeurs naturelles (ce que nous sommes en propre) et des grandeurs d’établissement (ce que nous avons obtenu de titres, d’honneurs et de charges selon une condition sociale accidentelle) (7). Il ne nous intéresse pas du tout de commenter les origines et les prétendues facilités d’héritage de Raphaël Enthoven, car c’est regarder un homme par le petit bout de la lorgnette que de lui intenter des procès de ce genre, en revanche nous sommes enclins à sonder intuitivement le naturel qui souffle au cœur de ce bravache personnage à la réputation ascensionnelle. Il nous semble donc que Raphaël Enthoven, par la progressive sécession de lui-même avec la sobriété et son progressif appariement avec la grandiloquence, s’est déporté de la mission de philosopher afin de prospérer sur le terrain d’un assoupissement des idées, comme si son âme, en amont d’un curieux fleuve existentiel, avait par exemple initié sa formation en pilotant le navire d’un penseur honnête avant de se relancer, en aval, dans le navire du salon des Verdurin, cela par nous ne savons quel revirement occulte de l’esprit. De loin en loin toutefois, nous augurons chez Raphaël Enthoven un carnage du sacré, une imperturbable décimation du divin à la faveur d’un pacte blasphématoire où il est averti que la philosophie sera empressée ou ne sera pas. Il s’agit par ce biais de schématiser le fléchissement de la pensée lente et rigoureuse, congédiée par un décret de concupiscence intellectuelle, pensée à laquelle succède la réflexion en accéléré, scandée par les injonctions d’un florilège de médias et par les catastrophiques encombrements des actualités. Mais que diable Raphaël Enthoven va-t-il faire dans cette galère et sur ces mers impures où les tempêtes n’ont pas de panache ? Que cherche-t-il dans les flaches à poulpes socio-démocrates où nul tourbillon ne vient agacer l’ordre établi ? Il y va chaque fois pour essayer d’être le phare de la France, pour que cette dernière sache se situer parmi les flots qui la remuent, à supposer qu’il soit important de renseigner la nation sur le potentiel platonicien d’un ministre ou sur les mérites métaphysiques d’un autre bouffon, le tout en quelques minutes anecdotiques où la formule relâchée doit l’emporter sur la sérieuse rigidité de l’argument. Au regard de ces barbotements en eaux troubles, quelques-uns ont évoqué la catégorie de l’imposture pour qualifier cette attitude de sémaphore du destin conceptuel français, mais ces accusateurs ont une définition inexacte de l’imposture, du moins telle qu’ils l’entendent en ces affaires. En effet, Raphaël Enthoven n’est pas défaillant dans son usage abusif des citations et dans son dépliage des thèses philosophiques, car il faut toujours se souvenir qu’il est de plein droit professeur de philosophie et qu’il fut un temps où il était moins télévisuel, et par conséquent davantage offert à la tempérance des longues méditations retirées du monde braillard. Du reste, si la précipitation contraint Raphaël Enthoven à une approximation ou à un léger déphasage maladroit dans l’exposition d’une thèse, cela n’altère pas intégralement la théorie d’un auteur, et dût-on reprendre les choses collégialement, en aparté et avec plus de champ libre, il ne fait aucun doute que Raphaël Enthoven s’amenderait et nous gratifierait d’une dissertation tripartite sur le sujet qu’il aurait pitoyablement vendangé pour les besoins d’un format inepte. Or c’est justement la notion de format qui accouche de l’imposture et non le soupçon d’incompétence sur les contenus disciplinaires, tant et si bien que si Raphaël Enthoven est un imposteur, il l’est seulement de continuer à soumettre la philosophie à des processus, des formes et des adresses mondaines. Cela, évidemment, tout amoureux de la sagesse, et par extension tout amoureux du λόγος, se refuserait à le commettre, fût-ce en passant à côté d’une carrière tonitruante de philosophe omniprésent, fût-ce en retournant enseigner dans quelque lycée une matière qui souffre de ne pas pouvoir correspondre aux rituels de plusieurs de nos professeurs télévangélistes (et qui ne le doit pas !), matière qui souffrira d’autant plus dès que la réforme imminente sera validée, tuant le sacré à sa façon pendant que certains parasites accomplissent des ravages à d’autres niveaux de l’audimat, on l’a vu, légitimant de la sorte une espèce de réciprocité sournoise qu’il nous est compliqué de renverser – car si Raphaël Enthoven produit une philosophie efficace pour une clientèle massive et à plus forte raison croissante, le politicien ne voit pas pourquoi il ne s’alignerait pas sur cette méthode simplificatrice qui fait du bien à l’esprit au lieu de l’éprouver positivement dans sa géographie neuronale. L’analogie du one man show philosophique avec l’exercice de l’État garant du bonheur est peut-être aventureuse, nous l’avouons, mais elle veut aussi collatéralement proclamer, n’en déplaise à notre télévangéliste ambulant, que si autrefois il fut un digne rebelle de l’Université Populaire de Caen, il n’est plus aujourd’hui que le cousin germain du lion fatigué de Normandie, Michel Onfray bien sûr.
