Libra de Don DeLillo, par Gregory Mion (07/10/2020)

Crédits photographiques : Jessica Rinaldi (The Boston Globe).
«Personne ne le regarda. Il alla son chemin, insoupçonné et funeste, tel un fléau dans cette rue peuplée d’hommes.»
Joseph Conrad, L’Agent secret.


Libra.JPGQui était Lee Harvey Oswald ? Un scélérat, une énigme, un accumulateur de coïncidences, the biggest and the toughest son of a bitch who ever lived ? La masse des spéculations et les ruses de l’Histoire ont braqué une sombre lumière sur ce gamin chétif de vingt-quatre ans, d’une taille banale d’un mètre soixante-quinze environ, coupable présumé du meurtre balistique de John Fitzgerald Kennedy. Il fut l’ennemi numéro un de l’Amérique et du monde occidental pendant quelques heures, jusqu’à ce qu’il soit abattu au sein même des locaux de la police le 24 novembre 1963 par Jack Ruby, un autre point d’interrogation vivant. Le turbulent Oswald devait expirer peu de temps après à l’hôpital Parkland de Dallas, le même établissement où le trente-cinquième président des États-Unis, deux jours plus tôt, avait été déclaré officiellement mort (1). L’identité d’Oswald se perd dans «le passé [qui] nous inonde de ses mille vagues» (2) et cet océan toujours agité nous empêche d’atteindre la pleine connaissance d’un individu comme de nous-mêmes. Nous sommes submergés par des forces universelles qui inlassablement s’affrontent et nous font culbuter d’un point à l’autre de l’espace et du temps. Cette leçon de Nietzsche détruit la fable de l’identité, elle tourne le dos à l’idée de conscience, et, ce faisant, elle épaissit le mystère de toutes les trajectoires vivantes. Plus qu’un autre peut-être, plus qu’un John Wilkes Booth dont les motivations homicides à l’encontre d’Abraham Lincoln ont été rapidement caractérisées, Lee Harvey Oswald incarne l’hypertrophie du mystère, la ligne de fuite d’un tableau imprécis qui n’a pas manqué de susciter bien des délires interprétatifs. En-deçà – ou au-delà – de l’Histoire et de ses méthodes objectives, la littérature a relevé le défi de Lee Harvey Oswald en 1995 avec un livre colossal de Norman Mailer, Oswald’s Tale, lequel a été précédé en 1988 par Don DeLillo et son impressionnant Libra (3).
Signalons d’emblée que de nombreuses stratégies narratives et expressions de Libra ont notablement influencé James Ellroy, en particulier pour le premier segment de son roman American Death Trip où il revient sur quatre jours mythiques de l’Histoire américaine, quatre soleils crépusculaires qui se sont levés entre le 22 et le 25 novembre 1963. N’étant pas spécialement porté sur le compliment ou fagoté par la servilité des petits écrivains, Ellroy a plusieurs fois reconnu sa dette intellectuelle envers DeLillo, ce qui permet de situer l’importance de cette œuvre qui attend désormais un prix Nobel légitime – sûrement depuis la publication d’Outremonde à la fin du XXe siècle.
