Pro Europa : de l'Occident à l'Europe, par Francis Moury (26/03/2005)

Crédits photographiques : Rodrigo Abd (Associated Press).
J'amuserai sans doute Francis et Serge en affirmant que l'un et l'autre me paraissent être des... démons pour le moins originaux puisque leur constante préoccupation, bien évidemment lorsqu'ils pénètrent dans la Zone, est de se tourmenter mutuellement. Je commençais donc à me dire, ironiquement, que tardait la réponse que sans nul doute, Francis allait m'adresser et qui, sans nul doute aussi, critiquerait forcément l'imposant travail de Serge pour légitimer le non au projet de Traité constitutionnel européen.
Voici donc la réponse de Francis Moury à Serge Rivron. Je m'attends, cela va sans dire, à recevoir d'ici peu la réponse du démon au démon si je puis dire, débutant ainsi, sous un ciel parisien bas et lourd, une nouvelle et je l'espère passionnante disputatio...

«Les trois formes dont j’ai parlé plus haut se trouvaient réunies dans la République romaine, et on avait fait à chacune une part si égale et si exacte, elles concouraient si bien toutes à l’administration, que personne ne pouvait affirmer, même parmi les Romains, si Rome était une aristocratie, une monarchie ou une démocratie. Comment, en effet, l’affirmer ? À considérer l’autorité des consuls, il semblait qu’il y eût monarchie, royauté ; celle du Sénat annonçait une aristocratie ; enfin, en voyant la puissance du peuple, on croyait fermement avoir sous les yeux un État démocratique.»
Polybe, Histoires, VI, 11, cité par J. Imbert, H. Morel, R.-J. Dupuy, La Pensée politique des origines à nos jours (P.U.F., coll. Thémis – textes et documents dirigée par Maurice Duverger, Paris, 1969).

«Non ! Les Allemands du jour ne sont pas pessimistes ! Schopenhauer, je le répète, le fut en bon Européen, non en Allemand. […] Nous nous trouvons, Européens, devant un immense monde de décombres d’où émergent encore quelques hauts monuments, mais où beaucoup ne tiennent plus, rongés de vieillesse, que par un inquiétant miracle, et où la plupart jonchent le sol ; le pittoresque du spectacle est assez vif – où fut-il jamais plus belles ruines ? – et la mauvaise herbe foisonne, petite ou grande, sur le tout.»
F. Nietzsche, Le gai savoir V, 357-358, trad. française d’Alexandre Vialatte (Gallimard, coll. N.R.F., Paris, 1939).

«Nous devons éviter la tendance à la formation de ce que l’on pourrait appeler l’État totalitaire […] : un tel État serait essentiellement païen, incompatible par nature avec le génie de notre civilisation chrétienne.»
Antonio de Olivera Salazar (extrait d’un discours prononcé le 26 mai 1934), cité par J. Imbert, H. Morel, R.-J. Dupuy, op. cit., supra.

«On utilise les vieilles notions, et l’on s’aperçoit que, les mots restant les mêmes, les concepts qu’ils recouvrent changent profondément. Faire l’histoire politique de la période 1815-1974, c’est constamment découvrir des réalités nouvelles. Pourtant les mots nouveaux se frayent difficilement la voie. On parle encore, comme en 1820, d’État, de «gouvernement», de «parlement», de «libéralisme» de «gauche», de «droite», de «nationalisme», de «démocratie».»
Jean-Baptiste Duroselle, L’Europe de 1815 à nos jours : vie politique et relations internationales (P.U.F., coll. Nouvelle Clio, Paris, quatrième édition mise à jour, 1974).

«Il était plus difficile de tenir une place de premier rang à la tête d’un pays que ni sa population, ni son étendue, ni ses ressources financières ne classaient parmi les grandes puissances au début de la seconde moitié du XXe siècle. Les vues audacieuses, ou utopiques, pour transformer les organismes d’Europe occidentale en une nouvelle structure englobant tous les États de l’océan atlantique à l’Oural ne devaient pas avoir de succès.»
Jean Vidalenc, La France de la diligence au Concorde (P.U.F., coll. Le fil des temps, Paris, 1975).

