Lapidaire (sur Avanim de Raphaël Nadjari), par Sarah Vajda (03/04/2005)

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Crédits photographiques : Uriel Sinai (Getty Images).
Pour Marie-Laurence B.

À l’envi, songeant à l’économie des moyens narratifs, au travail des acteurs, au déroulement du scénario, ce vocable revient, unité absolue du fond et de la forme, pour chanter la grandeur et l’intelligence d’Avanim (Les pierres), nouvelle gemme d’Israël venue, à seule fin de contredire les idées reçues, d’évanouir les images du journal télévisé et les idées communes qui parlent de spécificités religieuses ou communautaires.
Oh ! Apparemment, il ne s’agit que d’un tout petit sujet, de celui-là dont les mâles se vengent d’ordinaire par la lapidation : l’adultère. Ce n’est rien, une jeune femme qui, sans amour et haine, se meurt de la vie quotidienne. A Vienne, elle eut nom Femme gauchère en 1976, sous la plume de Peter Handke, cette femme qui, un jour, sans raison, demande à son époux de quitter la maison ; dans la lumière de l’île de France, sous la plume de Jean Giraudoux, en 1940, elle fut Edmée, l’élue ; enfin, en 1975, elle s’appelait Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080, Bruxelles, sous la caméra de Chantal Akerman ; à Tel Aviv, loin de la plage et des fastes sans pareil de la post-modernité triomphante, dans le modeste quartier d’Hatikva, ne souriez pas : ce nom signifie l’espoir, elle se nomme Michele. Là, rattrapée par l’Histoire, une trentenaire sépharade écrit, silencieuse, un nouvel avatar de cette commune saga dont Moderato cantabile fit pour longtemps résonner la paisible démence.
Sur la terre où explosa le Cantique des cantiques, la jouissance s’est vue domptée par une Synagogue menteuse. Ici les cheveux de la fiancée doivent être couverts, ses jambes dévoilées à la seule ombre de la nuit, ses seins, ses hanches réservées à la maternité et à l’allaitement.
L’emprise du désir.
Tête nue, jupe au-dessus du genou, une jeune femme au visage anguleux fume fébrilement à la terrasse d’un café. Un homme sans qualité l’y rejoint. Elle se lève. Il s’enquiert : «Tu as payé». Le spectateur se rassure, elle paiera… au centuple, la jouissance interdite. En silence, l’homme et la femme se dirigent vers un motel pour y réciter sans contrainte ni vice le vieux chant qui, jadis, unit un monarque d’Israël – le plus grand puisque à lui fut donné par le Très-Haut la permission, d’édifier le Temple –, et une infidèle, Balkis, reine de Saba.
Les amants se séparent en silence. «Je t’appelle».

La vie comme elle va.

Une femme heureuse en vérité : un amant parfait, un père attentionné qui est aussi son employeur et un mari tendre et aimant capable de cravacher dix à douze heures par jour pour lui offrir une vie meilleure. D’où vient la cause de sa tristesse, qui est aussi la nôtre ?
Nous nous hâtons aux côtés de cette femme ordinaire, arpentons en sa compagnie la face cachée de Tel Aviv/ nouvelle Babylone. En sa compagnie, loin du quartier des plaisirs, nous sommes les employées de nos pères, les servantes de nos maris et les mères d’enfants que nous n’avons pas le temps d’aimer. Il nous faut, en solitude et néanmoins en couple, lever le gosse, le vêtir, le conduire à l’école, gagner notre pain, courir le chercher, le baigner, le faire dîner, lui conter une histoire, aller au supermarché et la nuit précédant le shabbat cuisiner, dresser la table, briquer la maison pour que la fête soit parfaite absolument et se réjouir et veiller et se distraire à écouter mari et père parler affaires, de l’argent qui ne vient pas et surtout entendre le silence de la joie, le silence de la vie laminée par l’ordinaire. Tout ceci n’est pas une tragédie. Ce n’est que la commune loi des femmes et des mères, la transcription moderne de l’antique malédiction, l’étrange partage et mise en communauté des tâches dans le monde où nous sommes, à Paris ou à Tel Aviv, sur la route de Madison, à Londres ou à Bombay. Pourvu que le plaisir ne surgisse pas, montreur d’ombres, révélateur de l’aliénation. Pour Michele, il est trop tard, nous le savons pour l’avoir entendu murmurer, éperdue d’un sentiment sans nom, à l’oreille de son fils de cinq ans : je suis amoureuse. Désormais le manque a le visage de sa vie où l’attente comme une vague emporte le quotidien. Charles Bovary, comme à l’accoutumée, est un honnête voire un saint homme. Les femmes gauchères ne trompent jamais leur époux, mais leurs vies : ce sont de vives cavales qui chevauchent une chimère pour découvrir un jour sa nature mortelle. Pour Michele, dès le second rendez-vous, ce sera chose faite. L’office est dit.

