Réactionnaires, donc salutaires lectures (04/04/2005)

Crédits photographiques : Stringer (Reuters).
«Mais si le réactionnaire n’a aucun pouvoir à notre époque, sa condition l’oblige à témoigner de son écœurement. La liberté, pour le réactionnaire, est soumission à un commandement.»
Nicolás Gómez Dávila, Le Réactionnaire authentique.


Haine du bruit et dégoût des opinions de nasiques connectés à quoi bien des blogs de bonnes femmes ou d'hommes écrivant comme des bonnes femmes se résument, blogs à purin qui n’ont rien à nous dire mais nous entretiennent pourtant quotidiennement de ce rien comme s'il en allait de la découverte la plus sensationnelle de ce nouveau millénaire, par exemple la trace d'une quelconque activité cérébrale dans le cerveau pour le coup mis en berne d'un de nos festifs édiles écolo-socialo-communistes parisiens. La plus haute pointe du comique est dépassée lorsque, sur tel forum que je ne prendrai pas la peine de citer, s’exerce la censure d’une imbécile qui, en fait de littérature, nous propose d’instructifs sondages capables de faire s'esclaffer le plus immonde racoleur publicitaire : Arthur Rimbaud, bohémien poète ou capitaliste éhonté en terre d'Afrique ? Marcel Proust cachait-il quelque complexe œdipien derrière sa moustache ? Virginia Woolf était-elle attirée par les phares du malheur comme une phalène par une ampoule ? Degré zéro de la réflexion, de l’écriture, de toute culture littéraire, de toute idée de confrontation virile entre des participants méprisés de façon inouïe et, inversement il fallait s'y attendre, triomphe du journalisme le plus veule en ce sens qu'il truque une réalité dérangeante, comme certains ont eu raison de le rappeler.
En réaction si je puis dire à ce bavardage de plancton imberbe, chacun de mes nouveaux billets mis en ligne dans la Zone sera désormais annoncé par un fragment de Nicolás Gómez Dávila extrait d’un ouvrage intitulé Écrit en marge d’un texte implicite. Je me réfugie ainsi, comme si j’étais le triste maître perclus dans son haut-château abandonné, dans la lecture ô combien stimulante du Réactionnaire authentique (paru aux éditions du Rocher, coll. Anatolia, en 2004; ce livre contient aussi le recueil de textes précédemment mentionné) de Gómez Dávila qui donne cette superbe définition du réactionnaire, que je me contente de citer : «En effet, même si elle n’est ni nécessité, ni caprice, l’histoire, pour le réactionnaire, n’est pourtant pas une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l’homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont des vestiges, sur le sable labouré par la lutte, du corps de l’homme et du corps de l’ange. L’histoire selon le réactionnaire est un haillon, déchiré par la liberté de l’homme, et qui flotte au vent du destin.»
Et, lorsque je lis cette autre pensée («Le réactionnaire échappe à l’esclavage de l’histoire parce qu’il poursuit dans la jungle humaine des traces de pas divins. Les hommes et les faits sont, pour le réactionnaire, une chair servile et mortelle qu’animent des souffles venus d’ailleurs»), je ne puis que songer au bref entretien que j’ai eu avec Joseph Vebret et Alina Reyes (qui devrait paraître dans le prochain numéro du Journal de la culture, succédant à celui, parfaitement inepte, qu’Assouline accorda à ce même Vebret), où nous avons évoqué les traces, dans notre propre chair ou plutôt dans celle de l’artiste qui est un possédé, laissées par Dieu et… le diable, son singe. Car, si «les ténèbres de certaines âmes sont l’ombre portée de la lumière divine», nul doute alors qu’un Trakl, un Hölderlin, un Nietzsche ou encore un Artaud n’ont pu écrire et créer que dans la (dé)-mesure même où ils s’éloignaient de toute prudence humaine et laissaient, en eux, en leur corps devenu calice douloureux, advenir le Verbe impétueux qui remplit, assoiffe puis déborde de la frêle vasque qu’est l’esprit de l’homme. Et, puisque nous avons également parlé, au cours de ce même entretien, de notre manière d’écrire, cette autre pensée de Dávila n’a pu, d’une certaine façon que j’avoue bien peu modeste, que conforter a posteriori ma propre technique de rédaction, concentrique ou plutôt, elliptique : «Mon unique prétention est celle d’avoir écrit un livre non pas linéaire, mais concentrique». La mienne aussi, inévitablement mise en exergue par les facilités vertigineuses qu’autorise la pratique de l’hypertexte. Autre exemple de cette écriture : La littérature à contre-nuit bien sûr, illustration déjà ancienne de cette giratoire manie, puisque j’ai inlassablement remanié les différents textes réunis dans ce recueil, les composant à partir d’une sorte de noyau qui grossissait à mesure que j’ajoutai sur cette sphère insécable primitive des sortes d’écorces, de pelures verbales. L’image évoque quelque démarche gnostique ? Sans doute mais dois-je cacher cette petite évidence : j’écris pour trouver l’illumination, moins même, une illumination ? Oh, je me dois de préciser immédiatement ce que j’entends par ce mot, illumination, au passé glorieux d’enlumineur, sens d'ailleurs réinvesti par Rimbaud, mot qui se rapproche dans mon esprit de ces éphémères et innombrables épiphanies joyciennes qui tramaient le tissu, la chair sensible du monde. Mes illuminations ne sont donc pas, d’abord, religieuses mais, toutes profanes, elle n’en laissent pas moins soupçonner qu’un grand texte, contrairement aux axiomes nains des déconstructeurs, n’est que le miroir imparfait d’un Texte premier, illisible, invisible, tissu même de l’univers, sa chair secrète. Je sais donc bien que je ne trouverai, en montant sur les degrés vermoulus de cette échelle de Jacob (qui descend donc vers les profondeurs et le royaume aveugle des monstres), je sais bien que jamais je ne trouverai la vérité ou que, si je devais la trouver, c’est que, comme le peintre Hokusaï ayant quitté la peinture, j’aurais alors laissé derrière moi le langage pour contempler ce qui ne peut se dire ou se voir : la lumière. Je serai mort. Ou bien fou peut-être, n’ayant plus besoin de parler pour les autres, me tenant l’infatigable monologue qui tissera sa geôle gluante jusqu'à me digérer complètement, comme si j’étais pris au centre d’une toile d’araignée.
Illustrant l’évidence, moult fois répétée, selon laquelle le hasard n’existe pas, j’avais innocemment fait précéder cette salutaire lecture de Dávila par celle d’Orthodoxie, avant de me plonger dans un essai intéressant quoique, à mon sens, trop vite écrit et allusif de Philippe Maxence (Pour le réenchantement du monde, Ad Solem) sur l’œuvre quelque peu oubliée du grand Chesterton. Dans Hérétiques, l’inventeur du père Brown affirmait tranquillement cette phrase que le camp de concentration occidental pourrait inscrire en lettres de fer au-dessus de son porche immonde et banalisé : «Supprimez le surnaturel, il ne reste que ce qui n’est pas naturel». Chesterton, comme Maxence l’affirme («Autant qu’il est possible sur cette terre – c’est-à-dire imparfaitement – Chesterton est l’homme du paradis terrestre, de la chute, de la rédemption et du paradis retrouvé») est donc bien, sans doute, l’un des modèles de Nicolás Gómez Dávila, qui de toute façon, comme le sont souvent ces magnifiques auteurs du continent sud-américain (que l’on songe à un Borges ou à un Carpentier) était un lecteur infatigable.

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