Odi profanum vulgus et arceo (27/04/2005)

Crédits photographiques : Charles Platiau (Reuters).
«Les voyants, les apôtres, les meneurs, les convaincus en un mot, ont certes une bien autre force que les négateurs, les critiques et les indifférents : mais n’oublions pas qu’avec la puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s’imposer, elle serait bientôt revêtue d’un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle.»
Gustave Le Bon, Psychologie des foules.


Haine de la meute, révulsion de tout mon être devant cette fosse commune de laquelle monte un fumet de mots tavelés de moisissures et de phrases devenues liquides à force de pourrir, puisqu'il me faut bien constater que la Mort propre à notre monde cassé est devenue une incorrigible bavarde alors que, il y a quelques siècles à peine, elle se contentait, noblement, de jouer l'âme de celui qu'elle défiait, en silence de surcroît.
L'écriture même, selon certains crétins amateurs d'ateliers d'écriture, devrait être civique, bariolée, métissée, en un mot commune, communale ou communiste, je ne sais plus trop, mon esprit ne parvenant jamais à considérer qu'une foule n'est pas, d'abord, composée de personnes. Mes chers amis, dit l'animateur diligent, nous allons maintenant nous exercer à écrire comme Céline... Mieux, à penser comme lui (ou oui, je sais, ce n'est qu'un exercice), à faire du Céline, à devenir Céline ! Et, pour commencer, je vous invite tous à écrire quelques phrases, celles qui germeront spontanément dans votre esprit, peu importe, il suffit qu'elles se distinguent par leur usage des points de suspension... Ah, les points de suspension, tout un poème ou plutôt : tout un roman ! Vous êtes tous prêts ? Bien, allons-y, recouvrez vos pages de points de suspension, n'hésitez pas, ce sera un premier exercice fort utile afin que vous compreniez qu'il n'y a pas trois points de suspension identiques à trois autres points de suspension si je puis dire. Demain, après ce cas pratique, nous nous exercerons à un peu de Lautréamont donc, si vous pouviez dès ce soir violer puis énucléer quelque jeune fille ravissante sans oublier bien sûr de noter précieusement vos sensations, cela vous aiderait je crois...
Imbéciles, qui à présent avez trouvé un nouveau porte-voix à votre insignifiante fatuité, les blogs, qui se multiplient comme du chiendent, qui s'entreglosent parfois jusqu'à reconstituer ces petites communautés solipsistes que ces mêmes auteurs, souvent anonymes, n'étaient jamais les derniers à dénoncer lorsqu'ils les flairaient chez les journalistes !
À mon sens, une foule n'est rien de plus que ce qu'elle était dans l'esprit de Gustave Le Bon, qui consacra à ce phénomène typiquement moderne une superbe monographie, pas seulement psychologique comme son titre l'indique à tort : une pâte qu'il s'agit de faire lever puis, le moule ayant été préparé et beurré pour la réalisation de la plus banale des transmutations, une pâte qu'il faut ensuite verser adroitement dans le récipient graisseux afin de lui donner la forme de son choix. Le moule ? Rien d'autre que la parole, ou plutôt le discours de celui, appelons-le le Grand Pâtissier (Jünger avait bien son Grand Forestier) qui va confectionner avec talent (il en faut, le rhéteur étant, d'abord, Tentateur...) le gâteau, qu'il faudra ensuite sagement partager à l'heure du goûter des masses, puisque la foule, innombrable, ne se nourrit jamais que de ses propres bouchées de phrases, sans cesse avalées puis régurgitées, à moins encore qu'il ne s'agisse d'une endémie extrêmement contagieuse («Dans les foules écrit Le Bon, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes»).
J'ai volontairement choisi des métaphores grossières voire grotesques parce que l'une des caractéristiques constantes de la parole dévoyée ou de propagande, comme nous l'enseignent Kraus, Klemperer ou encore Robin, est de mélanger inextricablement la grandeur et la bassesse, la scatologie et l'eschatologie, la lumière et la boue, la vérité et le mensonge.
