Pierre Boutang ex cathedra, par Francis Moury (Infréquentables, 2) (15/03/2016)

Crédits photographiques : Pedro Armestre (AFP/Getty Images).
3112951835.jpgPierre Boutang dans la Zone





Ce texte a paru sous le titre Ma rencontre avec Pierre Boutang comme professeur de philosophie à la Sorbonne (1983 – 1984) dans la revue Dialectique n°10 (Lyon, février 2003) en guise de préface autobiographique à l’édition des Notes manuscrites prises à trois séminaires de doctorat (Recherches sur les noms divins) et à un cours d’agrégation (La nature et les espèces de l’irrationnel) inédits de Pierre Boutang, professés à Paris-IV Sorbonne en 1983-1984. Nous en donnons ici une version revue et corrigée, qui n'a pu trouver sa place, par sa taille, dans le dossier consacré aux infréquentables publié dans la revue La presse littéraire parue en 2007.
Dans sa toute récente biographie sur Pierre Boutang, Stéphane Giocanti, s'il cite ce texte de Francis Moury, oublie fort opportunément de rappeler qu'il a par deux fois, d'abord dans sa version papier puis dans la Zone, été publié dans des supports dont il ne pouvait, cet auteur malmené dont nous n'avons jamais beaucoup goûté la préciosité royaliste, que connaître le propriétaire. Je remets ce précieux témoignage de Francis en une, étant donné que 2016 est l'année du centenaire de la naissance de Pierre Boutang.

Prologue

«Les Pères de l’Église d’Occident ne se groupent pas, comme ceux d’Orient, en écoles compactes et bien tranchées. Dans les pays latins, il n’existait aucun grand centre littéraire, où l’enseignement fût donné par des professeurs et des maîtres, comme S. Pantène, Clément et Origène, à Alexandrie, ou Diodore de Tarse, à Antioche. Privés de ce secours, les docteurs des Églises d’Italie, d’Afrique et des Gaules, séparés d’ailleurs, la plupart, les uns des autres par le temps comme par les lieux, se sont formés eux-mêmes d’une manière indépendante. Aussi, en dehors de l’unité doctrinale commune, ils ont puisé leurs opinions particulières, sur les questions qui n’étaient pas décidées par l’Église, dans l’étude, la lecture et leurs réflexions personnelles. Les écrits de leurs devanciers, grecs et latins, ont naturellement exercé sur leurs esprits une grande influence, et souvent, quand ils ne les ont pas trouvés d’accord ensemble, ils ont cherché à les concilier par des opinions moyennes, comme nous allons en voir des preuves nombreuses.»
F. Vigouroux, Mélanges bibliques – La Cosmogonie mosaïque d’après les Pères de l’Église, suivie d’études diverses relatives à l’Ancien testament et au Nouveau testament, § V Les Pères latins, seconde éd. Berche & Tralin revue et augmentée, 1889, p. 89.

«Quand nous disons – ainsi que le Christ l’a dit lui-même – qu’il faut tout abandonner et se dépouiller de tout, il ne nous est point permis de l’entendre au sens où l’homme n’aurait plus besoin de travailler ni de rien faire. L’homme ne sera jamais libéré de sa tâche et de ses soucis tant qu’il vivra. Mais il faut entendre par là que nul pouvoir chez l’homme, quoi qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas, quoi qu’il connaisse ou qu’il sache, quand bien même on y ajouterait celui de toutes les créatures, n’est capable de produire l’Unité.»
L’Anonyme de Francfort, citation présentée et traduite par Jean Chuzeville, Les Mystiques allemands du XIIIe au XIXe siècle, Grasset, 1935 - 1956, p. 184.

«Quel nom donner à cette puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l’orage se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au moment où elle éclaire parfaitement, qui fait craindre à une mère le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace ? Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes de notre vie, et nous ne l’avons encore ni nommée, ni étudiée : c’est plus que le pressentiment, et ce n’est pas encore la vision. »
Honoré de Balzac, Œuvres complètes, Scènes de la vie parisienne, Histoire des Treize § 1, Ferragus, chef des Dévorants, éd. Michel Lévy frères, 1865, p. 64.

«D’ailleurs, observons la Blatte à la sortie de son abri sous faible éclairement, au moment de ses premières explorations sur un labyrinthe étroit, entouré d’eau qui l’empêche de se déplacer en dehors : sa démarche est hésitante, pleine de «circonspection», sa tête se déplace à gauche et à droite, tandis que ses antennes brassent l’air en tous sens et inspectent la sortie de son gîte ; elle monte dessus, le contourne pendant que sa vitesse s’accroît progressivement. Enfin, elle se précipite sur le plateau et fonce droit devant elle, le corps parallèle au plateau, les palpes maxillaires dirigées vers le sol, jusqu’à ce qu’elle rencontre un obstacle frontal qu’elle longe pendant quelques fractions de seconde avant de repartir dans une autre direction. […] Ce n’est qu’après un long séjour sur le labyrinthe que la démarche de l’Insecte devient moins rapide, plus sinueuse, qu’elle est entrecoupée de haltes plus nombreuses aux carrefours. Parallèlement, les «mimiques» de la Blatte évoluent : aux arrêts, elle se dresse sur ses pattes, de sorte que la tête domine tout le corps et que les antennes inspectent l’environnement. Souvent même elle avance dans cette position : les traces sont alors ondulées.»
Roger Darchen & Paul-Bernard Richard, Quelques recherches sur le comportement explorateur “chronique” de Blatella germanica, in Journal de psychologie normale et pathologique, 57e année, n°1, Conduites des animaux et intelligence animale, éd. P.U.F., janvier-mars 1960, pp. 83-84.