J’ai lu le précis travail critique de Serge Rivron sur le nouveau traité relatif à la Constitution européenne. J’avoue qu’en dépit des points douteux ou inquiétants qu’il soulève bien au fil de son exploration très dense, l’essentiel ne me semble pas être là. Ce traité, cette Constitution-là subiront le sort des traités antérieurs, des Constitutions nationales antérieures : les juristes et les politiques les amenderont jusqu’à les rendre méconnaissables au fil des intérêts du moment. Seuls les principes les plus essentiels auront une chance d’en subsister et les principes ne se trouvent pas dans les détails obscurs d’un alinéa modifiable par une sous-commission de bureaucrates. Au fond, qu’importe ce texte précis que personne n’a lu et que personne n’a envie de lire : seuls les juristes et leurs élèves l’étudieront. Ce texte n’est qu’un résultat : il y en a eu avant lui, il y en aura après lui. En revanche l’Occident existe. L’Europe existe. Car c’est bien de cela qu’il s’agit et de rien d’autre. Elle est la cause profonde dont ces chiffons de papier sont la conséquence : elle est leur cause première, motrice, finale.
Europa était la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, enlevée par Jupiter métamorphosé en taureau. Europa signifiait aussi une partie du monde romain. Horace employait le terme tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Son mécène et protecteur Auguste faisait de même. Il faut noter qu’Europa ne se nommait pas encore Occident. Et quand aujourd’hui en 2005 on pense «Occident», c’est pour se souvenir d’abord de ce livre tragique et philosophique écrit en 1921 au lendemain de la Première Guerre mondiale par Oswald Spengler, nous voulons dire : Le déclin de l’Occident qui dénonçait l’absurde destruction par l’Occident de sa propre puissance. L’Occident dominait le monde 7 ans plus tôt. Puis deux guerres mondiales eurent raison, hélas, de ses empires et de son influence politique. Je sais bien que résumer les faits, en matière d’histoire, c’est les déformer. Mais il faut bien résumer de temps en temps pour se souvenir efficacement.
Lorsque après la Deuxième Guerre mondiale, les USA financèrent la reconstruction de l’Europe libre face au bloc communiste, ils n’eurent de cesse de favoriser son unité politique pour bien des raisons. Les tentatives d’union politique ou militaire («Conseil de l’Europe» en 1949, «Communauté européenne de défense» en 1952) échouèrent car elles étaient prématurées. Le «Marché commun» (1957) fut en revanche couronné de succès, à tel point que la Grande-Bretagne y posa sa candidature dès 1963 et s’y intégra après le départ du général de Gaulle. Ce qui constituait la fragilité essentielle de l’Europe dans les années 1970, c’était l’inflation et les crises monétaires. On créa le «serpent monétaire» en guise de premier remède imparfait. Aujourd’hui nous avons l’euro. Je suis né en 1960, année de l’adoption du nouveau franc et pour moi cela signifie quelque chose : le nouveau franc nous conférait un pouvoir d’achat dérisoire lorsque nous nous rendions ces dernières années à l’étranger. L’euro nous confère un prestige international retrouvé aux yeux des non-Européens. Nous le payons cher mais il vaut cher.
Lors de la création de l’euro, certains restaient sceptiques. Un boursier japonais avait alors déclaré à la télévision en substance : «Nous attendons de voir à quel niveau va se négocier sur le marché des changes cette nouvelle monnaie» et les Anglais ne disaient pas autre chose. Nul n’imaginait que l’euro séduirait un jour davantage les investisseurs que le dollar US : c’est pourtant le cas actuellement. En matière de politique étrangère, nul ne pensait que l’Europe s’opposerait efficacement à l’hégémonie américaine sur le terrain diplomatique : le conflit des Balkans, l’occupation israélienne de la Palestine puis la seconde guerre d’invasion de l’Irak ont démontré le contraire. On entend parfois un argument qui se veut purement réaliste et qui dit en substance : «L’Europe n’a pas les moyens de son ambition : elle n’a pas la puissance militaire lui permettant d’être indépendante des USA». Cet argument est faux depuis que la France possède l’arme atomique grâce au général de Gaulle. La Grande-Bretagne la possède aussi d’ailleurs : la Grande-Bretagne est médiateur temporel et spatial entre l’Europe et les USA. Telle est et sera toujours sa vocation. Soit dit en passant.