Ainsi le drame de Raphaël Enthoven se dessine avec un peu plus d’insistance et de caractère. Cet homme quadragénaire est désormais censé toucher le sommet de sa vigueur, sa maturité intellectuelle aperçoit le point culminant de sa substance, le corps se connaît manifestement aussi bien que l’âme est connue, et pourtant cet homme paraît se dérober à tout ce qui le hisserait davantage, à tout ce qui pourrait tailler son parcours en Chaussée des Géants, retenu, ce semble, par une incurable disposition de gagne-petit et par l’insidieux pressentiment d’avoir franchi le Cap Horn de la philosophie. Ceux qui ont l’instinct véritablement philosophique connaissent le mirage de la ligne d’arrivée lorsqu’ils ont à cœur d’affronter la haute mer des idées – toute impression d’avoir jeté l’ancre dans un port de plaisance doit être bannie parce que ce type de navigation est un voyage sans retour, un engagement pour la vie. Le navigateur de la philosophie a le goût de fendre l’océan par gros temps, friand des risques et des subterfuges nautiques, lesté d’un cogito qui accepte souvent d’abandonner sa marche en avant pour mieux amorcer le pas de côté qui lui révélera la lumière d’une éventuelle terra incognita de la connaissance. Un tel navigateur est une sorte de cartésien peuplé de repentirs, un vaillant cogitant pris de titubation au fur et à mesure que la houle spéculative fait gonfler la voile de son embarcation de fortune, un zélé méthodique décidément vaincu par l’érotisme des apories, et pas même la promesse de la vérité faite femme ne pourrait à présent l’inciter à trouver le port d’attache qui ferait de lui le patriarche d’un système achevé, voire le démiurge d’un traité conçu sous la dictature d’une raison géométrique, parce que ce capitaine pleinement philosophant, ce mémorable repenti des dogmes, quoique follement épris de perplexité et formidablement secoué de toutes parts, celui-là, ce héros des agressions marines et sous-marines, il n’échangerait cependant pour rien au monde l’excitation d’un amour contrarié par le péril de penser toujours quelque chose qui lui échappe, fût-ce contre la jouissance assurée de se reproduire à l’envi avec une vérité définitive de sa créance. Celui-là, en somme ce descendant mythique du capitaine Achab, et pourquoi pas cet ascendant, poursuit une baleine blanche dont il ne veut pas la mort car il est moins tenté par l’accomplissement que par l’euphorisante infinité du cheminement. Les robustes voyageurs qui ont cette physionomie sont ceux qui ne tremblent pas devant l’étrangeté des rêveries et l’angoisse des mappemondes inédites – ils sont prêts à tous les étonnements, à toutes les surprises et à toutes les inquiétudes, majestueux répondants de la philosophie vérace, amants fidèles de la pensée, infatigables pensifs qui ne se soustraient pas à leur endurante députation dès qu’ils entendent une imprécise lallation de sirène dans leur entendement pourtant éprouvé de dialectique. Par opposition nette avec ces Ulysse qui ont la rame à l’épaule dès le début de leur odyssée puisqu’ils ne retourneront vers aucune Ithaque, Raphaël Enthoven, s’il a pu jadis ressembler à un loup de mer convaincant, n’en est dorénavant plus que l’ombre malheureuse, traînant sa carcasse sur tous les trottoirs de la demi-pensée, tout à fait exténué de ses modestes pérégrinations, lassé de passer d’un costume à un autre selon les maisons de tolérance doxographiques où il est invité à saillir les petites opinions, mais incapable de tourner le dos à cette carrière d’étalon a minima, car les opinions sont des filles accortes tandis que la vérité, ou plutôt la réalité, grande sœur invisible de la vérité, non seulement ne se laisse point déshabiller, mais de surcroît résiste aux moindres tactiques de la rhétorique ou aux moindres parades du néologisme aventureux. Ce n’est donc pas Raphaël Enthoven, dont la parole s’est considérablement dévaluée ces dernières années, qui pourra espérer capturer ne serait-ce qu’un reflet de la réalité – par conséquent il se cantonne au domaine des opinions et il n’omet pas d’assaisonner ses conquêtes d’un féculent de cabotinage pour donner le change à des publics qui adorent les tartarinades.