L’enterrement interdit.

La fiancée se hâte en vain. La police a monté un barrage. Nul n’approche du lieu de l’attentat, les forces de l’ordre craignent une seconde explosion. En aveugle, la femme adultère tente de forcer la digue. Que veut-elle ? Revoir la main qui la caressait, la bouche qui l’embrassait, la jambe qui l’enserrait, le tronc qu’elle aimait toucher, l’organe qui lui rendait sa voix ? A l’hôpital, après des heures d’attente, la femme adultère s’entend dénier le droit de savoir, elle n’est pas de la famille. A la clandestine, est refusé le droit de s’incliner devant la dépouille, la charogne du bien-aimé. Le médecin qui finit par saisir la situation l’envoie consulter le psychologue – l’institution est la même à Paris, à Jérusalem, à Tel Aviv ou à Houston Texas ! Pas le temps, rendez-vous, rendez-vous, les femmes sont toujours des Alice courrant dans des terriers après d’étranges lapins et à celle-ci, l’Histoire en a posé un splendide. L’amante illégitime court chercher son fils, affronter l’institutrice qui l’a attendue bien plus d’une heure et son tendre époux qui geint sa vie difficile, ses espoirs d’enrichissement et de deuxième enfant…

La fuite.

La femme gauchère se glisse hors du domicile conjugal, court vers les lumières de la ville, là où de jeunes corps se livrent à la débauche, passe le long des néons des boîtes de nuit, et s’arrête sur la plage abandonnée. Au matin, l’amante sans amant rentre. Au matin, la femme adultère, séparée à jamais du corps du délit, affronte le tribunal des hommes. Elle affronte l’angoisse qui, une nuit durant, ravagea un père et un mari dans une ville où l’ennemi n’est jamais loin. A présent, c’est au tour de l’enfant d’appeler sa mère.
Avec une violence sans pareille, lapidaire il va sans dire, le tribunal annonce à la désespérée qu’une femme mariée ne saurait quitter la maison nuitamment sans la permission de son époux. Irrité, jeté hors de lui par son silence de pierre, le père enfin, la répudie : ne m’appelle plus jamais père. Les mots aussi sûrement que les pierres lapident. Voie sans issue, la porte de la maison familiale se ferme, le phare s’efface dans la tempête, la séparée s’enfuit, emportant quelques tee-shirts et serrant dans ses bras son fils, court à l’école demander asile à l’institutrice, une femme célibataire, dont la pédagogie évoque le rêve des kibboutniks.

Du bon usage de la trahison.

