Une ceinture de feuilles de Patrick White, par Gregory Mion (19/01/2021)

Crédits photographiques : Juancho Torres (Getty Images).
White.JPG«La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent.»
Blaise Pascal, Pensées.



Quelques enjeux et quelques intuitions

Des siècles ont eu l’air de s’écouler depuis que Patrick White a reçu le prix Nobel de littérature en 1973 tant cet écrivain australien, à l’heure actuelle, n’est plus qu’un nom vaguement connu, souvent inconnu même, et dont les ouvrages ne sont pas toujours faciles à se procurer. Parmi son œuvre remarquable, Une ceinture de feuilles (1), paru en 1976, raconte une ambiance de colonisation britannique durant les années 1830, en Nouvelle-Galles du Sud et sur la Terre insulaire de Van Diemen qui prendra plus tard le nom pittoresque de Tasmanie. Cette incursion littéraire sur le territoire des antipodes établit la synthèse admirable de certaines horreurs coloniales, de la sourde menace des sauvages et de l’âpreté de la nature australe. On y pressent la subsistance d’un mystère profondément méridional, océanique, contraignant les ressortissants de l’Europe à trembler de toutes leurs fibres et à révéler plusieurs failles de la civilisation occidentale. À cet égard, la vastitude et les cultures inhérentes à ces lointaines régions désavouent le mot célèbre de Jules Lagneau lorsque celui-ci disait que l’espace était un symptôme de ma puissance et le temps un symptôme de mon impuissance. Là-bas, vers les extrêmes de la surface du globe, à ce niveau critique du monde austral, ni l’espace ni le temps ne se maîtrisent et les agents de la monarchie anglaise, à l’extérieur des frontières administratives des colonies, savent ou devinent l’infinité imprenable de ce southern world ainsi que la manière dont cet endroit peut aggraver l’esquive du temps.
À vrai dire, l’impuissance occidentale artificielle subodorée par White se heurte à la puissance naturelle aborigène, capable non seulement de soutenir le regard médusant des espaces infinis, mais aussi de vivre à un rythme qui se dérobe à toute angoisse existentielle classique vis-à-vis de la temporalité. En outre, plus que jamais, la description de l’univers sauvage, dans Une ceinture de feuilles, nous rappelle par contraste que l’univers civilisé subit la persévérance de ses vices et l’illusion de ses nombreuses lois auxquelles on accorde bien trop vite la qualité d’être vertueuses. Si l’historien Tacite, à l’époque du Haut-Empire romain, suggérait que le vice était derrière la civilisation tout en concédant que les lois étaient devenues écrasantes (2), il oubliait sans doute à dessein que l’homme éduqué n’est pas moins vicieux quand il suit des législations qui laissent penser qu’en dehors du périmètre policé, ipso facto, la barbarie s’étend et répand l’injustice. Or la littérature de Patrick White procède à un retournement de cette opinion en supposant que l’absence de lois apparentes ou de société définie, chez les aborigènes, constitue le fondement d’un diamant brut d’humanité, préservé de toutes les casuistiques d’une «plaisante justice qu’une rivière borne» (3), sujette aux climats, aux humeurs et aux opportunités fluctuantes de l’irrédentisme. Autrement dit, la constance des sauvages l’emporte sur l’inconstance des Occidentaux, les premiers sachant vivre de désirs naturels et nécessaires, les seconds étant prisonniers de vains désirs de gloire et de supériorité.