Introduction

medium_boutang.4.jpg Photographie de Louis Monier prise dans la bibliothèque de Pierre Boutang.

On me demande souvent :
«– Pourquoi aviez-vous choisi Boutang comme directeur de thèse ?» ou plus brièvement encore mais plus directement, comme me l’avait autrefois demandé Régis Debray : «– Pourquoi vous et Boutang ?».
À cette question je ne crois possible de répondre qu’en évoquant, d’une part, l’ambiance intellectuelle, sociale et politique de l’époque et le retentissement qu’elle pouvait avoir sur un apprenti philosophe «lambda» et, d’autre part, en brossant succinctement mon itinéraire personnel. Je préviens cependant le lecteur : ces deux réponses fournies avec autant d’honnêteté que possible, il n’est pas encore certain que cette rencontre puisse être finalement placée davantage sous le signe de la nécessité que sous celui de la contingence.
Pour un élève philosophe préparant en 1979 le concours d’entrée à l’E.N.S. à Louis-le-Grand, on peut dire sans risque d’erreur que les perspectives étaient assez sombres. Le métier de fonctionnaire était à l’époque totalement déconsidéré par la société civile. Cette dernière était caractérisée par certaines expressions : «les années-fric», «la montée de l’individualisme», la «dégradation de la cohésion sociale». Quant à ceux qui ne rêvaient que d’en gagner, du fric, on ne peut pas dire que les perspectives étaient mirobolantes non plus : la montée du chômage en flèche, la crise économique et sociale avaient amené la chute de Giscard et l’élection de Mitterrand, entraînant une panique boursière mémorable en raison, notamment, des nationalisations et de la présence de ministres communistes au gouvernement.
Dans ce contexte, je me rappelle très bien notre professeur d’histoire Jean Mathiex nous disant (je cite de mémoire) : «– Vous autres les khâgneux littéraires, vous devez bien avoir conscience que vous avez le choix : soit poursuivre dans les différentes disciplines que vous avez choisies et crever de faim, soit devenir crémiers et gagner de l’argent !» et d’ajouter une autre fois : «– Vous aurez sacrifié les meilleures années de votre vie à la préparation du concours le plus difficile : pour les rares d’entre vous qui le réussiront, ils en seront récompensés, mais le sort des autres sera si pénible qu’il vaut mieux que vous n’y pensiez pas»… jouissant malicieusement du frisson collectif qu’une telle déclaration avait produit dans nos rangs.
En outre, d’un point de vue purement philosophique, mon professeur Barnouin m’avait fortement impressionné. Davantage même qu’Hubert Grenier l’année suivante. Barnouin nous avait cité Épicure : «La philosophie, c’est le plaisir et la peine, c’est la vie et la mort» ! Barnouin nous avait demandés : «– Quelle est la question que pose Kant ?» et il avait ajouté, avec un souverain mépris : «– Ne me répondez surtout pas par les trois questions qui servent à résumer son système dans les mauvais manuels – que pouvons-nous connaître ? que devons-nous faire ? que nous est-il permis d’espérer ? – car je vous préviens que cela ne suffira pas ; ce n’est pas cela, la véritable question kantienne. Alors, qui d’entre vous la dira, qui d’entre vous la connaît… personne ?». J’avais levé timidement le doigt. « – Oui ? Nous vous écoutons…»
«– Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?»
«– Très bien ! Votre nom ?»
Cela avait créé un lien entre nous : nous nous étions reconnus immédiatement et c’est de la reconnaissance que naît l’estime, jamais autrement. Descartes le savait : l’admiration est la passion la plus noble.
Barnouin, enfin et surtout, nous avait fait découvrir, à l’occasion d’un cours magnifique sur l’idée de méditation chez Descartes, la perfection du système de Hegel.
Et à l’époque je pensais, en mon for intérieur : «– Ou bien le système de Hegel est vrai, et alors tout est déjà dit, inutile même de lire un autre que lui. Ou bien il a tort, le réel n’est pas rationnel et le rationnel n’est pas le réel. Et dans ce cas, ce ne sont pas le social ou la politique qui peuvent sauver l’homme, mais éventuellement la communion esthétique ou mystique. Sans que pour cela on doive d’ailleurs renoncer au rationalisme, à condition qu’il ne prétende pas réduire l’aporie».
Avec comme conséquence que la société civile ne pouvait guère offrir d’autre alternative de salut social que d’être artiste ou prêtre.
Quant à l’idée d’enseigner… enseigner à qui ? Dans quel but ?
Ceux qui savaient lire pouvaient bien lire par eux-mêmes, comprendre ce que nous avions nous-même compris, se sauver par eux-mêmes. Ce n’était pas l’idée de passer trente ans dans une classe de terminale à répéter chaque année trois formules de Kant ou de Descartes ou du père Bachelard qui me semblait vaine, c’était l’idée de corriger des milliers de dissertations dont une ou deux par an seraient valables et de servir un système et une société que j’abominais et méprisais chaque jour davantage. Impitoyable adolescence.
