En attendant le Prince : La Mélancolie de la résistance de László Krasznahorkai (02/12/2006)

Fergus Day and Maximilian Le Cain : «What's your interpretation of the Prince character ? What does he signify ?»

Béla Tarr : «I don't know. I haven't seen him. I have only seen his shadow. That's all, what you too have seen. The same. You know, I don't like to explain anything about the story. You have seen it half an hour ago.»

«Prince hurle, remarqua le factotum avec une égale indifférence au-dessus du pépiement incessant et de plus en plus hystérique. Lui dit : lui toujours libre. Lui est au milieu des choses. Et au milieu des choses lui voit tout. Et tout est ruine totale. Pour partisans lui est prince mais pour lui, lui est le plus grand Prince.»
László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance (Gallimard, coll. Du Monde entier, 2006, p. 206).


La Mélancolie de la résistance est un des plus beaux romans qu'il m'a été donné de lire. Je puis bien prétendre que j'attendais – fatigué de parcourir, à quelques exceptions près (ayant pour noms bien connus des lecteurs de la Zone Renaud Camus, Maurice G. Dantec, Sarah Vajda, Jean Védrines...) les nullités pompeusement publiées par nos écrivains si impeccablement français qu'ils en mâchent et savourent, avec force phrases grandiloquentes et néons de plateaux télévisés desséchant leur maquillage, la prétention imbécile derrière laquelle notre pays offre au monde, qui n'en a cure et s'en gausse, son impuissance verbeuse –, j'attendais donc depuis quelques mois de subir un tel choc et j'aurais encore pu attendre plus longtemps puisque ce n'est que, nul doute sur ce point, la relative célébrité des films de Béla Tarr, qui a poussé Gallimard, presque vingt années (ce qui est, en soi, absolument honteux et bien triste, lorsque l'on songe à la vogue éditoriale de talentueux romanciers hongrois tels que Kertész, Esterhazy ou Marai) après sa parution en Hongrie (1989), à traduire (superbement, grâce à Joëlle Dufeully) le deuxième roman de László Krasznahorkai, auteur du Tango de Satan, disponible chez ce même éditeur. Je souris malicieusement en jetant un regard vers le massif livre de Littell, bien évidemment vierge de toute lecture, que je faillis préférer à celui, hypnotique et dont cette note critique tente de reproduire le style louvoyant, les phrases aussi longues que les plans de Tarr (à moins que cette équivalence ne soit bien évidemment vraie que dans l'autre sens) de ce romancier ayant reçu, et à fort juste titre, le prix Kossuth, la plus haute distinction littéraire hongroise. À présent que, grâce aux ventes remarquables des Bienveillantes, les éditions Gallimard vont pouvoir se consacrer, espérons-le, à quelques ambitieux projets (la Bibliothèque de la Pléiade accueillant pourquoi pas Kierkegaard ?), il serait proprement inadmissible de ne point traduire, et avec l'aide du Centre national du livre si l'on veut, tous les ouvrages de Krasznahorkai.
Une façon commode de résumer le sujet de La Mélancolie de la résistance (seule sa deuxième partie a été adaptée par le génial cinéaste) serait d'affirmer qu'il nous donne à voir le combat titanesque entre les forces de l'ordre et celles du chaos qui triompheront dans les pages finales, proprement éblouissantes (puisqu'elles décrivent la lente, méthodique et rationnelle décomposition du cadavre d'un des personnages, Mme Pflaum), de notre roman. Commode et fausse manière puisque le retour à l'époque bénie précédant le dérèglement pour le moins fâcheux induit par l'invention de Werckmeister est synonyme, pour les pauvres oreilles de Valuska et de son protecteur, le savant M. Eszter, de couacs affreux : le retour à un prétendu Éden est une voie ainsi immédiatement barrée, avec quelle truculente ironie, par le romancier. De même, l'ordre tant escompté par Mme Pflaum ne parviendra à s'incarner que sous les dehors, autoritaristes et athées, de la virago madame Eszter, à l'origine d'un slogan typiquement populaire (la popularité suspecte de certaines récentes démocraties socialistes) «Cour balayée, maison rangée», qui deviendra très vite le seul et unique viatique, en guise de programme métaphysique, dont se repaîtront les cervelles obtuses des villageois, lymphatiques médiocres et éternels pilliers de bars. De même, le simple d'esprit Valuska retrouvera justement celui-ci lorsque, dédaignant le somptueux spectacle des sphères éthérées (la première scène du film de Béla Tarr est fameuse) dans lequel son âme innocente a trouvé refuge, il sera confronté aux horreurs d'une nuit de pillages, de viols (sa propre mère, la ridicule Mme Pflaum, devenue la victime d'un homme qu'elle a involontairement excité lors du mémorable voyage en tortillard qui ouvre le roman) et de meurtres. Ensuite, l'adjectif que j'ai choisi un peu trop rapidement, ce facile titanesque, en guise d'une de ces métaphores ridicules que chérissent tant les journalistes, est tout simplement faux : la nuit d'émeutes n'a rien de si grandiose qu'elle puisse étonner un seul instant les lecteurs d'un pays qui, il y a quelques mois, était proche de (à vrai dire : aurait dû) décréter la loi martiale sur son territoire, vaste comme la banlieue universelle dont parle Camus. D'ailleurs, une fois les pillards promptement coffrés, Mme Eszter (cette dernière ayant accédé à de hautes responsabilités ainsi qu'au lit dudit colonel) ainsi que son nouvel amant, le patron des forces armées dépêchées dans le petit village pour y réinstaurer l'ordre, auront soin de ramener l'événement aux allures apocalyptiques à une banale émeute due à la présence d'esprits échauffés par l'alcool et les phrases d'un mystérieux Prince, sur lequel personne ne parviendra à mettre la main, Prince nabot et contrefait dont les étranges propos, hurlés dans un gazouillis strident et traduits par une brute peu au fait des subtilités de la langue hongroise, n'auront été écoutés, transi d'effroi, que par le seul Valuska, que personne n'écoute (hormis le savant Eszter, que plus personne n'écoutera d'ailleurs) et qui finira enfermé dans un asile. Une fois de plus, la très vieille équivalence entre le Mal et le néant ou plutôt entre le Mal et le mauvais rêve (qui ne ressortit point exactement du néant mais plutôt du non-être), nous est donnée, magistralement, par un romancier, qui s'amusera ainsi, doublant la splendide étoffe toute brodée de vieilles peurs et d'attentes millénaristes d'un paletot grotesque revêtu par une poignée d'ivrognes incurables, de la propre grandiloquence de ses ridicules personnages en ramenant toute la sombre affaire (la venue des forains transportant une baleine, l'embrasement des va-nu-pieds diligentés par le Prince, sa mystérieuse disparition, la punition des coupables, l'enterrement des victimes...) à quelque déplacement de bande ayant viré à l'émeute citadine vite matée par une poignée d'hommes en armes et les délires poético-métaphysiques d'Eszter et de son benoît commis Valuska à de pitoyables rêveries totalement déconnectées de la réalité, consistant par exemple, pour Eszter, à savoir correctement planter un clou.