Ces enjeux philosophiques et anthropologiques s’esquissent dès le bref chapitre liminaire (cf. pp. 9-25) où l’œil moralement blafard d’une consternante bourgeoisie anglaise préjuge de ce «pays impitoyable» des antipodes (p. 11). La conversation s’intéresse à Ellen Roxburgh, l’épouse d’Austin Roxburgh de trente ans sa cadette, décrite à l’instar d’une «jeune femme dévouée» (p. 15). Ces échanges informels servent de prologue aux aventures qui vont succéder à cette pesante atmosphère de salon ou de pédante calèche. On y apprend que les Roxburgh sont sur le point de rentrer au Royaume-Uni après que M. Roxburgh a rendu visite à son frère Garnet sur les terres hostiles et pénitentiaires de Van Diemen’s Land. Selon nous, l’évocation de ce retour au pays natal prend l’aspect diffus d’un danger imminent qui gît dans les flots imprévisibles des mers et des océans, mais qui annonce également un danger indirect beaucoup plus significatif. Au fond, nonobstant les convictions bourgeoises, la perspective du retour en Europe ne reflète pas tant une promesse qu’une menace, comme si, à travers la difficulté prochaine d’affronter les éléments naturels, l’écrivain voulait montrer que le homecoming, ici, symbolise une façon détournée de rallier quelque chose de pervers, de gravement impur. En ce sens, toute agression de la nature qui pourrait venir compromettre ce voyage aurait peut-être la valeur d’une intervention providentielle pour empêcher les Roxburgh de rejoindre le monde du progrès et des volontés prométhéennes. Et pour brouiller les cartes, cet exorde romanesque s’achève sur les paroles inquiétantes d’un «forçat libéré» (p. 24), venu s’immiscer au milieu de la fausse dialectique philistine, rapportant un incident sanglant où deux bergers ont eu maille à partir avec des indigènes. Ces mots confortent les préjugés occidentaux et laissent planer un spectre mortel sur tous les Blancs qui se risqueraient à demeurer trop longtemps parmi ces intraitables contrées où le Nègre bafoue au quotidien l’idée même d’humanité.

Préambules d’une métamorphose

Originaire d’une «pauvre ferme de Cornouailles» (p. 76), Ellen Roxburgh, née Gluyas, n’était a priori pas destinée à rencontrer le très distingué Austin Roxburgh, lecteur patenté des Géorgiques de Virgile. Là où son mari n’a jamais été qu’un travailleur de l’esprit, impropre au monde sensible qu’il aura passé presque toute sa vie à idéaliser, Ellen s’est affirmée dans le gabarit d’un «garçon manqué», d’une «fille solide» (p. 51), du moins aux yeux de son père. L’invraisemblable rapprochement d’Ellen et d’Austin s’est consolidé lorsque celui-ci est venu en convalescence dans la ferme de celle-là, au moment où la fille Gluyas n’était encore qu’une adolescente déterminée à poursuivre son laborieux chemin de paysannat. Par ailleurs, l’opposition de nature entre Austin et Ellen, qui sera partiellement comblée par les degrés de la fidélité amoureuse, s’explique par une forte propension à la moralité de la part de ce vieillissant gentleman. En effet, pour M. Roxburgh, «rien ne peut être réalisé sans la pierre angulaire de la valeur morale» (p. 65), ce qui souligne un excès de principes, une tendance à l’abstraction, à rebours des phénomènes concrets qui peuplent la vie et particulièrement la vie d’Ellen, dont le travail agricole ne lui permet pas de se perdre en cogitations romantiques sur la beauté des valeurs ou des systèmes d’éthique. Naturellement juste et jolie, Ellen n’a pas vraiment de rapport avec la bonté acquise de son mari, dont les actes, d’une certaine manière, trahissent un souci conceptuel de civilisation davantage qu’une sensibilité innée où le cœur se prononce avant la raison. Or c’est précisément cette différence de vertu qui va présider au sort respectif de cet homme et de cette femme : le premier, parangon de tous les artifices de la civilisation occidentale, sera vaincu rapidement par la manifestation des forces naturelles, tandis que la seconde, en butte à cette même nature puissante, y trouvera l’occasion instinctive de souscrire au primat de ses origines.