Après deux classes de Première supérieure (1980 et 1981), au cours desquelles nous avions, tous, perdu un ou deux kilogrammes d’une année sur l’autre en raison des soixante heures de travail hebdomadaire que nous fournissions en moyenne, aussi après deux échecs au concours – dont le Président du Jury, en philosophie, était en 1981 le maître hégélien Bernard Bourgeois que je devais retrouver en 1997 à Paris-I donnant un cours de licence sur Fichte et un cours d’agrégation sur… Nietzsche, tous deux formulés dans le plus pur langage hégélien: le temps retrouvé ! –, je me retrouvais une licence en poche et un peu fatigué à la Sorbonne. À ce stade, il fallait penser à la maîtrise : c’était le moment de faire son choix parmi les professeurs de la Sorbonne. On nous serinait sans cesse, de l’autre côté de la rue Saint Jacques, que la vraie Sorbonne, c’était Paris-IV et non pas Paris-I, excroissance récente et sans grande valeur qui avait surtout – Dicunt, narrant, tradunt – donné lieu à d’homériques mais véridiques luttes de chiffonniers entre les Directeurs d’U.E.R. lorsque s’était posée la question du partage des volumes en dotation dans les Bibliothèques respectives de chaque organisme ! Bref on devait s’inscrire, si on était fidèle à notre récent passé, à Paris-IV pour y préparer l’agrégation, quitte à suivre de temps en temps les cours de Paris-I qui trouveraient grâce à nos yeux d’élite.
Donc choisir un professeur pour diriger sa maîtrise, et un professeur de Paris-IV…
Ce fut d’abord Maurice Clavelin : j’aimai sa rigueur, la netteté et la clarté de son enseignement de la philosophie des sciences et de la connaissance. Il donnait des cours de licence sur la «philosophie de la physique» et la «philosophie des mathématiques» que l’on comprenait aisément. C’était un grand pédagogue. Lorsque je lui avais expliqué que j’aimais bien les Positivistes spiritualistes, il m’avait proposé Émile Meyerson, ce qui m’avait passionné. Il dirigeait l’U.E.R. de philosophie de Paris-IV à l’époque où Raymond Polin (celui de La Création des valeurs des années 40, qui venait de publier en 1977 chez Vrin dans la collection Problèmes et controverse une critique amère et désabusée de la société giscardienne et sa mérécratie intitulée La Liberté de notre temps) était président de la Sorbonne. Mais sa discipline, et son enseignement dans les terminales des lycées, était elle-même en crise, soumise à des attaques dont les causes étaient internes et externes. Il suffit de lire l’article de Polin paru dans Le Figaro du mercredi 20 juin 1979 intitulé Quel avenir pour la philosophie ? – Point de vue : Régénérer l’enseignement, pour avoir une mise au point détaillée de ces deux types de cause, à ce moment précis.
L’enseignement en général était en crise, ouverte, déclarée et ce n’est pas la réforme du ministre Savary qui allait arranger les choses. Elle donna lieu aux manifestations de «Mai 83», qui fut notre «Mai» à nous et auxquelles je pris part sur le pont Alexandre III et au Quartier latin. Nous étions réticents à l’idée que le personnel chargé de l’entretien des locaux universitaires puisse se voir attribuer un droit de vote identique en valeur à celui d’un enseignant. Cette perversion démocratique nous semblait la marque indubitable d’un début de dictature communiste qu’il convenait de mettre au pas. Le ministre socialiste Alain Savary fut contraint de retirer son projet. Et elle donna surtout lieu à un article de Bernard Bourgeois lui-même dans Le Monde du vendredi 7 octobre 1983, dialectique, vigoureux, glacé et définitif dont le titre décourageant était L’École sans sa République ? En fait, face à la démocratie socialo-libérale marchande et barbare, ses arguments pour défendre l’enseignement humaniste et son fleuron, la philosophie, étaient déjà ceux employés par Léon Brunschvicg dans un discours de remise des prix au lycée Condorcet le 31 juillet 1902 (paru dans Les études philosophiques – 4e année, n°2 – avril-juin 1949, pp. 118 et sq. sous le titre Le Devoir des éducateurs puis dans Nature et Liberté sous le titre L’Éducation de la liberté; cf. : Brunschvicg, Écrits philosophiques, t.III, § bibliographie complète, n°28 de la p. 258, éd. P.U.F., coll. B.P.C., 1958). Régis Debray lui-même les a en somme repris dans un admirable article publié à l’adresse du débile Claude Allègre dans Le Monde du 3 mars 1998. Comme si chaque grand philosophe d’une génération passait à son successeur le flambeau tout au long du XXe siècle, flambeau condamné à l’obscurité et arguments qui ne touchent jamais l’oreille du ministre, dont seul le nom change.
À la fin de l’année universitaire 1982, Clavelin me donne la maîtrise avec mention «bien» (Paris-IV n’accordait la mention «très bien» qu’aux Normaliens) et me dit : «– Je ne puis vous garder avec moi pour une thèse de doctorat en philosophie des sciences car vous avez une formation littéraire.» Je me demandai si Léon Brunschvicg m’eût chassé de son domaine pour la même raison mais j’acceptai l’argument. Il me semblait aussi que j’avais fait le tour, grâce à Clavelin, de la philosophie des sciences et de la connaissance. Et puis, Boutroux, Poincaré, Hamelin, Le Roy, Bergson, et tant d’autres avaient déjà dit le dernier mot sur le rapport entre science et philosophie, entre science et réalité... Ce qui m’avait plu chez Meyerson, c’est qu’il les résumait tous : l’irrationnel recule devant l’assimilation de la raison mais n’est pas réductible. Mon démon philosophique me réclamait une autre source où m’abreuver. Il fallait chasser à nouveau, non pas l’être, comme chez Platon, mais un professeur !

