De quelques porcs considérés dans leur rapport avec un écrivain, Maurice G. Dantec (16/03/2004)

Crédits photographiques : Kim Kyung-Hoon (Reuters).
«Le plus sacré problème de cette époque est : qu’elle a du papier et que ce qui s’imprime, cela vînt-il même du rectum, agit comme verdict […]».
Karl Kraus, La nuit venue (traduction de Roger Lewinter, Éditions Gérard Lebovici, 1986), p. 68.


Le texte ci-dessous est déjà vieux de quelques semaines et a été mis en ligne par quelques forçats souterrainement cryptiques : ainsi des rédacteurs des revues Cancer ! et Égards et de Subversiv.com, qui ont fait tout simplement ce qu'il fallait faire face au terrorisme intellectuel de quelques chiens de garde du journalisme. Pardon, j’ai involontairement anobli ces animaux qui ne sont pas des mâtins mais, bien plus simplement, des porcs. Christophe Colomb avait selon Bloy ses taureaux. Dantec n’a que ses cochons, notre époque étant tombée bien plus bas, on le constate, que le stupide dix-neuvième siècle qui offrait tout de même des adversaires à la mesure des braves. Que le romancier se console car les cochons, à la différence des taureaux qui ne savent rien faire d’autre que foncer, parlent, et parlent même beaucoup, à vrai dire sans relâche. Lorsque les nains n’ont rien à dire, il paraît en effet tout naturel qu’ils ne puissent s’empêcher d’ouvrir la bouche. Résumée expéditivement, cette dialectique est l’essence même d’une grande partie de ce qui ose s’appeler, aujourd’hui, la Presse. Ce qui sortira de la bouche des nains ne devra donc en aucun cas être confondu avec une parole de poids ou de pertinence, voire une bribe de réflexion tirebouchonnée. Il nous faudra simplement nous boucher le nez et, d’un œil révulsé, contempler de loin la bauge immonde dans laquelle le suintement liquide est venu déposer ses lourds sédiments. Du reste, la métaphore qui compare les écrits journalistiques aux limons puants des souterrains n’est évidemment pas nouvelle mais, beau sujet d’émerveillement pour les linguistes amateurs des rébus de latrines (il y en a puisque désormais tout texte fait sens, y compris ceux de Nothomb), elle se renouvèle (ceux-ci diraient : elle se remotive) systématiquement, pour notre plus grand plaisir d’ailleurs. Mallarméen dans l’âme, j’écrirai pour ma part que, comme une carne oubliée au soleil, voici que la Presse se met tout d’un coup à grouiller ignoblement. Nous assistons alors, émerveillés, à la génération spontanée d’une cabale journalistique, expression anonyme qui désigne en fait une septicémie du langage, l’éclosion d’une de ces couronnes que les rats tissent à leur naissance en entremêlant leurs queues. Témoignages délicats de la nouvelle – et sans doute bien éphémère – floraison de cette végétation intestinale, les larmoyantes consternations de quelques ténias et sous-rédacteurs de solives, scandalisés par les propos tenus par Maurice G. Dantec qui, désireux de dialoguer, au-delà d’irréductibles différences (il l’a dit et répété mais les nains sont sourds et aveugles comme le sont les phocomèles) avec les furieux démons pagano-crypto-fascisants du Bloc Identitaire, leur a envoyé une lettre rendue publique par ces derniers. Las ! comme l’écrit la pigiste de L’Humanité, pauvre Dantec ! Lorsque l’on déjeune avec le diable dit le proverbe, mieux vaut utiliser une longue cuillère. Apparemment, celle de Dantec était drôlement rabotée, à moins que, enragé comme on le prétend, le romancier sulfureux n’ait délaissé les mœurs civilisées pour se bâfrer à pleines pognes de l’infecte nourriture, qu’il aura digérée à sa façon inimitable, de solides meules peu démocratiques comme fruits de ses entrailles ayant alors souillé les dîners des demi-mondaines de Libération (1), de Marianne, du Monde, de L’Humanité avant, sans doute, dans les heures ou les jours qui viennent, de scandaliser d’autres raouts gauchistes, puis de finir dans le brouet des Inrocks. A moins encore que, fidèle à son style apparemment carré c’est-à-dire bloyen, l’écrivain n’ait décidé de distribuer quelques coups de pied sonores en autorisant la publication de sa lettre aux affreux fascistes mentionnés, rougissant au passage les fesses multicolores des mandrills de Technikart, déchaînant la colère des nabots du forum de niKroniKart (l’orthographe de ce beau titre pouvant être joyeusement modifiée). Éh ! En bon enfant de la pub, Dantec pourrait donc en remontrer à ces esthètes de l’insignifiant, spécialisés dans la traduction du babil de la poupée Dolly, à moins qu’il ne s’agisse d’une chèvre clonée sans l’accord du pauvre animal.