Qu’on y songe bien : l’euro vaut aujourd’hui davantage que le dollar américain. C’est une réalité. Personne ne croyait il y a dix ans que cela fût possible. Les Européens se sacrifient socialement pour lui donner consistance. Ils payent la valeur de leur monnaie en nombre toujours plus élevé de chômeurs et de rmistes d’une part ; ils veulent à présent une Europe sociale légitimement. Prétexte pour les socialistes, les néo-communistes à s’intéresser au concept d’Europe. Ils aiment les structures bureaucratiques. Ils ne sont pas les seuls : la bureaucratie est malheureusement l’instrument moderne de la puissance. Les USA sont noyés sous une bureaucratie impressionnante, comme on sait. La bureaucratie est un instrument et non une fin en soi. Réduire l’Europe à sa bureaucratie, c’est être myope.
La finalité de cette Europe est-elle une Europe des États» (général de Gaulle) ou des «États-Unis d’Europe» ? Ce sera un mélange des deux dont le dosage variera suivant les domaines d’application et, là encore, les intérêts du moment puisque la politique est l’art de s’adapter en se conservant. La question n’est donc pas là non plus. Elle est ailleurs : elle est plus ancienne. Il s’agit d’être fidèle au destin naturel et moral symbolisé par l’idée même d’Occident – cet Occident qui est un héritage de cette partie de l’Imperium qu’on nommait Europa. L’Occident, avant d’inventer la puissance politique et bureaucratique moderne sous les Romains, a inventé la liberté grecque de l’esprit. Cette liberté s’est associée au christianisme et cette association lui a permis de dominer le monde effectivement. Les USA ne sont dans cette optique, celle même de ses pères fondateurs, qu’un enfant énergique de l’Europe manifestant avec encore plus d’évidence ses vertus pragmatiques et industrielles, militaires et culturelles. Mais les manifestant parfois hâtivement, d’une manière désordonnée ou égoïste. Cela passera aussi et l’essentiel n’est pas là non plus.
En fait l’Europe occidentale conserve son statut de mère de la modernité parce que c’est de ses entrailles qu’elle est née. Et l’Europe politique a vocation à devenir une Europe financière, militaire, intellectuelle qui soit un modèle pour le monde de la même manière qu’elle le fut à plusieurs reprises dans l’histoire. César, Napoléon et d'autres l’avaient compris du point de vue militaire mais aussi juridique et politique. Ce que nos amis des autres continents attendent de nous aujourd’hui, c’est que nous retrouvions une puissance suffisante pour contre-balancer l’influence hégémonique actuelle des USA : cette attente nous confère un prestige mondial à nouveau à son zénith du point de vue moral, social et financier. Je veux dire que les conceptions modernes de la protection sociale, de la morale, de la rationalité financière et économique sont pour ces continents clairement européennes. Il faut donc saisir cette occasion d’étendre notre puissance et notre bénéfique influence sur le monde. Par l’Europe nous retrouverons le prestige de la notion d’Occident. «C’est idéaliste et de ce fait, cruel» comme dit l’autre. Certes. Mais la politique est affaire d’idéalisme. En matière de politique, l’idéalisme équivaut au plus dur réalisme. Les hommes politiques n’en sont que les instruments contingents. Pour cet idéalisme, nous avons su nous sacrifier plusieurs fois. La construction libre de l’Europe politique nous donnera les fruits de nos efforts et sinon à nous, aux générations futures qui reconnaîtront ce qu’elles nous doivent.
Nietzsche, Paul Valéry et bien d’autres se concevaient d’abord européens : ils savaient que l’appartenance nationale était une catégorie de cette appartenance supérieure parce qu’ils avaient conscience au plus haut point de la valeur et de la noblesse de notre héritage commun. Lorsque les Japonais de Meiji ou les Thaïlandais de Chulalongkorn ont choisi d’occidentaliser leur pays, ils ne disaient pas «le franciser» ni «le germaniser», ni «l’angliciser». Ils pensaient synthétiquement et non analytiquement. Les Spartiates des Thermopyles, les Athéniens de Marathon pensaient en Grecs ; les sénateurs romains pensaient en terme d’Impérium : on n’échappe pas au destin de la grandeur. Le catholicisme est né politiquement parce que cette volonté d’universalité (comprenant et aimant les particularités) était née chez nous. D’un point de vue positiviste comtien, il faut être et se vouloir toujours davantage européen : ce n’est qu’à ce prix qu’on est Français et ce n’est qu’à ce prix que la France maintiendra la place qui est naturellement la sienne au sein de l’Europe. Celle d’un phare aussi bien naturel qu’artificiel ayant toujours eu vocation à éclairer la marche.
Voilà achevée cette réflexion politique de circonstance au but tout pragmatique : on peut toujours et tout aussi bien se considérer comme «citoyen du monde» (Sénèque), voire considérer que les affaires mondaines ne valent pas une heure d’attention car le monde sublunaire est vicié (Plotin) mais enfin, en tant que Français et Européen de 2005, j’ai cru de mon devoir de vous livrer ces quelques réflexions hic et nunc.

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