La rencontre

C’est dans ce contexte que mon parrain, le Dr Francis Pasche (1910-1996), ancien Président de la Société Psychanalytique de Paris, lorsque je lui cite le nom de Boutang (qui avait à Paris-IV une chaire d’Ontologie et de métaphysique : le degré le plus élevé des matières philosophiques) me dit son admiration pour sa culture et son intelligence. Ils avaient passé des vacances en voisins sur une île grecque, Skorpios ou Délos, quelques années ou mois plus tôt…
Pour moi, Boutang, c’était le disciple de Charles Maurras, les « Camelots du roi » : lointain même si j’avais lu et annotée in extenso en 1978 la petite étude de Pol Vandromme, Maurras, L’église de l’ordre (éd. du Centurion, coll. Humanisme et religion, 1965). Et même si j’ai, par la suite, découpé pour l’y ranger dedans, pliée dans un rabat du verso, la critique de René Rémond sur le Maurras, la destinée et l’œuvre de Boutang qui devait paraître chez Plon en 1984, donc un an plus tard. J’avais même poussé le zèle étudiant jusqu’à y inclure un autre découpage d’un article de Gilbert Comte sur une biographie de Jacques Bainville par Jean Montador.
Boutang, c’était aussi sa prestation chez un Pivot narquois qui lui disait :
« – Bravo pour cet imparfait du subjonctif ! » et à qui Boutang répondait : « – Ah bon, parce que ça aussi, ça doit disparaître ? »
La grande classe.
Et Boutang, ce fut surtout – médiatiquement parlant, le dialogue télévisé en direct avec Steiner (en sueur, très excité, pathétique pour tout dire) où il nous promenait comme en se jouant sur les sommets les plus élevés de la théologie, de la philosophie, des sciences humaines, de la littérature et adoptait une posture qui n’était ni marxiste, ni anti-marxiste mais au-delà de la controverse marxiste : sur le plan de l’ontologie elle-même. On y retrouvait la reine des sciences telle qu’en elle-même et non pas telle qu’une Geneviève Rodis-Lewis nous la décortiquait chez Malebranche en nous comparant les textes comme les fils d’un tricot…Le seul tricot qui m’intéressait réellement, à cette époque, c’était J. Tricot et son Traité de logique formelle de 1928 réédité par Vrin pour la troisième fois. Là il y avait de quoi faire ! Ça c’était du travail utile !
Car il faut ici répondre à cette question : qui avions-nous à la Sorbonne ? Gouhier – le meilleur de tous ! – était à la retraite. Alquié était encore là mais très vieux. Rousseau était juste chargé de cours : il en fit un excellent sur le Discours sur l’esprit positif de Comte. Tresmontant était sans doute admirable, mais très âgé et peut-être déjà honoraire. Aubenque trônait sur la philosophie ancienne : que pouvais-je espérer apporter dans ce domaine qui n’eût déjà été dit par lui et ceux qui l’avaient précédé : les Boutroux, Hamelin, Brochard, Rodier, Robin, Festugière, Schuhl, Goldsmith…!
Quant à la philosophie moderne et contemporaine, ce n’étaient pas Renault ni Marion qui allaient détrôner à mes yeux les Delbos, Gouhier, Laporte, Alquié, Guéroult qui avaient déjà dit tout ce que l’on pouvait dire sur le grand rationalisme français et allemand. Sur ce dernier, Bourgeois avait terminé le travail d’Hyppolite pour Hegel, celui de Léon pour Fichte, Marquet poursuivait correctement sur Schelling.
Que restait-il ? Les marxistes ? Comment aurais-je cru intéressant d’y consacrer une heure de peine alors que Bréhier dont je vénérais alors l’histoire plotinienne de la philosophie – je la vénérais d’autant plus qu’elle était méprisée unanimement par tous les professeurs que j’avais eus ! – l’expédiait en une demi-page ? Et que les conséquences nationales et internationales de sa pensée politique défiguraient le monde dans lequel je vivais ? Les disciples de Marx ? À l’époque je ne voulais pas les lire : d’autant moins qu’ils critiquaient, tous, la guerre du Viêt-nam que j’estimais et que j’estime encore aujourd’hui absolument juste.
Le Moyen Âge et la théologie ? Mais Gilson, Chenu, Vignaux, avaient depuis longtemps tiré la substance de tous les grands systèmes, de la patristique grecque au XIVe siècle…. Les structuralistes ? La lecture du Totémisme aujourd’hui de Lévi-Strauss m’avait convaincu que c’était une école de pensée navrante. Voir les sublimes travaux de Frazer, de Mauss, de Lévy-Bruhl, de Caillois être néantifiés au profit de la conclusion que le totémisme a pour principe une structure qui est celle de l’union des termes opposés : il y avait de quoi se flinguer ! Totem et tabou de Freud me semblait cent fois plus intéressant que cette absurde réduction…
En bref, à la Sorbonne, ma jeunesse ne trouvait que redite dans tout cela, rien de nouveau, rien que je n’aie déjà assimilé par mes lectures personnelles.
Il y avait en revanche une école française que je trouvais alors anormalement négligée : c’était le positivisme spiritualiste. Les quelques livres anciens de Ravaisson, Lachelier, Boutroux que l’on trouvait d’occasion chez les libraires n’étaient presque plus lus. Et je les admirai tous. D’autant qu’ils avaient formé les maîtres de l’histoire de la philosophie à la Sorbonne elle-même : qu’auraient été Bréhier sans Boutroux, Gouhier sans Delbos, Wahl sans Lachelier, Brunschvicg sans… ? Brisons-là : nous n’avions que des seconds couteaux à nous mettre sous la dent. Des seconds couteaux qui nous expliquaient l’argument du troisième homme pour rien puisque nous avions déjà lu son explication par Monseigneur A. Dies dans un volume de la collection des Universités de France que nous connaissions aussi bien que ces messieurs, sinon davantage !