Dans le fond des choses, cela nous montre que Raphaël Enthoven a perdu le nord d’une philosophie profondément anachronique, la seule qui soit, la seule qui devrait être, et qu’il a substitué aux archaïsmes hors d’âge de la spéculation naturelle une espèce d’hyper-chronicité de commande, toujours à l’heure dans le commentaire des platitudes amoncelées, toujours ponctuelle dans sa façon d’accourir à la gamelle des truismes, en l’occurrence une infra-philosophie hystérique, démente, prisonnière des trémulations de l’actualité, enflée de nombrilisme et de tyrannie de l’ego. En se faisant l’avocat de tous les ébrouements de l’animal actuel qui emprunte la pente du Moi, Raphaël Enthoven fait d’une pierre deux coups puisque cela lui permet d’entretenir les mouvements de son propre Moi, manufacturant par ce désespérant truchement un paradoxal cosmopolitisme des egos. D’où il suit que Raphaël Enthoven, pour combler toutes les failles de cette falaise pleine d’éboulements narcissiques, s’est mis à ruer dans les brancards des réseaux sociaux, au prétexte fallacieux de corriger les esprits tordus afin de les rapatrier sagement sur le boulevard rectiligne des esprits habiles. Cette douteuse philanthropie dénonce évidemment les desseins d’un homme qui n’aime corriger autrui que pour s’aimer davantage en petit caporal des mondes virtuels – car celui pour qui le Moi ne cesse d’amplifier prolonge le périmètre concret de son mausolée, investissant à satiété les régions flexibles des mondes virtuels où il se fait construire des ribambelles de temples. Par là toute relation au sacré se dénoue, la fatalité du blasphème se confirme, et ce dénouement comporte une dimension tragique en tant qu’il fait le lit de l’homme grégaire, calamité de notre temps, vivisecteur des résistances individuelles. Dans la pire évolution de la maladie du grégarisme, lorsque le troupeau se sent en confiance après des siècles de légitimation trompeuse, les béliers eunuques et les brebis obèses revendiquent quelque chose d’individuel, comme une subite volonté d’émancipation, comme si une excroissance originale poussait sur la trame de leur atomisation, et tout récemment, alors que les deux millénaires qui ont suivi le préjudice du Crucifié avaient échoué à donner un écho favorable à ces abominables doléances d’égocentrisme, notre siècle présent, fier de son détraquement technologique, a proposé d’installer un incroyable drain de dérivation dans ces nouveaux crânes revendicateurs, ceci afin de vidanger le liquide céphalo-rachidien contaminé par le vaste «Je» contemporain, si bien que les fraîches cataractes de narcissisme, fort logiquement, ont élu domicile dans les plaines virtuelles des réseaux sociaux où les nappes phréatiques ne seront jamais saturées. C’est de ces débits infâmes de Moi que Raphaël Enthoven s’occupe, c’est de cela dont il se préoccupe essentiellement, et nous déplorons qu’il ne soit pas saisi d’une réminiscence derechef pascalienne, un ressouvenir par lequel il se repasserait le couplet du «moi […] haïssable» qui se faufile perfidement «au centre de tout» (8). Il se peut du reste que la philodoxie ait provoqué chez Raphaël Enthoven une drôle d’amnésie, peut-être un rare désamour de cette haine du Moi, à la suite de quoi il n’est plus envisageable de renouer avec le sacré, de raviver l’appétit des excursions mystiques dans les grands espaces débarrassés de l’ambiance des troupeaux. En chroniqueur exhaustif de l’intégrale des vulgarités du moment, assidûment attablé au gluant comptoir des breaking news, Raphaël Enthoven se voit recouvert d’une peau de tambour sur laquelle toutes les baguettes de l’actualité battent une cadence heurtée. Or cette rythmique ininterrompue et déplaisante entraîne une tachycardie de la pensée, une précipitation des mots qui croient être plus nombreux que les choses qu’ils désirent assujettir à la configuration d’un trait d’esprit, un emballement des paralogismes et des obscurantismes, par contraste avec la bradycardie qui prend d’assaut la poitrine du penseur des cimes, aussi calme et agile que l’aigle qui plane au-dessus des cheptels humains, intrépide rapace qui ne fait pas semblant de prendre part aux intrigues des rebutants comédiens de la place