À de nombreux égards, le mariage conventionnel d’Ellen et d’Austin Roxburgh aura moins été une révélation qu’une mise en sourdine des qualités essentielles de la femme. Auprès de cet homme fossile mais sympathique, Ellen aura par exemple éludé les composantes de la réalité organique, à commencer par les besoins de son propre corps. En quelque sorte désincarnée par les normes de cette union matrimoniale, Ellen, lors de son excursion familiale aux antipodes, accédera aux circonstances qui lui découvriront les foudres édificatrices de la «Vita Sexualis» – pour le dire avec la terminologie de Mishima (4). Le soudain renversement de l’ordre culturel au profit de l’ordre naturel va offrir à Ellen une prodigieuse opportunité de s’accomplir et d’amender en elle-même les capitaux d’une société qui ne lui a pas épargné les coups bas, les vexations et les allusions déplacées à ses «humbles» racines (p. 79). En d’autres termes, le tragique coup de dés qui abolira le lien entre Austin et Ellen, s’il plonge initialement cette aimable femme dans le chagrin, la délivrera ensuite de la fiction sociale en lui exhibant l’immédiateté de la nature authentique, dût-on la constater au sein de ces hordes sauvages aborigènes qui eussent probablement intéressé l’impavide caméra de Sam Peckinpah. Alors qu’elle avait longtemps rebroussé chemin en allant vers l’inorganique des lois et des contrats sociaux, jouant la sublime partition de son mariage et des rituels féminins admis (cf. p. 153), les régions australes vont réorienter Ellen vers l’organique de ses very native lands. La quantité corporelle revenue, peu à peu, va rééquilibrer les sommes d’ordinaire spiritualité conquises dans le sillon des habitudes maritales ouatées. À l’image du bouillant Mishima qui expérimente la tombée des masques sociaux en décelant son véritable élan sexuel, Ellen, à la faveur d’un séjour inattendu dans les colonies du bout du monde, regagne le centre de gravité de sa vraie nature et fait le deuil progressif de ce mari accessoire, dont les atouts et les mérites strictement politiques ne dissimulaient pas toujours la faiblesse congénitale, lui dont le rire était semblable au «hennissement désespéré d’un hongre étique» (p. 36).
Sur la Bristol Maid, le brick qui ramène les Roxburgh en Angleterre au cours de l’année 1836, une bonne partie de ce voyage commençant est entrecoupée d’analepses où nous apprenons des détails importants à propos d’Ellen et de ce qui a eu lieu à Van Diemen’s Land. Ces explorations du récent passé sont introduites par deux empreintes saillantes qui sont le présage d’un basculement décisif (ou plutôt de deux basculements : l’un ayant déjà eu lieu et l’autre se préparant). D’abord, en guise de viatique pour cette longue odyssée du retour, Ellen a conservé des fleurs «belles ou simplement étranges» (p. 35), symptomatiques d’un exotisme qui lui est resté collé à la rétine et qui prouve qu’elle n’a pas adhéré aux discours péjoratifs de ses contemporains, qu’elle revient avec des souvenirs flamboyants dans la tête et dans ses bagages. Ensuite, telle une prophétie que les romanciers affectionnent d’utiliser, la Bristol Maid, aussitôt lancée dans la relative haute mer après avoir désamarré à Sydney (5), endure la tuméfaction de ses voiles, «presque effrayantes à présent que leur panse était gonflée et que le démon de l’énergie les possédait» (p. 48). La distance désormais consommée avec Sydney renvoie les Roxburgh à un contexte de wilderness qui fait écho à l’ensemble des sensations éprouvées sur l’île de Van Diemen. L’ensauvagement du bateau n’est qu’une autre forme de l’ensauvagement perçu par Austin et vécu par Ellen lorsqu’ils ont élu domicile à Van Diemen’s Land le 3 novembre 1835, pour plusieurs semaines, sur la propriété de Garnet Roxburgh. Instantanément, avec cette acuité féminine qui n’a pas été entièrement dupée par la bourgeoisie, Ellen appréhende une terrible malhonnêteté qui suinte de toute la personne de Garnet. Ce veuf paraît avoir perdu sa femme dans des conditions suspectes qui pourraient nous encourager à imaginer qu’il y a mis du sien (cf. p. 96). Heureusement pour elle, assez vite, Ellen s’arrache de l’orbite de Garnet en vadrouillant hors de la propriété, vaquant à des promenades qui lui donnent la joie de sentir la nature insulaire, océane, inaltérée par les techniques et les visées instrumentales (cf. pp. 98-9). Ces expéditions réveillent la «créature» indomptable, l’animal de l’ancienne Cornouailles, l’être libre qui se moque des jurisprudences assimilées auprès d’Austin Roxburgh durant toutes ces années d’union traditionnelle.