Je vins donc parler de cette prédilection pour les Positivistes spiritualistes à Boutang qui me dit : « – Ah ! Oui : je connais Pasche : c’est un homme remarquable, d’une grande culture… Vous êtes son filleul ? Très bien, très bien… Et vous avez fait une maîtrise sur la philosophie d’Émile Meyerson avec monsieur Clavelin ? Mais…. Puisque vous aimez les positivistes spiritualistes, pourquoi ne remontez-vous pas aux sources ? C’est-à-dire à Comte ? Car c’est Auguste Comte, leur père à tous… ». J’opinai. Il reprit : « – Eh bien, voyons… pourquoi pas une thèse sur Ontologie et contre-ontologie sur Auguste Comte ? Cela fait très longtemps, depuis Pierre Arnaud, qu’il n’y a pas eu un travail sérieux sur Comte. Vous savez, Michel Serres a fait capoter le projet d’un Comte à la Pléiade pour pouvoir vendre son propre charcutage du Cours de philosophie positive à Hermann. C’est un scandale qu’il n’y ait pas Comte à la Pléiade… »
Et j’opinai derechef…
Je me fis dès lors un devoir de suivre aussi bien les cours d’agrégation (je la préparais en même temps que le D.E.A.) que les séminaires de mon directeur de thèse.
Boutang était alors d’une vivacité prodigieuse : il irradiait. Aucun autre que lui ne pouvait se permettre de citer en aparté une phrase de Ramon Fernandez ou de Frobenius au milieu d’un commentaire de Nicolas de Cues ou d’une explication de la Krisis de Husserl. Une fois posée, soupesée, mise en situation historique et critique, une idée n’était jamais, dans ses cours, épuisée ; elle semblait au contraire grandir du fait même de son expression, grandir encore et se diviser en de nouvelles idées : divisions naturelles ou surprenantes, logiques ou intuitives. Ces divisions se chevauchaient parfois, les dimensions variées auxquelles appartenaient les arguments se recoupaient et se recomposaient de telle sorte qu’on avait l’impression, à chaque fois, qu’une cathédrale intellectuelle se constituait en une heure sous nos yeux. Cathédrale : l’image me paraît bonne, car tout comme dans celle de J.-K. Huysmans, la cathédrale intellectuelle de Boutang n’était pas seulement faite de statues de la vierge mais aussi de sculptures de démons, pas seulement de chants grégoriens mais aussi de hurlements de damnés. Car Boutang était devenu un authentique peintre baroque de la pensée : on était loin de Puvis de Chavannes, plutôt du côté de chez Piranèse… ou de Bosch et Goya.
Comment par exemple oublier cette remarque incidente sur ce Harki à qui on avait coupé le gaz et l’électricité, qui en était devenu furieux et qui s’était mis à tirer de sa fenêtre avec un fusil américain Garand M1 avant d’être abattu par le corps d’élite de la gendarmerie qui avait donné l’assaut final ?
Boutang nous avait dit (je cite de mémoire) presque incidemment : «– Voilà un homme qui a combattu pour la France, qui n’a plus de travail, à qui on refuse la chaleur et la nourriture, à qui on coupe techniquement le moyen de survivre parce qu’il n’a plus d’argent pour payer EDF et GDF et que cela rend fou et qui tire sur les gens. Et le G.I.G.N. va l’achever chez lui. Vous croyez que quand il se battait en Algérie pour la France, il pensait qu’il finirait comme ça ?».
Ou encore celle-ci : «Les gens du milieu ont une expression immonde : « faire sa vie ». Comme s’il y avait une vie à «faire» qui soit sa finalité à elle-même et qu’il n’y ait rien d’autre que la jouissance de la vie comme fin à la vie… d’ailleurs, les ennemis de la pensée vous disent souvent : « – À quoi bon tous vos efforts ? Vous mourrez quand même».
Nous étions étonnés par l’audace de ces commentaires de fait divers de la veille ou de l’argot du milieu, car aucun des professeurs que nous avions connus n’en avait jamais proféré de tels, et de si virulents. Si Kant disait que l’important, ce n’est pas les représentations mais leurs liaisons, alors on peut dire que jamais professeur de la Sorbonne ne nous offrit d’aussi étonnantes liaisons, d’aussi vivantes, d’aussi profondes.
Il était à nos yeux l’équivalent de ce que devait être un commentateur médiéval : rien d’humain ne lui était étranger et rien de divin non plus. Sociologie, psychologie, anthropologie, histoire des sciences, histoire des religions, littérature, esthétique : il en faisait, plus sûrement que bien d’autres, son profit. Lui détenait la chaire «Ontologie et métaphysique» : il était chargé de nous parler, à nous étudiants en philosophie promis à une carrière de petit fonctionnaire en proie à des enfants barbares (qui le devinrent de plus en plus au cours des vingt années suivantes, allant jusqu’à réaliser le rêve des soixante-huitards maoïstes : tuer leurs professeurs !) ou au chômage entrecoupé de petits boulots dénués de tout sens, de l’être-en-tant-qu’être. Il fut à nos yeux ce que devait être Heidegger ou Hegel pour leurs étudiants allemands et produisit l’effet qu’ils avaient dû produire en leur temps : révéler le sens dernier de toutes choses et nous faire sentir plus puissants, plus nobles, plus profonds après chacun de ses cours. Un oracle fabuleux, en marge, inactuel. Et, dans le cas où il l’eût été, trop brûlant. Ne pas se jeter dans le volcan comme Empédocle, sous peine de brûler. Nous avions parfois peur. Le tremendum du sacré dont parle si bien Rudolf Otto, il nous le faisait éprouver.
À la fin juin 1983 Boutang parcourut en cinq minutes les cent cinquante pages de mon manuscrit de D.E.A. Il me dit : «– Bien ! Vous avez le D.E.A. et comme vous avez fait un effort de bibliographie assez conséquent, je vais mettre comme intitulé : Recherches bibliographiques sur Auguste Comte. Votre écriture est désagréable à lire ! Au fait, vous êtes venu chaque semaine très régulièrement à mon cours mais vous n’êtes jamais venu chez moi ? Ça n’est pas comme ça que je conçois le travail avec mes étudiants. Bon à l’année prochaine.»
Intimidé et dépressif comme je l’étais à l’époque, je lui répondis cependant que j’avais travaillé de la sorte sous les auspices de Clavelin et que l’un comme l’autre nous en étions très bien portés, avant de le remercier. L’état d’angoisse dans lequel je vivais alors ne me permettait guère de communiquer rationnellement ni socialement avec quiconque, avec lui moins qu’avec tout autre, peut-être, car l’idée du dialogue me répugnait, à moins qu’il ne fût un dialogue des morts, ou en leur compagnie.