publique (9). Indiscernable au milieu de ces grouillements infects, Raphaël Enthoven, malgré qu’il en ait, se fond dans la masse, prince des redondances et marquis des commérages, souffleur du théâtre officiel, prompteur de son époque liquéfiée dans l’insignifiance et l’abjection. D’ailleurs on ne parvient plus à le délivrer des amalgames qu’il incarne à son corps défendant : pour les progressistes, il paraît nanti de toutes les titulatures de la régression, et pour les conservateurs, il a l’air de se dresser sur les ergots d’une bien-pensance futuriste. Mais ces confusions d’identification ne l’empêchent pas de grimper les échelons d’une philosophie d’État, comme s’il était le porte-parole de la bonne conscience parlementaire, crapuleusement fardé pour ne pas trop exhiber son penchant au statu quo et ses meilleures entrées dans les officines de la reptation. Aussi commence-t-on à déceler la silhouette d’un homme pluridimensionnel vis-à-vis des tendances et des usages passagers, homme dépourvu de qualités inventives mais rassasié de qualités adaptatives, sachant parfois se faire femme au besoin, prêt à ensorceler toutes les assistances, les publics phallocrates comme les publics féministes, et quiconque voudrait baptiser cette plaisante créature n’hésiterait point à parler d’un hermaphrodite épanoui. Mi-homme, mi-femme, hybride jusque dans l’ombre qui le suit à la trace, agrégé de toutes les philosophies, Raphaël Enthoven ne prépare absolument pas une philosophie de l’avenir qui se concentre uniquement sur le surgissement de l’homme individuel, non, trois fois non, il n’aurait pas cette cataclysmique impudence, mais il manutentionne en revanche une philosophie d’aujourd’hui, une doctrine miscible dans les farines de la moraline. En conséquence de quoi, il n’est nullement commandant mais admirablement commandé. C’est un efficace molosse de pâturage, un Patou des Préalpes (car les cimes ne peuvent être trop hautes pour ce demi-alpiniste du concept), un gros chien qui aurait déjà dévoré ses protégés à bouclettes s’il avait su conserver sa virilité originelle.
Le lecteur qui nous a suivi jusqu’ici n’est pas nécessairement un détracteur de Raphaël Enthoven, et, soit dit en passant, il y a plus à parier sur une convulsion émotive de la part de quelques disciples en chamarrure que sur l’assentiment formel des derniers philosophes d’un Sahara de la pensée. C’est que les soldats de la métaphysique sont au travail et qu’ils n’auront pas le loisir de suspendre leurs efforts pour se soucier de nous, attendu que leur solitude certifie déjà qu’ils sont de notre phalange. Ces ultimes solitaires se tiennent férocement à l’écart des bacchanales du centre-ville, à l’abri des frénésies populeuses, indifférents aux cloches qui font tinter le battant des petites conjonctures, se chamaillant plutôt avec des parchemins exclusifs où vingt lignes d’une écriture presque effacée contiennent sûrement mille ans de philosophie à venir. Tandis que les autres, les séquestrés de la réputation, les indolents pétitionnaires d’un serf-arbitre où Dieu s’apparente à un aboyeur de nouvelles, ceux-là auront encore assez de disponibilité pour venir nous chanter le refrain des ulcérés. Mais ce prolétariat municipal ne nous échauffera guère que de très loin, parce qu’ils attaqueront, si toutefois ils s’organisent en milice vengeresse, oui, ils attaqueront depuis les balcons et les jardins de leurs catacombesques acropoles, depuis les estafettes de la rancœur, alors même que nous serons en haut, cramponné sur une paroi qui ne se laisse pas observer par les sentinelles de la vallée. Ils voudront façonner une torsion dans le déroulé de nos jugements, si peu habitués qu’ils sont à être jugés, pesés sur la balance de toutes les justices, et leurs valeurs vassalisées se heurteront à nos valeurs supérieures parce qu’au-delà du jugement civilisé, il y a les «jugements de nos muscles» (10), c’est-à-dire la clairvoyance des nerfs, la fiabilité du naturel qui l’emporte à la régulière sur les antinomies de la culture. Nous n’y pouvons rien si la majorité des hommes ne voient pas avec autant de fermeté la ligne de démarcation qui consacre le divorce entre les baratineurs d’hôtel de ville et les forcenés de