Plus tard, à une étape cruciale de sa villégiature émue, Ellen, en phase ascendante de transfiguration, fait une chute de cheval après avoir abusé de la liberté du galop, n’ayant pu contrôler l’emballement de la jument qui appartient à Garnet (cf. p. 123-4). Cet épisode d’étourdissement – et possiblement aussi d’insurrection rimbaldienne de tous les sens – est suivi par une étreinte avec Garnet. Ce n’est pas une rupture mais une continuité, la suite quasiment logique d’une robinsonnade apocalyptique pendant laquelle Ellen, lentement rapatriée dans la peau dure et vivante d’une Gluyas physique et sensuelle, se recommande à la violente «sensualité» d’un homme trouble mais qui la confronte à la pulsion de vie, à l’affirmation d’elle-même, loin des leçons d’Austin Roxburgh et de sa bibliographie purement théorique. Quoique tourmentée d’avoir cédé à cette «luxure froide» (p. 125), quoique torturée d’avoir vu les «vilaines dents nues» (p. 143) de sa volonté intime, Ellen n’en est pas moins transformée, réhabilitée dans son essence de femme et pourvue maintenant d’un dynamisme qui vaut largement ce souffle colossal qui agite les voiles de la Bristol Maid.

Naufrage et compléments de métamorphose

Chez Ellen Roxburgh, nous assistons d’une façon graduée et pour l’exprimer dans le langage de Buffon au passage de l’état d’animal domestique, de nature altérée, à l’état d’animal rendu à sa liberté, à la renaissance de la nature «parée de sa seule simplicité» (6). La vision du littoral australien, saisi à l’horizon depuis la Bristol Maid, amplifie cette brèche qui se creuse dans le sanctuaire viscéral d’Ellen (cf. p. 163). L’excessive immensité de ces terres inconnues suscite l’effroi et la crainte des wisigoths à la peau noire, mais, quelque part au fond de son être, les standards qui ont érigé Ellen Roxburgh sont en train de baisser pavillon pour faire apparaître les dimensions fondamentales d’Ellen Gluyas. Cette fêlure, en outre, passe du statut de symbole au statut de réalité objective dès lors que le bateau s’échoue sur un récif à cause d’une brume épaisse (cf. p. 177). Elle est consolidée par l’aggravation de la situation lorsque les mâts s’effondrent et que les chaloupes sont mises à l’eau (cf. pp. 178-201). Le fracas des mâts effondrés ne pourrait d’ailleurs mieux incarner la disparition de toute civilisation et l’entrée incertaine dans les flots déchaînés de la nature. Au reste, quoique se sachant enceinte de plusieurs mois d’un rejeton qui a toutes les chances d’être issu de son accouplement rustique avec Garnet, Ellen ne profite pas moins de la galvanisation offerte par la mer, des promesses reflétées sur ces eaux méchantes et sur les préfigurations du littoral qu’on espère atteindre, de cette côte sauvage, eût dit Jean-René Huguenin, censément munie de luxuriances et chargée de ces aventures promptes ranimer tous les cœurs engourdis, paralysés par les dogmes sociaux (cf. p. 207).