La rupture

Le service militaire approchait : la date limite du départ des étudiants était alors fixée à 23 ans et durant l’été, je les avais atteints. J’avais souhaité être élève-officier mais ma demande était parvenue trop tard ou les places plus disponibles, selon la réponse administrative qui fut faite à ma requête. D’autre part, durant les fameux «3J» – les trois jours de tests préliminaires à notre intégration et à notre future affectation –, j’avais eu la légèreté de demander non seulement un régiment de combat mais encore les destinations les plus lointaines de Paris, pensant que le voyage serait un attrait supplémentaire. C’était l’Allemagne ou l’Outre-mer, donc. Et l’hiver suivant, je me retrouvai simple «commando grenadier-voltigeur» au 110e R.I., le célèbre régiment disciplinaire stationné à Donaueschingen en Allemagne de l’Ouest, depuis dissous.
J’avais demandé l’Allemagne : on m’offrait sur un plateau ce que j’ignorais être le plus réputé des régiments disciplinaires des Forces françaises en Allemagne. Il était le théâtre de bonnes plaisanteries : on y avait même, disait-on, défenestré un sous-officier enfermé dans une armoire métallique, précipité du premier étage en guise de bonne plaisanterie. Les hommes du rang, abrutis et/ou énervés par les marches épuisantes et le froid rigoureux – la première nuit que nous avions passée dans la Forêt noire, quatre jours environ après notre arrivée là-bas, il faisait dix-neuf degrés en dessous de zéro – buvaient puis tombaient dans des comas alcooliques, après avoir décapsulé avec leurs dents quelques dizaines de bouteilles de bière. Ils étaient emmenés sous perfusion sur des brancards, passaient un jour ou deux à l’hôpital puis ressortaient frais et dispos, ne se souvenant guère de ce qui leur était arrivé en règle générale. Et quinze jours après, ils recommençaient. C’était probablement le régiment français le plus touché par la drogue : d’une part parce qu’une partie des hommes en prenait déjà avant son arrivée là-bas et ne voyait pas de raison d’interrompre une si bonne habitude, d’autre part parce que le haschisch et la cocaïne aidaient à lutter contre le froid et que les amphétamines aidaient à marcher. Ils n'avaient pas tous lu Sami-Ali, Le Haschisch en Égypte – essai d'anthropologie psychanalytique (éd. Payot, coll. Science de l'homme dirigée par le Dr. G. Mendel, 1971) mais... presque tous étaient frappés. Si au bord du Nil, tout est traité avec humour, au bord de la Forêt noire le sens de ce terme devenait parfois rigoureusement impensable. Signe de danger…
On s’y battait facilement mais on s’y réconciliait assez rapidement. Au cours d’une marche, un de nos camarades s’était volontairement cassé le genou : c’était pourtant une marche effectuée en temps de paix, sans danger réel. Le camarade en question était vigoureux, très grand. Alors ? Alors les éboueurs, les fraiseurs-ajusteurs et les quelques éléments indisciplinés qui constituaient le gros de la troupe étaient menés assez durement : ils n’étaient pas volontaires par définition, les engagés mis à part. On était entraîné pour ralentir une invasion-éclair de chars soviétiques : ce n’était pas avec de gentilles paroles qu’on pouvait nous y préparer. Rétrospectivement, on mesurait qu’on avait été bien formé mais rétrospectivement aussi, tout nous souriait, il faut bien le dire. Sur l’heure, les T.S. (« tentative de suicide » en jargon administratif militaire) constituaient un moyen régulier d’en réchapper, sauf lorsque le complice qu’on s’était choisi prenait un peu trop son temps avant d’ouvrir la porte et de sembler vous découvrir : on racontait l’histoire d’untel retrouvé pour cette raison sans vie, car involontairement auto-saigné à blanc. Triste et honteuse fin qui était un objet de plaisanteries entre nous autres, d’ailleurs. En quelques mois là-bas, j’en avais évidemment davantage appris qu’en vingt-trois ans auparavant sur la nature humaine et ses charmantes «potentialités» si vantées encore aujourd’hui par le naïf Jean d’Istria à ses interlocuteurs japonais amusés ou surpris par cet optimisme si éloigné de leur sagesse profonde. Le bon côté de la chose était qu’une telle expérience constituait une source de connaissance, et même de contrôle des connaissances. Après être passé par-là, on pouvait lire un récit sur la vie militaire en expert ou encore mesurer immédiatement le degré de réalisme d’un film montrant des hommes en uniforme. Bref, ce régiment forcément respecté dont la devise était «J’ose», et le symbole un joli cobra tournant autour d’une lame de baïonnette, fut finalement intégré à la Brigade Franco-Allemande, embryon du futur «Eurocorp».