l’infini. En son temps béni où la légèreté n’avait pas de magistère, Héraclite fut un immense radar qui repérait les mauvais palabreurs, ce qui lui fit affirmer sans ambages que les ânes ne préféreraient jamais que le foin même en présence de l’or (11), car la bourrique, du moins selon notre lecture, est sujette à la voracité de la panse plus qu’elle n’est sensible à la finesse d’une idée sempiternelle. On nous rétorquera pertinemment que l’âne est plus intelligent que l’homme dans la mesure où il se rapproche de ce qui le nourrit au lieu de se tourmenter de ce qui enjolive, mais l’âne humain passé au crible de plusieurs siècles de moralisation, cet âne qui s’est mis à marcher sur deux sabots, cet âne, en ce qui concerne les préférences susmentionnées, confondra ad vitam les reliques d’une mauvaise idée avec les symptômes d’une fulgurance de génie. Aussi Raphaël Enthoven, en cette période déflationniste de son existence, ne peut être défendu que par les sourds et les aveugles du λόγος, ceux qui précisément ont eu à cœur de glisser avec lui sur les toboggans de la notoriété, ceux qui, encore, ont besoin de flatter le Flatteur afin de parvenir à une situation qui les dispensera de retourner travailler parmi les multitudes. Car ne nous leurrons pas une seconde de trop : ces socio-démocrates viseront à nous affubler d’un mépris des foules, et pourtant, par l’entremise d’une réversibilité magique, chacun arrivera à la conclusion qu’il n’est pas pire dénigreur du monde que celui qui désire devenir populaire – parce que toute popularité promulgue une sortie définitive du peuple (12).
La possibilité même du «second» Raphaël Enthoven, ainsi numéroté comme on a pu arguer d’un «second» Wittgenstein, c’est-à-dire ici l’étoffe du Raphaël Enthoven télévangéliste qui a succédé au Raphaël Enthoven appliqué, cette possibilité advenue, cette mesquine théogonie consommée, cela n’a pu se réaliser que moyennant une insistante et répétitive demande au cœur des troupeaux français. C’est une preuve embarrassante de l’abaissement généralisé de la nation, la preuve, à tout le moins, que le Français confirmé dans l’état de médiocrité irréversible n’a plus les oreilles assez fines pour démanteler un langage qui prend son élan dans un cul-de-sac de l’intelligence. Le plébiscite qui entoure maintenant Raphaël Enthoven comme une guirlande ceint l’encolure d’un mastodonte vainqueur au Salon de l’Agriculture, la ratification spirituelle dont il s’enorgueillit par monts et par vaux, tout cela ne peut s’opérer qu’en parallèle d’une France délirante, en plein désistement de toute exigence, rattrapée par une peste qui n’avait pas vraiment quitté le corps national. Nietzsche avait perçu les prémisses de cette rechute lorsque la France fit la pleureuse exhibitionniste durant les funérailles de Victor Hugo, mais en dépit de cet accès de canaillerie macabre et de vanité mêlées, l’ours de Sils Maria reconnaissait encore à notre pays trois qualités qui n’y sont plus : la passion de l’art, l’examen profond des psychologies, puis la jonction plutôt réussie du soleil méridional et des brumes septentrionales (13). Dans le viseur de Nietzsche, cette France fin de siècle pouvait se vanter d’être une combinaison d’artistes désintéressés, de colosses de la sensibilité et de Parisiens épris de Méditerranée. Le diagnostic de notre patrie française se trouve désormais triplement renversé : premièrement, les artistes qui font émergence sont adulés parce que leurs œuvres ont des conséquences pratiques pour le troupeau, deuxièmement, les études poussées en psychologie humaine sont rendues impensables à cause de la superficialité de l’esprit français, et troisièmement, enfin, le parisianisme a tellement métastasé que la notion même d’indépendance régionale n’est plus défendable – entendez par là que l’homme provençal, par exemple, n’hésite plus à s’agenouiller devant Paris, et c’est ce à quoi nous avons assisté avec effroi lorsque Raphaël Enthoven a investi les entrailles du Palais des Congrès de Saint-Raphaël, un soir du 27 septembre 2018, un soir qui n’avait rien de magnanime, un Petit Soir qui devait dissiper les dernières secousses du Grand. Accueilli avec un faste proportionnel aux faramineuses quantités