Quatre jours d’une hasardeuse circumnavigation aboutissent à un accostage des rescapés de la Bristol Maid sur une île déserte (cf. p. 218). Déboussolés et exténués, les loups de mer, malgré leur acclimatation de professionnels, désirent fuir la promiscuité des chaloupes afin de tirer avantage d’un minimum de solitude réparatrice. Après quoi, une fois cet entracte achevé, la reprise de la mer active une tension entre les deux chaloupes, celle des Roxburgh et de leurs acolytes étant implicitement accusée de retarder les opérations de ralliement d’un quelconque solid ground. C’est la raison pour laquelle le lieutenant Pilcher, contrarié et sûrement vindicatif de ne pas être capitaine, coupe l’amarre qui relie les deux bâtiments flottants, comme s’il se séparait du poids mort des ignorants et de toutes les entraves qui jusqu’à présent avaient pu ralentir ses ambitions (cf. p. 237). Ce geste vengeur et inconsidéré, presque comparable au geste vaniteux de Lafcadio, contraint les survivants de la chaloupe abandonnée à des monuments d’espérance et d’efforts redoublés. Il faut ramer, écoper et croire en un dieu hypothétique, supporter, aussi, la fausse couche d’Ellen qui exaspère le sentiment général de désarroi (cf. pp. 240-1). Le fœtus mort est jeté dans la bouche insatiable de la mer convulsive, restitué à la Nature maternelle et qualifié de «sinistre objet», maladroitement enveloppé dans un linceul de fortune qui contrefait autant que possible les ultimes traces de culture macabre. Puis la mort derechef accable cette embarcation livrée l’impitoyable puissance maritime, lorsque Spurgeon, le petit steward, trépasse affamé et assoiffé, peut-être défait par l’invisible férule du désespoir. Cette série de ténébreux trépassements anéantit toute éventualité de bonheur, exigeant, comme aurait pu l’écrire Alain, la foi vigoureuse d’un athlète de l’existence qui pourrait «[digérer] les miasmes [et] purifier en quelque sorte la commune vie par sa [son] énergique exemple» (7). On pense évidemment à Ellen et elle illustrera merveilleusement cette vigueur exceptionnelle qui la caractérise – elle franchira les obstacles de la nature dont elle fera chaque fois des performances ascétiques. Il faut en outre se rendre compte de la rudesse inouïe de cette situation dans la mesure où son mari, Austin, a pu en venir à songer au cannibalisme pour assurer la conservation de sa vie (cf. p. 244), lui qui, pourtant, relève du plus parfait paradigme du raffinement occidental.
Quoi qu’il en soit, la terre ferme (cf. p. 246) ne sera pas un signe de tranquillité pour ces naufragés parvenus au bout d’eux-mêmes. Il n’y a que pour Ellen que ces antipodes ont une allure de métamorphose positive du Moi, et, tel ce sacré Marlow de Jeunesse qui avait enfin rencontré l’Orient «après un corps à corps avec la mer» (8), bravant le feu et la submersion, l’épouse d’Austin Roxburgh, réchappée des eaux fulminantes, lie authentiquement connaissance avec l’Australie et avec elle-même. Il se peut ainsi qu’elle soit épargnée par les sauvages pour cette raison : ils ont deviné qu’elle était proche d’eux, qu’elle était, parmi ces Blancs vomis par l’océan, l’unique individu habité par une vitalité de nègre. Les autres, tous les autres, sont massacrés subitement par les armes et les parades de ces aborigènes qui ont cru à l’agression, dont Austin Roxburgh qui meurt pathétiquement d’une lance dans le cou (cf. pp. 251-256). Dénudée par les femmes noires et par les coutumes d’ici, Ellen est allégoriquement dévêtue de toute la pantomime européenne, rhabillée d’une bucolique ceinture de feuilles composée de tiges de pampre qui forment autour de sa taille un corset de «lianes retombantes» (p. 258). La voilà devenue pas davantage qu’une Ève semi-biblique, emportée dans ce tumulte de culture antédiluvienne, astreinte aux rites de cette «communauté qui [devient] la sienne» (p. 271) en dépit de la brutalité des indigènes qui lui font opportunément sentir les aspects d’une colonisation inversée. Un «niveau de bestialité» (p. 281) s’insinue en elle et souligne encore son animalisation salvatrice, tant et si bien que son âme, «trop morne et abrutie pour se soucier de spiritualité» (p. 276), adhère supérieurement au sel de la Terre. Il s’agit là d’une espèce d’abdication de la méprisable morale judéo-chrétienne enseignée durant les catéchismes bondieusards. Affranchie de son rôle de reproductrice ou de femme soumise aux décrets d’un monde faible, Ellen ressent des montées de sève au fur et à mesure qu’elle se familiarise avec les lieux (cf. pp. 285-7), se rapprochant de l’Éros du monde naturel et conjurant le Thanatos du monde artificiel, allant de l’apollinien au dionysiaque. L’apogée de cette transformation fondatrice survient quand Ellen, horrifiée mais fascinée, découvre l’anthropophagie des aborigènes et se résigne presque mécaniquement – humainement ? – à goûter des morceaux de chair accrochés à un fémur ! Nulle part ailleurs Ellen se déleste autant de son tempérament de Roxburgh pour s’adosser aux rhizomes de l’arbre généalogique des Gluyas.