Lorsque j’en revins – comme réserviste – j’avais pris 10 kg de muscles. Je me souviens avec émotion de certains livres que je lisais alors : J.L. Austin, Quand dire, c’est faire / How to do things with words (éd. du Seuil, coll. L’Ordre philosophique, 1970), C. Ambrosi, M. Baleste et M. Tacel, Histoire et géographie économiques des grandes puissances à l’époque contemporaines (éd. Delagrave, 1967-1969). J’avais trouvé les deux premiers volumes de cette malheureuse édition Delagrave de ce mignon manuel universitaire dans le local aux poubelles de mon immeuble, lors d’une permission, en assez bon état. Une fois lavés et désinfectés, protégés par un plastique, ils constituaient d’excellents dérivatifs, surtout la section «Démographie», cette science si vaine et si drôle à la fois. Je n’avais pourtant nullement réglé les sempiternels problèmes de l’adolescence et du passage à l’âge adulte – passage nécessairement retardé chez les étudiants sérieux – décrits dans tous les traités de caractérologie et de psychologie, mais qui n’en sont pas plus facilement résolus pour autant ! Ils étaient à cette époque redoublés par la mort qui s’était immiscée depuis assez longtemps et sous une forme assez virulente dans notre structure familiale – j’emploie ce terme à dessein car il fait allusion au beau livre d’Odile Bourguignon, Mort des enfants et structures familiales (éd. P.U.F., coll. Le fil rouge, 1984) mais que je ne devais lire que bien plus tard, vers 1996 ou 1997. Nous vivions en sa compagnie comme nous le pouvions. Et je me consolais fugitivement comme je le pouvais : de retour du front, alors que mes compatriotes parisiens se promenaient emmitouflés dans les rues, en plein mois de décembre, je marchais en complet-veston et chemise ouverte sans cravate, faisant bonne impression sur les élégantes des Champs-Élysées comme sur celles du Boulevard Strasbourg. Et malheur à celle qui refusait de m’accompagner dans la salle où on projetait The Lawman [L’Homme de la loi] (États-Unis, 1970) de Michael Winner : je la laissais en plan dans le hall du cinéma sans aucun remords ! C’est toujours ainsi qu’on se fait respecter des femmes : celui qui cède sur le point de l’esthétique sera obligatoirement méprisé. La virilité doit s’affirmer d’abord par les choix esthétiques : elle est, pour des âmes bien nées et intelligentes, une promesse de communion analogue à la communion sexuelle. Aucun couple ne peut tenir sans une telle communion. Mieux : une telle communion – autant que la communion physique non moins nécessaire – permet souvent à des couples que tout, par ailleurs, sépare ou, du moins, devrait séparer, de résister. Enfin, trêve de considérations dignes de la physiologie balzacienne du mariage ! Il faut avouer que ces consolations ne valaient cependant pas – l’intellectuel, disait Jung, se méfie de ses sens et il a raison de s’en méfier – la «consolatio philosophiae» qui me manquait tout de même un peu, même si moins qu’avant.
J’allai donc voir Boutang à la sortie de son cours de licence un après-midi. J’avais l’impression d’être un martien débarquant à Paris en retrouvant l’amphithéâtre, les étudiants. Quelques mois avaient suffit pour rompre le charme, ouvrir des perspectives plus rudes, plus excitantes et violentes aussi.
Il me regarda avec surprise et me dit : «– Ah, je vous reconnais, vous faites un doctorat avec moi ! Alors où-en êtes vous ?». Je lui répondis que je n’avais pas vraiment eu le temps d’y travailler, que je revenais du service militaire en Allemagne. Il me scrutait, énervé par ma contenance étrange et ma transformation physique spectaculaire, à la manière d’un oiseau de proie, ne comprenant pas, apparemment, ce que j’attendais de lui. Le savais-je moi-même ? Qu’il m’invitât chez lui, comme il m’avait dit qu’il le faisait, m’aurait convenu. Je fus trop timide, et / ou trop orgueilleux pour lui demander cette faveur. «– Eh ! bien, lorsque vous aurez fait quelque chose, revenez me voir.»
J’allai à quelques-uns de ses séminaires de l’année 1984 mais j’aspirai à cesser de penser momentanément et à faire ce que je n’avais jamais fait jusque-là : vivre ma vie, me conformant à l’expression « immonde des gens du milieu » qui était aussi le titre d’un film de Godard où apparaît Brice Parain, soit dit en passant, qui livre quelques Réflexions sur la nature et les fonctions du langage à Anna Karina !
Aucune envie de repasser l’agrégation. Le C.A.P.E.S. encore moins. Avec mon D.E.A. de philosophie en poche, je tentais de trouver du travail comme professeur dans le privé.
Peine perdue : des milliers de titulaires de D.E.A. et de Docteurs de 3e cycle erraient alors, sombre cohorte fantomatique, de concours en concours : 2 000 candidats pour deux emplois de secrétaire d’administration centrale de niveau bac à pourvoir dans un de ceux où je m’étais présenté – sans succès ! La France commençait déjà (vingt ans après on y est toujours : Richard Durn, au R.M.I. avec une maîtrise de Science politique de l’Université de Nanterre, rendu fou meurtrier) à laisser crever à petit feu ses universitaires privés de relations ou de chance. En philosophie, c’était clairement la misère des terminales à vie ou être premier à l’agrégation (dotée de 45 postes en moyenne pour 2 000 candidats et dont le jury était hégélien, marxiste ou kantien depuis vingt ans mais en aucun cas «positiviste spiritualiste» !) et à l’E.N.S. Mission impossible. Des années plus tard, surpris par la pluie rue Balzac, je le compris à la faveur d’une discussion sous un porche protecteur avec un couple d’enseignants en histoire et je ne sais plus quelle autre discipline. «– Oh la la ! Mon pauvre… votre discipline, c’est la pire de toutes : une seule classe à enseigner, pas de postes offerts au concours en nombre élevé pour cette raison, et aucune objectivité possible ni vérifiable en matière de correction», voilà quel fut en gros leur «audit». Il m’apparut lumineux.
Lorsque je m’ouvris de ces « difficultés » à Clavelin vers 1985, il me dit en substance : «– Moury, le métier de professeur de philosophie est un métier fini. Si vous pouvez faire autre chose, faites-le. Et vous cultiverez votre amour de la philosophie le week-end, tranquillement.»
Cela fut le coup de grâce.
Et je ne revis jamais Boutang vivant.