de sa notoriété, Raphaël Enthoven s’est avancé sur le podium vêtu dans la couleur de Pierre Soulages, ange des ténèbres et donc porteur de lumière, messie des âmes entassées, toiletteur pour caniches de station balnéaire, approvisionneur en ataraxies minimales et grossiste en développement personnel. Et par-dessus tout, il était là pour répercuter le festivisme dorénavant de rigueur dans les choses du savoir (ou qui se prétendent acoquinées au savoir). Par conséquent, il n’avait pas le rôle du méchant qui serait venu tarabuster un cerveau fossilisé dans la minéralité des préjugés, puisque la morale du troupeau, retenons-le, ne souhaite plus avoir à craindre quoi que ce soit (14). On pouvait de la sorte se douter que Raphaël Enthoven, lors de sa conférence qui devait nous entretenir de «La confiance», n’allait pas dégainer les vérités qui eussent entravé le bonheur du troupeau – et à plus forte raison sa confiance de bétail servile. Par un surcroît de confiance en lui, par ce vif surcroît censé exhorter un effet miroir pour le public, par délégation également imputée à tout télévangéliste qui se respecte, Raphaël Enthoven a ventilé quatre-vingt-dix minutes de feintes philosophiques, de passements de jambes conceptuels et de volées basses d’arguments. Il a produit pour ainsi dire du beau jeu, mais, dans les termes propres de la pensée, il a commis une prestation lamentable.
L’horizon d’attente de ce public abusé par les «cordes d’imagination» (15), où les nœuds de la phantasia se resserrent autour d’un homme en lui accordant plus d’estime qu’il ne devrait en avoir, cet horizon-là, admettons-le, ne peut outrepasser la prétention restreinte d’un Moi qui veut seulement être validé par un autre Moi un peu plus enclavé dans la roue des prospérités sociales. Autrement dit, le public de Saint-Raphaël, comme tous les publics qui se hâtent à ce type de conférence, n’était là que pour affermir les ligaments de sa musculature imaginative : il fallait que le roi pontifiant pût continuer à être pris pour le roi et, surtout, il fallait que ce même roi s’engageât dans une allocution caressante à l’égard de ceux qui ne peuvent pas imaginer que le roi est nu et qui s’imaginent éventuellement qu’ils pourraient être rois un beau jour. À la différence du public qui s’effondre sous un tombereau d’images et de fantasmes, Raphaël Enthoven, lui, connaît la fable de ce peuple qui le prend pour le roi et la connaissant justement mieux que personne, il prend toutes les précautions utiles pour ne pas décevoir les illuminés de l’apparence, car il est avantageux que le peuple s’obstine à convertir les marques de l’établissement en marques de grande nature – le télévangéliste adoubé, dont le seul dessein consiste à vendre sa came, se confondant alors avec une âme estimable qui vient guérir les hommes et les femmes souffrants (recevez, ignorants, les médicaments du savoir !). Et lorsque toutes ces choses se voient replacées dans leur contexte adéquat, il s’avère que Raphaël Enthoven ne saurait être identifié à l’instar d’un guérisseur, car le ressort de ses interventions, loin de ressusciter les facultés du discernement, ne fait qu’aggraver les châteaux en Espagne qui se bâtissent dans les têtes hallucinées d’iconographies fantasmagoriques. C’est pourquoi le spectacle de la parole doit s’intensifier, se corréler aux rituels de la phrase qui compte moins que le lieu où elle est prononcée, comme si les étiquettes de la télévision spectaculaire, qui rencontre son paroxysme dans le talk show (la parole impudique), devaient à présent se transférer dans les salles de conférence ou les auditoriums afin d’avoir la certitude d’attirer le chaland, en l’occurrence le peuple à l’imagination galopante, le peuple qui croit que toute parole ne peut avoir de valeur que si elle dépend d’un site et d’un interprète exagérément grimés. En outre, plus que les accoutrements somptueux qui entourent cette parole impressionnante, il est indispensable que celle-ci soit de préférence fracassante, déclamatoire, étourdissante. C’est la raison pour laquelle Raphaël Enthoven, après un tour de chauffe, monte graduellement dans le charivari de son propre étourdissement verbal, ébloui par son biceps oratoire, ivre de sa