Pas nécessairement le roman le plus connu ou le plus apprécié de DeLillo, le long et luxuriant Libra respecte la chronologie consacrée des comings and goings d’Oswald, du Bronx à La Nouvelle-Orléans, du Japon à Fort Worth, de Moscou à Minsk, puis de Mexico à Dallas en repassant par certains centres névralgiques du midi américain, le tout aboutissant dans une insignifiante nécropole de Fort Worth, le 25 novembre 1963 (4), où une tombe fraîchement creusée surveille le cercueil de celui qu’on va d’abord enterrer sous le pseudonyme de William Bobo. Commencé avec Oswald au milieu des lignes profuses du métro de New York, le roman s’achève aussi avec Oswald, et, en un sens, la mappemonde sophistiquée des souterrains new-yorkais annonce l’inextricable réseau existentiel de ce jeune homme qu’on aura chargé et déchargé de tous les symptômes, de toutes les passions et de toutes les humeurs de l’humanité. À vrai dire, le nom même d’Oswald n’est possiblement qu’un pseudonyme, une invention nominale parmi tant d’autres, et Don DeLillo, jamais avare de complexité, s’amuse de cette constellation d’identités qui jalonne l’insaisissable courbe de vie de celui qui a soi-disant fourni à Zapruder l’occasion d’un court-métrage d’anthologie. À la fois lui et non-lui, illusion d’optique performante et opium de la populace, Oswald dément les moindres hypothèses, nargue le principe de non-contradiction et déjoue les perceptions communes, figurant un axe de fiction permanent au cœur d’une réalité qu’il semble incapable d’épouser. Au fond et d’une manière croissante, au fur et à mesure qu’il s’avance vers l’année 1963 et son fatidique mois de novembre, Lee Harvey Oswald amplifie ses qualités de personnage et perd ses attributs de personne, devenant malgré lui le hochet des inénarrables inspirations de l’Histoire. C’est du moins la thèse romanesque endossée par Don DeLillo : malgré les velléités d’Oswald qui croit volontiers façonner l’Histoire, il est au contraire façonné par elle et par de multiples associations de malfaiteurs, disséminées entre la CIA et la mafia, toutes possédées par le ressentiment du débarquement de la baie des Cochons. Il n’est donc pas tant un homme d’action qu’un homme de la réaction, un homme assurément dupé, un homme égaré, rejeté dans la dialectique arachnéenne des forces invisibles et des plus arrogantes ambitions humaines.
Ainsi, peu à peu, l’écrivain nous amène à la conclusion que Lee Harvey Oswald n’est probablement que le monstre d’un Frankenstein bureaucratique et criminel, le bouc émissaire idéal d’un complot immense où il s’agit de raviver l’hostilité pour Cuba et la haine générale du communisme. À travers ce dédale pélagien où la documentation historique et fictive s’est agglutinée en formant un Himalaya d’ambiguïtés, Don DeLillo ajoute aux faits avérés la dimension et la finesse du phénomène littéraire, proposant un livre dont le mentir-vrai donne davantage le vertige que les théories en vigueur concernant Oswald. La crédibilité de son personnage se justifie par la sobre logique des situations imbriquées les unes dans les autres, par l’équation des conjectures admises et du pari littéraire hardi, par l’habileté avec laquelle DeLillo combine les éléments d’une biographie somme toute ordinaire avec un faisceau de destins qui ont fomenté l’extraordinaire : Oswald fut un lecteur de Marx, il a épousé une femme russe, il aurait tenté d’assassiner un modèle de l’ultra-droite anti-communiste au printemps 1963, à savoir le général Edwin Walker, par conséquent il n’est pas incongru que ce prototype américain du militant socialiste ait été désigné en haut lieu comme devant être l’assassin paradigmatique d’un président gênant. En outre, ce que raconte DeLillo, ce qu’il détaille avec une réjouissante exhaustivité, c’est la reconstitution du parcours d’Oswald entrecoupé d’une succession de manipulations politico-mafieuses où des nervis de tous les horizons rassemblent des indices dans le dos du gamin afin de l’inculper facilement le jour venu.
De sorte que la balle qui touche mortellement Kennedy, dans Libra, n’est pas déclenchée par Oswald mais par un tireur d’élite embusqué avec ingéniosité. Cela contraste avec le fameux poste de tir de Lee Harvey, campé en altitude, à un endroit ostentatoire qui l’accablera rétrospectivement, après qu’il a été intercepté à cause de son comportement nerveux – selon le scénario émotionnel choisi par DeLillo – et surtout après avoir été accusé du meurtre d’un officier de police (en l’occurrence J. D. Tippit, conformément à la version officielle, un flic dont certains supposent encore qu’il était mandaté pour descendre Oswald). Littérairement, alors que le spasmodique Oswald extravaguait dans les rues de Dallas, à la recherche d’un complice censé lui offrir les instruments d’une exfiltration, l’officier de police l’a remarqué, lui a commandé de s’expliquer à propos de son allure douteuse, puis le suspect l’a froidement éliminé. Ce parti pris de DeLillo, moyennant le concours des circonstances accréditées et la montée en pression d’un homme qui s’est senti soudainement trompé, demeure cohérent avec l’idée d’un montage pervers qui dépasse largement les facultés apparemment limitées d’Oswald. On a flatté Oswald, on l’a entretenu dans ses fantasmes soviétiques, on a remué ses faiblesses, tant et si bien qu’on l’a en quelque sorte téléguidé jusqu’à la perspective de cette lugubre fenêtre du Texas School Book Depository de Dallas où DeLillo le décrit à l’instar d’un tireur maladroit, frénétique et aliéné.