Anesthésiée par la violence paternelle, l’orpheline de père vivant se décide à aller dévoiler à un avocat, puis à la police, les noms et les méfaits de ceux qui ont métamorphosé un père attentif et aimant en ce monstre de rigidité : une secte orthodoxe qui, du comptable complaisant, obtint qu’il gonflât les effectifs de l’école talmudique en création pour gruger l’État et doubler sa subvention. Oh ! Le jeune rabbin qui ne supporte pas de la voir entrer tête nue à la synagogue, comme elle alla toujours, a d’excellentes raisons de créer un lieu de culte nouveau : la licence à Tel Aviv est un fait avéré et le temple, déserté. Se font face deux rabbins : un vieillard délicieux, rabougri et moqueur comme le furent longtemps les juifs, survivant du «pogrom majeur de l’ère industrielle», qui, en son universelle bienveillance, comprend le désarroi de la jeunesse et admet que la perspective de mourir bientôt dans un attentat, sur le front ou lapidé à un check point, excuse pleinement ce crime et qu’en l’absence de paix, aucun effort de reconversion n’est nécessaire et un homme dans la force de l’âge, au cœur dur, à l’exigence féroce. La vieillesse a le visage du juste et la religion, la très haute charge de consoler les douleurs humaines, opposée à l’intransigeance du jeune dogmatique qui prétend, né à l’aube, connaître le chemin. La police perquisitionne et arrête le mauvais rabbin. Ivres de rage, ses disciples traquent «la pute», la «donneuse», l’institutrice s’interpose. Une pierre est lancée, l’intercesseur, tué.
Ironie de l’intelligence : cette mort inique, cette mort/métaphore de la disparition de l’utopie en terre juive est le fruit d’une juste trahison. Une vieille antienne juive… la trahison de Flavius Josèphe, la première, inscrivit Israël dans l’histoire du monde, l’arrachant à la seule histoire du Salut. Michele rejoue la geste de Josèphe qui dévoile l’opacité de la Synagogue. Ici et maintenant, il s’agit encore de décider entre une vision téléologique et une vision pratique, politique. Il s’agit de décider du suicide ou de la survie d’une nation.
Épilogue et non pas happy end.
Au cimetière, le rabbin généreux réconcilie comme il le peut la fille prodige et le père sévère.
Désormais, dans les rues de Tel Aviv, une divorcée parmi toutes les femmes, se hâte, mercredi soir, en rentrant du boulot, d'aller chercher son fils au domicile paternel.
En une heure cinquante, toute la complexité de la terre promise devenue une terre commune a été dénudée : les pierres qui tuent, le retour de l’obscurantisme, la vie difficile, cette réalité qui demande à être répétée, Israël n’est pas une terre de millionnaires, mais aussi de prolétaires, l’utopie du kibboutz avortée et ce qu’Amos Oz, inlassable, a conté au fil du temps, la défaite des femmes en cette terre.
Le visage de la jeune mère d’Amos Oz, femme gauchère qui se suicida, Amos avait alors une dizaine d’années, se sur-imprime maintenant au visage de pierre de Michele, la silencieuse.
Elle emportera son secret dans la tombe et un jour, orphelin, son fils devra refaire le chemin qui fut celui du grand écrivain : recoller les morceaux du passé maternel pour découvrir l’offense faite aux femmes, sur la terre où Ruth, Balkis et Bethsabée furent tant et si fort aimées, en souvenir de Sarah et de Rachel.
Construire un pays neuf sur une terre en guerre perpétuelle – au sein d’un peuple où, chaque matin, les hommes «remercient Dieu de les avoir crées hommes» et les femmes de les avoir «faites selon sa volonté» –, sur une terre où des prophètes auto-proclamés osent, blasphème sans pareil, expliquer la tragédie par l’assimilation des juifs d’Europe –, demeure pour les mères porteuses de la promesse une tâche difficile si ce n’est impossible.
Raphaël Nadjari est né à Marseille, en 1971. Ses films américains déjà disaient l’écart entre l’Amérique selon Elia Kazan et la vie ordinaire des «rois du pantalon» ou contaient la fuite loin d’Israël de jeunes sabrés saisis à nouveau par le rêve américain.
Ici à Hatikva, un trentenaire a chanté, sur le mode mineur, comme il convient à cet hymne national, l’impossible cohabitation dans le monde réel de l’utopie d’un vieux texte : entre le Lévitique et le Cantique des Cantiques, entre L’Ecclésiaste et le récit mosaïque, entre le conte de Ruth et Boz et l’interdit du mariage mixte, entre la ligature d’Isaac et le sacrifice de la fille de Jephté, entre le récit du déluge et le conte de Job, une dialectique est posée qui réclame que nul ne choisisse.
Nous connaissons cela. La France a été et demeure un pays féodal, une monarchie de droit divin, la fille aînée de l’Église, une république, un consulat, un empire, que ses amants voudraient réduire à une gueuse, une femme sans tête ou à perpétuel front populaire…
A ce compte, la France comme Israël à jamais demeureront, sous ces régimes de terreur, des femmes gauchères qui, sans mot dire, s’excluront du chant du monde.

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