bibine bien déliée, assommant les spectateurs d’une tournure alambiquée ou d’un jeu de mots adoucissant, tenant la foule à ses pieds et empoignant à pleins poignets les «cordes d’imagination» de ces Moi qui le vénèrent parce qu’il leur a fait le cadeau d’emmener à Saint-Raphaël les équipements du tout-Paris médiatique. Enfin le roi de la philosophie est venu jusqu’à nous et il s’est déplacé avec sa Cour des Miracles ! Enfin la voix du Seigneur, sonnante et trébuchante, afflue dans les oreilles consentantes de ces ouailles d’Occitanie ! Dans de telles conditions acoustiques, il faut apprendre au public de Saint-Raphaël ce qu’il est (une représentation de la servitude volontaire) et le délivrer de ce qu’il croit être (un auditeur libre). Si Raphaël Enthoven a pris une heure de peine pour soliloquer sur la confiance, c’est en vue de mettre suffisamment le public en confiance pour qu’à la fin du spectacle il se jette éméché à la table des dédicaces, où le télévangéliste ramasse la quête en signant son ouvrage, diffusant pour chaque acheteur une susurration cajoleuse, vox humilis cette fois, comme pour mimer un confessionnal, un dialogue sur l’oreiller, façon de se persuader que la foule est divisible et qu’après l’avoir anesthésiée en séance plénière, on peut en prélever des organes au détail pour terminer la besogne du prosélytisme. Il s’agit en soi d’une performance sportive, d’une épreuve olympique de l’éloquence, car le télévangéliste Enthoven ne néglige ni l’échauffement, ni l’effort, ni les étirements, et à défaut de motiver des points d’interrogation dans les esprits qu’il paralyse, lui, en contrepoint, se réalise en tant qu’athlète du point d’exclamation, s’emportant dans des chahuts épiques, vociférant par foucades, hurlant même si nécessaire, l’hypertrophie sonore de la parole servant de compensation à l’atrophie des idées. Dans cette perspective, il n’est pas étonnant que Raphaël Enthoven soit le paradigme du conférencier organique – il mise tout sur la voix et sur le corps parce qu’il sait que l’inorganique de la pensée lui est interdit dans ces conditions de comédie. Essoufflé de ses exploits d’opérette, il subit un collapsus sur le terrain de la respiration cosmique – il déshonore le Pneuma avec une désespérante régularité.
Par ailleurs, si l’éloquence est un roulement de tambour qui perpétue le règne des rois (16), elle pourrait être aussi l’indice d’une corruption où les peuples accréditent ce qui est fort bien dit quand bien même cela serait fort mal intentionné (17). Nous croyons être dans l’altitude en nous abreuvant à la fontaine des beaux parleurs, mais en réalité nous sommes dans l’hébétude, engourdis par tout un labyrinthe de volontés duplices qui nous empiffrent de mignardises. Cela est à l’opposé du rôle que doit jouer un professeur de philosophie – il sait que la piqûre est plus propice que les friandises pour les jeunes gens qu’il travaille au corps et à l’esprit, et ce n’est pas la tournure de sa parole qui importe mais la lumière naturelle qu’elle transporte, de même que le degré d’inquiétude qu’elle peut insuffler dans une raison adolescente parfois trop certaine d’elle-même. Il est fondamental de rappeler ces évidences pour détromper le public étant donné que Raphaël Enthoven a été introduit par des mots très subjectifs et très laudateurs de la part du maire de Saint-Raphaël, M. Frédéric Masquelier, qui ne s’est pas fourvoyé en indiquant la présence d’un professeur de philosophie sur le podium, mais qui est peut-être un peu monté sur ses grands chevaux en le reconnaissant comme l’un des plus passionnants professeurs de France, sinon le plus passionnant d’entre eux. Bien malgré lui, le maire, en s’engouffrant dans cette opinion sur le caractère captivant des enseignements de Raphaël Enthoven, laisse sous-entendre deux éléments : d’une part que le professeur est d’autant plus passionnant et compétent qu’il est médiatisé, d’autre part que l’enseignement de la philosophie s’effectue dans l’éloquence et la facilité d’un public conquis d’avance. Il va de soi que l’expérience commune de l’enseignement de la philosophie ne peut que désavouer de tels sous-entendus instinctifs. Quelque professeur de philosophie que ce soit, en début