Pro memoria

Aujourd’hui, vingt ans après, je me demande pourquoi.
Mis à part une affectivité tourmentée de mon côté, rétive à subir l’emprise de trop fortes personnalités, je crois que ce fut la part du diable et de la liberté. Le nationalisme m’apparaissait vain à cette époque, à rebours de l’histoire. La politique d’ailleurs m’ennuyait profondément ou alors il fallait être, pensai-je, bismarkien ou machiavélien pour y trouver goût. Quant au social, Gabriel Marcel le disait et je lui donnai alors raison, c’est le domaine de la désillusion. Ma thèse me semblait tout aussi vaine : je ne faisais qu’une mise au point des études comtiennes du point de vue ontologique. C’était novateur et le sujet était splendide : je le rabaissais à mes propres yeux. Aussi parce que c’était lui, parce que c’était moi. Telle serait la réponse montaignienne/la boétienne que l’on pourrait donner, à rebours. À rebours toujours. Mais Boutang – maintenant que j’ai 46 ans, je m’en rends mieux compte – Boutang, lui aussi, aura été à rebours toute sa vie. Un négateur en acte. Un hégélien par sa vie même, par la vie même de sa pensée, qui ne pouvait poser (Dieu) sans nier (Satan), ni nier sans poser. Donc un être «en mouvement», porteur de sens et pariant toujours pour le maximum de sens. Passionnément. Une «Aufhebung» en chair et en os. Un lutteur. Les adolescents sont souvent paresseux. Ils préfèrent la contemplation à la lutte. Suave mari magno… Oui : bien sûr, à condition de n’avoir jamais mis les pieds sur un navire ! Or nous sommes embarqués.
Je voulais faire de ma vie une valeur positive et non pas la nier au profit de la pensée pure ou de la valeur transcendante et, en contrepartie, nier la valeur de la pensée au profit du restant – le fameux restant du Ménon. Boutang était un peu trop du côté du négatif, pourrait-on dire en termes hégéliens et de mon point de vue à cette époque. J’étais nietzschéen sans le savoir et j’agissais comme tel. Les mots ne pouvaient plus rester des mots. Ils devaient se transformer en actes. L’action est rétribution pour celui qui agit. Adolescence, adolescence….
C’est d’ailleurs parce que j’ai raté ma relation avec Boutang vivant qu’il m’apparaît utile de la reprendre avec lui, à présent qu’il est mort et que moi je suis toujours vivant et bien différent de ce que j’étais alors, au moins sur certains points. Et en tant que, différent, je suis toujours le même, mais un même enrichi et appauvri.
Ces souvenirs ne sont pas totalement inutiles à l’histoire de la pensée française, à l’histoire de la pensée de Boutang. Ils sont en outre utiles à la pensée par moi-même de ma propre vie, et à sa mise en forme. Seule la mise en forme permet de donner du sens à des vies rétrospectivement comme pour les temps futurs. Et quoi de plus beau que de s’inscrire dans l’histoire comme fragment d’un tout qui nous dépasse ? Gabriel Marcel comme Auguste Comte auraient ici écrit un mot puissant et beau : fidélité. Modestement, en toute sincérité, je crois pouvoir le maintenir, non sans un tremblant point d’interrogation ? La philosophie, après tout, n’est-elle pas perpétuelle inquiétude ? C’est cette inquiétude qui avait permis à Georges Duhamel d’écrire l’un des si beaux volumes de sa Chronique des Pasquier qui est justement intitulé Les Maîtres. Le maître universitaire, écrit Duhamel en 1937 sous couvert d’une lettre de sa créature romanesque, n’est pas un chef : le critiquer, c’est encore s’en nourrir. Il est le contraire d’un Moloch même si d’insondables luttes internes et externes, humaines ou trop humaines peuvent le dévaloriser, brièvement ou définitivement, aux yeux de ses jeunes disciples avides d’actes purs. En vérité, rassurons-nous ! Le maître – le maître universitaire mais surtout le maître spirituel; Boutang fut les deux ! – ne conçoit aucune discipline qui ne soit aussi acte pur de liberté et d’acceptation. Inquiétude et liberté furent, sont et seront donc, conjointement et indissociablement, les deux traits permanents de tout disciple réel – plutôt qu’affiché – de Pierre Boutang.

L'auteur
Francis Moury est né en 1960 à Versailles. Ancien élève du lycée Louis le Grand et D.E.A. de philosophie de Paris-IV (Ontologie et métaphysique) en 1983, agrégatif et doctorant à Paris IV (1984) puis Paris-I (1998), Francis Moury contribue régulièrement (en français comme en anglais) à divers sites Internet d'histoire et d'esthétique du cinéma mondial ainsi qu'au catalogue annuel de L'Étrange Festival (Forum des Images à Paris).
Certains écrits plus purement philosophiques, politiques et littéraires ont paru dans des revues (notamment Dialectique, Contrelittérature, La Sœur de l'Ange, Les Temps modernes, Libres); d'autres sont édités, assez régulièrement, en ligne sur l'espace réel (et non pas «virtuel») de Juan Asensio, Stalker.

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