Plus jamais la femme de l’Occident, à jamais la femme de la nature

Le cycle de naturalisation d’Ellen s’interrompt lorsqu’elle se fait aborder par Jack Chance, un forçat évadé qui a plus ou moins métabolisé les manières des aborigènes, circulant dans une sécurité relative au sein de ces zones primitives (cf. pp. 294-6). Mais le jugement de ce forçat est sans appel pour la civilisation : ce qui est «monstrueux et injuste» (p. 296), ce n’est pas le soi-disant barbare du bush australien mais l’homme cultivé de l’univers occidental. Ceci étant avoué, Jack Chance ne souhaite pas s’attarder non plus au milieu de ces sauvages, ce qui fait de lui un être à la fois rejeté par la civilisation blanche ethnocentrique et frustré par l’insociabilité présumée des autochtones. En cela, bien sûr, il dérange l’unité qui était en train de forger dans la personnalité d’Ellen, et celle-ci, attirée par la perspective de s’émanciper de sa tribu, réinvestie par les derniers germes de son passé urbain, se met à percevoir chez ce forçat un «sauveur» plutôt qu’un «ravisseur» (cf. pp. 303-4). Ainsi, fuyant tous les deux à travers la nature hostile, semblables à deux fugitifs qui s’élanceraient hors des ténèbres pour se soustraire à la logique démoniaque d’un Kurtz australoïde, alors même que, se propulsant vers l’homme blanc, ils se dirigent vers ce Kurtz maléfique, Ellen et Jack s’apparentent à un binôme dominé par un instinct d’aventure amoureuse, s’enlaçant et se dénudant, «[atteignant] ce point où chacun est également exalté et également condamné» (p. 315). Or c’est justement ce revirement corporel qui peu à peu rétablit Ellen dans sa métamorphose de femme, dans son essence féminine qui la débarrasse des accidents de la féminité britannique où elle n’était que la potiche d’une idéologie suprématiste et désensibilisante, abusivement guindée afin de dissimuler ses effigies monstrueuses. En réalité, par l’amour qui se dessine avec Jack Chance, par cette volonté d’aimer ce méchant qui a tué sa femme à la ville (cf. pp. 340-4), Ellen, pour la première fois sans doute, connaît la passion qui soulève le corps et conclut de la sorte l’amorce de son étreinte fulgurante avec Garnet Roxburgh. En s’aimant tout en se repoussant passionnément, comme deux animaux malhabiles ne sachant pas toujours que faire de leurs attisements, Ellen et Jack «[s’apaisent] l’un l’autre avec des mains de criminels endurcis» (p. 323), l’un et l’autre étant les assassins de la conformité, de la norme et des attentes cotonneuses du monde civilisé.
Puis, à force de marcher en ligne passablement droite vers la civilisation, celle-ci finit par éclore comme une aube qui embroche un paquet de nuages. Le pressentiment des hommes régulés par la culture induit chez la veuve Roxburgh une impression de nudité, de dépouillement de tout ce qu’elle était naguère. Elle s’apprête à réintégrer la structure occidentale en étant «presque aussi nue qu’un enfant nouveau-né» (p. 347). Quant à Jack Chance, pris de panique, il repart en courant dans les abysses végétaux du bush, de peur d’être jugé par les tribunaux d’Europe et de retourner moisir dans les fers (cf. p. 350). À ce titre, Ellen se promet d’exposer le cas de Jack Chance non comme celui d’un irrécupérable malfaiteur, mais comme celui d’un repenti qui a voulu aimer une femme mieux que jadis (cf. pp. 380-8). D’ailleurs, si l’on osait une hypothèse audacieuse, il faudrait aller jusqu’à dire que l’amour civilisé n’est qu’une corruption voilée qui pousse tôt ou tard au crime, tandis que l’amour vécu en pleine nature est le seul digne d’être baptisé de ce nom.