d’année, se tient rarement devant une classe acquise à la cause de sa discipline, et beaucoup d’entre eux, à la fin de l’année scolaire, ont dépensé une énergie considérable à préparer des effectifs très souvent surchargés à deux exercices inconnus des élèves (la dissertation de philosophie et l’explication de texte), en sus des contenus de savoir qu’il a fallu courageusement dispenser, problématiser, ruminer à plusieurs. Il arrive même que des élèves soient tout à fait hostiles d’entrée de jeu, victimes des réformes précédentes et des expectatives de plus en plus revues à la baisse par notre immonde ministère de la Mal-Éducation Nationale. Ces réalités font donc apparaître un assez grand nombre de très bons professeurs de philosophie en France, et plus les lycées concernés sont relégués dans l’angle mort des respects que l’État leur devrait, plus les professeurs grandissent en qualité et en mérite, ne serait-ce que parce qu’ils ont essayé ardemment de faire grandir des élèves qui parfois voulaient rester petits, prisonniers tout désignés des «cordes d’imagination», jugeant peut-être que Raphaël Enthoven eût été meilleur que l’enseignant qu’ils ont eu pendant trois trimestres. Il est du reste possible que Raphaël Enthoven, à l’orée de sa carrière, ait fréquenté les classes de ces lycées qui n’ont pas le bonheur d’être rangés sous la rubrique des «lycées d’excellence», il est possible qu’il se soit frotté le lard (18) à des publics intraitables, il est encore possible qu’il ait positivement sorti ces jeunes gens de la caverne, mais s’il l’a fait, il ne l’a pas fait longtemps, puisque maintenant on le respecte moins pour ses actions dans l’anonymat que pour ses démonstrations de volubilité dans les institutions de prestige. Ce n’est pas là être un professeur de philosophie qui serait digne des éloges de grandeur qu’on lui prête, ceci parce qu’il professe devant des auditeurs qui n’ont quasiment pas besoin de lui pour savoir lire, comprendre et approfondir. On acceptera néanmoins que le confort a des attraits que l’effort ne peut avoir, et si Raphaël Enthoven se complaît dans le luxe des petites pensées bien diffusées, s’il se complaît aussi dans l’ivresse des actualités qui ratifient l’énorme visibilité de ceux qui les commentent, c’est que, probablement, il a sué sang et eau pour se faire cette place sous le soleil noir de la non-philosophie. Il est à plaindre plus qu’il n’est à envier, mais s’il voulait rendre un service crucial à la communauté des enseignants qui vont tous les matins au champ de bataille, s’il voulait revenir aux origines du λόγος, il pourrait nettement et longuement se positionner contre la réforme qui vient car cette teigne va détruire le peu de sacré qui tient encore la baraque dans l’enseignement secondaire. Cela étant posé, est-ce qu’un télévangéliste peut encore se soucier d’un public de lycéens dont il vaudrait mieux qu’il incarne les futurs consommateurs de ses navets plutôt que les critiques véhéments de ceux-là ? La réforme, purement budgétaire et managériale, en mutilant le peu d’esprit critique qui demeurait au lycée, prépare la naissance de nouveaux télévangélistes, et, bien sûr, la réélection du Manager de tous les Télévangélistes. Les jeunes ne doivent pas apprendre à philosopher, mais à communiquer, à se vendre – à s’avilir en fin de compte.

Notes
(1) George Berkeley, Principes de la connaissance humaine.
(2) Raphaël Enthoven, Le philosophe de service et autres textes (Gallimard, coll. L’Infini, 2011).
(3) Nietzsche, Par-delà bien et mal (§ 16).
(4) Pascal, Pensées (B 336).
(5) Pascal, ibid. (B 298).
(6) Pascal, ibid. (B 323).
(7) Pascal, Trois discours sur la condition des grands.
(8) Pascal, op. cit. (B 455).
(9) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (Les mouches de la place publique).
(10) Nietzsche, La volonté de puissance (Livre II, § 211).
(11) Aristote, Éthique à Nicomaque (X, 5, 1176a3-8).
(12) Pierre Zaoui, La discrétion.
(13) Nietzsche, Par-delà bien et mal (§ 254).
(14) Nietzsche, ibid. (§ 201).
(15) Pascal, Pensées (B 304).
(16) Nietzsche, Le gai savoir (§ 175).
(17) Nietzsche, ibid. (§ 23).
(18) Cette plaisante expression est de Rabelais.

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