De sorte que la foule hypnotisée ou assommée par la langue-massue ne peut se contempler ou plutôt s'entendre qu'en étant réfléchie mais jamais traversée si je puis dire, jamais portée comme si elle était devenue poisson dans les flots miroitants. Si l'on peut admettre avec Michel Henry et Jean-Luc Marion la nature iconique de la parole du Christ, pure transparence vers un Ailleurs qui est d'abord celui de notre âme révélée et exposée à notre propre regard, celle du Tentateur en revanche, la parole faussée et spéculaire du Rhéteur sera bien sûr de nature purement idolâtre. Elle n'est plus fleuve du Verbe mais nasse où barbotent les crapauds contre-factuels qui, parce qu'ils mentent, s'imaginent être dragons de légende. Ainsi, fascinée, hypnotisée par le sifflement du serpent, la foule qui boit les paroles de son Maître (ou de son Prince, c'est tout comme, dans Les harmonies Werckmeister de Tarr), les ingurgite après avoir en somme assisté à une sorte de miracle sacrilège ou de contre-miracle de la multiplication des mensonges partagés comme des pains (mais noirs), ainsi donc la foule jamais ne pourra s'oublier et, par ce mouvement d'oubli qui est reconquête de sa liberté fantomatique, écouter et se remplir du Verbe, devenir plus grande, retrouver la personne, moi, tu, qui la compose. Non, au contraire, elle s'agenouille cette foule hagarde et sans visage, elle se prosterne et, dans le regard du quidam qui partout lui renvoie sa propre image de clone, elle lit son envie, sa haine de l'autre et de soi, sa rage de se soumettre et, en se soumettant à celui qui l'a enchaînée par ses phrases envoûtantes, sa folie destructrice. «On élèverait une pyramide, ajoute Le Bon, plus haute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des victimes de la puissance des mots et des formules.»
Dès lors, d'une certaine façon toute métaphorique, la parole véritable, icône du Visible et de l'Invisible, serait la liberté même, non clôturable, incapable de se rigidifier, se statufier, se momifier ou se portraiturer, le contraire en somme de la mauvaise photographie (puisqu'il en existe tout de même de bonnes) ou, si l'on veut, de cette photographie exclusivement pornographique dont jouissent les médias. Pas de différence notable finalement entre les phrases mortes qu'ils utilisent et les images qu'ils choisissent pour, disent-ils, donner plus de poids à des mots qui, c'est bien vrai, n'en ont aucun, n'ont pas la plus petite qualité de cette pesanteur chère à Michelstaedter.
Nous crevons assurément, et de plusieurs morts pour qui douterait de la capacité de notre société à multiplier les tourments à l'infini. L'une des plus insidieuses agonies est peut-être bien celle qui a consisté, en transformant les mots en mauvaises images, en considérant qu'ils sont une seule et même immonde pâte, à dévaluer ipso facto les qualités insignes du Voir et du Parler, à faire de la parole un regard sale et du regard un mot grevé d'une ignoble taie. De sorte que nous ne pouvons jamais, au sens strict du terme, nous oublier, puisque notre esprit est perpétuellement assailli par le spectacle d'une charogne en putréfaction : les phrases qui crèvent, les mots devenus postures sexuelles violées par des centaines de milliers de regards, tous identiques.
Foin de préciosités et de reculades de jésuite puisque, sur «les ruines de tant d’idées, tenues pour vraies jadis et mortes aujourd’hui écrivait Le Bon, de tant de pouvoirs successivement brisés par les révolutions, cette puissance [des foules] est la seule qui se soit élevée, et paraisse devoir absorber bientôt les autres […]. L’âge où nous entrons sera véritablement l’ère des foules.»
Pour nous, redevenir libres signifie donc, comme épreuve de pénitence et de purification nécessaire, fermer nos yeux et nos bouches et apprendre, réapprendre à écouter le silence qui est Verbe.

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