Ce chaos d’événements et d’intersections spectaculaires ne fait que confirmer la vision nietzschéenne d’une vie polémologique, soumise au devenir le plus impénétrable et le plus irrationnel. De toutes les causes qui ont amené à l’assassinat de Kennedy, nous n’avons retenu que le nom maudit de Lee Harvey Oswald, puis nous l’avons transformé en résultat définitif et pratique d’une chronologie instituée. Mais dans l’abysse infini des forces conflictuelles qui maintiennent l’univers debout, dans la gigantomachie cosmique éparpillée que Nietzsche emprunte à Héraclite, un Oswald, un Kennedy ou un opérateur de la CIA ne sont que des vaguelettes, des gouttes de subjectivité commodes que la grande vague du devenir emportera. Il est difficile pourtant de se contenter d’une perception aussi chaotique des faits quand tout indique une parfaite conspiration de ces faits. S’agissant du 22 novembre 1963 et des raisons profondes qui ont convoqué la voiture protocolaire de Kennedy sur Dealey Plaza, en plein dans la ligne de mire putative d’Oswald, les historiens, les journalistes, les chroniqueurs du dimanche et les écrivains ont tous plus ou moins apporté leur pierre à l’édifice de la rationalité, homologuant la construction progressive d’une légende et les récits du complot. Cette addition de propositions, avec, au premier rang, celle de Don DeLillo, semble plutôt regarder du côté de Hegel. En effet le philosophe allemand, dans La Raison dans l’histoire, soutient l’action d’un Esprit régulateur, c’est-à-dire un Esprit comparable à une force impersonnelle qui met en œuvre la rationalité dans le monde, et, pour y parvenir, pour se manifester en tant que réalité historique, cet Esprit use des passions humaines comme intermédiaires de son déploiement. C’est pourquoi Hegel a pu écrire «que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion», et, à la lumière de cette inoubliable affirmation, on pourrait estimer que c’est la passion du marxisme qui a éveillé le geste meurtrier d’Oswald, qui l’a déterminé à être repéré par les services secrets en tant que coupable archétypal, comme c’est la passion du pouvoir qui a pu rendre Kennedy imprudent, de même que c’est la passion de la célébrité négative qui a provoqué le fit of anger de Jack Ruby. D’ailleurs DeLillo imagine à merveille les condiments pseudo-argumentatifs qui ont persuadé Jack Ruby de tuer Oswald, toutes les promesses d’être vite reconnu comme un Sauveur des États-Unis et même comme un Prophète moderne dont le crime deviendrait instantanément un évangile.
Reste à savoir si cette matrice de l’Histoire américaine contribue au progrès universel revendiqué par Hegel. L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy participe-t-il de ce mouvement ascensionnel de l’Histoire qui se dirige théoriquement vers davantage de liberté et vers un État planétaire ? Né sous le signe zodiacal de la Balance (Libra en anglais), Lee Harvey Oswald, a priori principe astral d’équilibre, a-t-il été l’artisan d’un déséquilibre fondateur que nous ne sommes pas en mesure d’appréhender à notre échelle ? Don DeLillo, dans sa fiction labyrinthique, paraît déduire du signe d’Oswald un sérieux coefficient d’incertitude parce que certains commanditaires de l’attentat sur Kennedy ne savent pas quel plateau de cette Balance va finir par pencher (ou ce sera le plateau de la réussite, ou ce sera le plateau de l’échec et du scandale international). Mais cette inquiétude ne vaut que dans le monde visible car il faut admettre, à titre d’hypothèse audacieuse, que la passion d’Oswald, tissée à toutes les autres passions, ne pouvait pas induire un hiatus dans l’invincible dépliage de l’Esprit hégélien.

Notes
(1) Jack Ruby est également décédé à Parkland le 3 janvier 1967. Il souffrait d’un cancer.
(2) Nietzsche, Opinions et sentences mêlées (Où il faut partir en voyage).
(3) Don DeLillo, Libra (Actes Sud, coll. Babel, 2001), traduction de Michel Courtois-Fourcy.
(4) C’est aussi la date des obsèques nationales du président Kennedy.

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