En convalescence (ou en rechute de civilisation) chez les Oakes, un couple de fermiers, Ellen Roxburgh regarde des photographies du «Vieux Pays» (p. 363), point vraiment attendrie par ce diaporama citadin, subissant du reste quelques délires mémoriels et psychiques (cf. pp. 351-373). Le choc est évidemment culturel et ses réflexions s’aiguisent. En état de contemplation effarée, observant la disposition des êtres et des choses autour d’elle, la revenante Ellen Roxburgh, se concentrant sur le soleil «au-dessus de tout», «ne savait plus si elle devait l’aimer comme la source de la vie, ou le haïr comme la cause et le témoin de tant de souffrance et de laideur» (p. 366). Son transfert à la colonie de Moreton Bay, où on la présente à l’instar d’une «sorte d’héroïne» (p. 376), ne va pas arranger sa discrète répulsion intérieure de la common decency. Là-bas, dans ce sommet de société colonialiste, les initiatives du capitaine Lovell sont des prises de pouvoir typiquement phallocrates, des façons de la superviser, ce qui a pour conséquence immédiate de déchoir Ellen à un rang civilisé de femme captive. Elle est en définitive rééduquée aux mœurs de l’Angleterre, aux expectatives de la typologie occidentale. On va même confronter sa version des faits avec celle de l’acrimonieux Pilcher, survivant aussi de la Bristol Maid, incapable d’avouer à Ellen l’immoralité de son geste maintenant que tout est englouti par le temps (cf. pp. 395-400). Il est probable que Pilcher, surrounded by nature, n’aurait pas eu cette déplorable attitude. Cela tend à confirmer que la civilisation rend les hommes mauvais et que la nature pourrait les perfectionner ou les réconcilier avec la meilleure part d’eux-mêmes. D’où le détachement d’Ellen, son indifférence aux modalités de Moreton Bay, notamment auprès d’un aumônier cabotin devant lequel elle «se [sent] désespérément animale» (p. 408). D’où, encore, sa préférence de la «nudité» plutôt que le choix d’une «honte déguisée» (p. 413). Ellen était beaucoup plus véridique à peine vêtue de sa ceinture de feuilles, et, à l’inverse, la prodigalité de ses vêtements sociaux n’a jamais fait qu’alimenter un mensonge social ainsi qu’un mensonge qu’elle se faisait à elle-même. Désormais renforcée par cette conviction, jamais plus Ellen ne sera trompée par les cadeaux empoisonnés de la culture européenne, pas davantage qu’elle ne se laissera persuader par la rédemption bouffonne de Pilcher, «marin déchu» et «fervent architecte» (p. 412) d’une chapelle officieuse, facteur Cheval d’une «folie» mystico-solipsiste qui résonne avec celle d’Almayer (9).

Notes

(1) Patrick White, Une ceinture de feuilles (Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2013). Traduction de Jean Lambert.
(2) Cf. Montaigne, Essais, III, 13 (cité par Blaise Pascal, Pensées – B 294).
(3) Pascal, Pensées (B 294).
(4) Mishima, Confessions d’un masque (nouvelle traduction de Dominique Palmé).
(5) Signalons qu’un premier segment de ce journey home a d’ores et déjà été accompli entre Hobart Town (Van Diemen’s Land) et Sydney. La Bristol Maid, elle, n’entame son périple vers le Royaume-Uni que depuis le port de Sydney.
(6) Buffon, Histoire naturelle.
(7) Alain, Propos sur le bonheur (16 mars 1923).
(8) Joseph Conrad, Jeunesse.
(9) Joseph Conrad, La folie Almayer.

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