Addendum.

Je ne puis résister au plaisir de livrer à mes lecteurs une partie de la note ci-dessus qui a été traduite en hongrois, ici :

«Ha kényelmesen összefoglalnánk Az ellenállás melankóliájának lényegét, azt állítanánk, hogy megmutatja nekünk a titáni harcot a rend és a káosz erői között, mely utóbbiak azután győzedelmeskednek regényünk ragyogó utolsó lapjain (hiszen az egyik szereplő, Pflaumné tetemének lassú, módszeres és ésszerű fölbomlását írják le). Ez egyszerű és hamis volna, mert a visszatérés a rendetlenséget megelőző áldott, de legalább is kellemetlen korszakhoz a rettenetes gikszerek szinonimáját jelenti Valuskának és protektorának, a tudós Eszter úr szegény fülei számára. A visszatérés egy állítólagos Édenhez így utat jelent, melyet azonnal elbarikádoz a regényíró, és milyen vaskos iróniával! Ugyanígy a Pflaumné által olyannyira áhított rend csak a külsőséges, autoriter és ateista alakok alatt köszönt be, egy igazán népi szlogenből eredőn (az elmúlt szocialista demokráciák gyanús népszerűsége) : «tiszta udvar, rendes ház», amely hamarosan az egyetlen útravaló lesz mint metafizikai program, melyből táplálkoznak a tompa falusi agyak, középszerű és tunya figurák, a bárok örök oszlopai. Ugyanígy az egyszerű Valuska éppen ezt leli meg, amikor elutasítva az éteri szférák pompázatos előadását (Tarr Béla filmjének első nevezetes jelenete), amelyben ártatlan lelke menedéket talál, szembetalálja magát egy fosztogató, gyilkos és erőszakos éjszaka borzalmaival (saját anyja, a nevetséges Pflaumné egy férfi áldozata lesz, akit önkéntelenül felizgatott a regényt nyitó emlékezetes görbe utazása során). Azután pedig a melléknév - amelyet kissé elsietve választottam: a könnyű titáni mint ama nevetséges metaforák egyikét, amelyeket olyannyira kedvelnek az újságírók - egész egyszerűen hamis. A fölkelés éjszakájában ugyanis nincsen semmi grandiózus, amely egyetlen pillanat alatt megdöbbentené egy olyan országnak az olvasóit, amely éppúgy szétterjeszkedik, akár az egyetemes külváros, amelyről Camus beszél. Ismét előttünk áll a Gonosz és a semmi, vagyis inkább a Gonosz és a rossz álom közötti meglehetősen régi egyenlőség, melyet pompásan elénk állított egy regényíró.»

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