Je n’ai pas besoin de rappeler les différents micro-épisodes de cette farce inepte. Les cancéristes Bruno-Deniel Laurent, Johann Cariou et Laurent James l’ont fait avec panache et, preuve d’une certaine carrure intellectuelle, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’honnêteté, ils ont même affirmé leur désaccord avec certaines des thèses prônées par l’auteur de Villa Vortex. A contrario, on remarquera l’art consommé du sautillement (2) avec lequel les tiques journalistiques se sont accrochées à leur chien, qu’elles comptent bien faire crever en lui inoculant leur gonorrhée verbeuse, ces parasites étant gonflés d’un jus qui rendrait plus rafraîchissante qu’une source de montagne la Sargasse de fond de cale d’une putain taïwanaise. Dantec, lui, ne sautille pas. Dantec fonce et il a raison de le faire puisque son style, ici comme dans ses romans, est parfaitement fidèle à l’homme. Je dirai même que cette suicidaire vélocité est l’essence de son écriture, qui ne craint pas de s’enfoncer dans le seul royaume qu’il appartient de sonder lorsqu’on est un bon écrivain, un écrivain tout simplement : l’enfer, d’habitude exploré par de plus placides marcheurs. Celui dans lequel n’en finit pas de patauger le flic Kernal, celui exploré par n’importe quel romancier qui, sans connaître le commandement bernanosien appris de saint Dominique (3), a toujours su qu’il en allait de son honneur – et de la réponse à l’appel d’une mystérieuse vocation – de ne pas abandonner ses créatures de papier, qui sont évidemment bien plus que cela : sa chair même et une face, fût-elle sombre et malade, secourable parce que sombre et malade, de son âme. Macbeth est ainsi Shakespeare bien plus que cette idiote de madame Bovary n’est Flaubert, Kurtz est Conrad, Cénabre (et que dire de Ouine !) sont Bernanos, Popeye est Faulkner, plus intimement que ne le flairera n’importe quelle bluette psychanalysante, créature et créateur unis par un lien plus solide que ne le soupçonnera le détricoteur derridien le plus acharné (4).
Je pourrais citer bien d’autres exemples, peu importe d’ailleurs, puisque le Journaliste et ses innombrables clones auxquels nous faisons face (si je puis dire mais un autre mot désignant le postérieur serait plus indiqué) sont des ignares. Cette évidence d’une compénétration entre le créateur et son œuvre, fût-elle un cliché pourtant parfaitement valable, est bien sûr ignorée par nos besogneux qui, lors de la parution de Villa Vortex, monstre littéraire s’il en est, ont simplement plissé leur bouche et, fiers de tant de bêtise, craché un jet de salive jaunâtre : « Trop long ! ». Tout, alors, était certainement dit. Le couperet a coupé la tête du maudit que les catins réclamaient à grand déhanchement de croupe, le journaliste offensé dans sa laideur a lâché son pet et la tête du mutin canadien, a-t-on cru, s’est détachée doucement du tronc réactionnaire, donc pourri. Tout le monde, on le voit, était content puisque, enfin, Dantec le jalousé, le conspué, trébuchait, s’étalant de tout son long sur plus de huit cents pages, ce qui fait tout de même un sérieux crash pour l’engin dont la fiabilité était naguère encensée par les spécialistes des vols en coucous miteux. Crétins, abominables crétins qui, pour tenter de calfater votre minable barque, avez jeté à l’eau (l’eau sale du bain sans doute) le peu de culture qui eût encore pu faire office de mastic. Vous ne voyez rien, habitués sans doute, les yeux fermés, à ouvrir largement vos naseaux en reniflant les règles blanches de Catherine Millet-Reyes-Ernaux, flairant avec délice leur prochaine petite crotte, tout aussi ronde et anodine, éclairée à grand pinceau de lumière, pieusement recueillie et exposée dans les salons huppés comme s’il s’agissait d’un fragment authentique du vase d’Arimathie. Vous n’avez pas vu que, au-delà même de ses défauts évidents – mais encore fallait-il les pointer, ce que vous n’avez su faire que grossièrement –, ce roman, Villa Vortex, avec celui de Nabe consacré à ses mémoires volés, était la seule prose d’importance sur laquelle il eût fallu répandre votre parole de nécessiteux. Je ne suis pas naïf au point de croire que vous auriez été capables d’écrire sur cette œuvre mais, à tout le moins, votre caboche de dernier de la classe aurait soupçonné, en rafistolant quelques lignes vaseuses, qu’il y avait là un texte qui dépassait de loin vos capacités de compréhension. C’était trop vous demander sans doute. Un texte de critique, c’était trop exiger des mandarins du spectacle qui, hélas, ne paraissent jamais devoir être des intermittents. Votre imbécillité, voyez-vous, est à temps plein, vous ne vous taisez jamais et, au milieu de tant de paroles vides, comment pourriez-vous comprendre un bouquin qui n’est qu’une tentative – manquée ?, grossière ?, évidemment condamnée à retomber sur le sol rugueux ? – pour figurer, par l’écriture, l’entrée dans le Tout-autre, la guérison, la rédemption de la terre gaste ? Car l’écrivain de quelque parole, car l’artiste véritable doit coûte que coûte tenter de s’extirper du marais de l’arrière-monde pour fixer une lumière que, bien imparfaitement, la littérature est condamnée à ne pouvoir qu’approcher et fixer de très loin, à moins de se taire, brûlée par la flamme de toute recherche mystique, remise au goût du jour par le (trop) célèbre impératif de Wittgenstein.
C’est donc cela que les crétins ne pardonnent pas à Dantec, d’écrire une œuvre qui n’est qu’un préambule (5) ou, plus exactement, l’écho d’une autre Parole, quelques phrases maladroites qui sont pourtant signe et présence d’un verbe que tenta d’écouter le Virgile d’Hermann Broch, déchiffrement puis extinction figurés dans Villa Vortex, par lesquels Dantec est donc gnostique avant que d’être chrétien. C’est bien cela que les dents cariées des idiots mâchonnent, dénonçant comme il se doit, en bons citoyens, le dangereux excès de vitesse auprès de monsieur le gendarme : non pas le fait que tel boulevard soit scandaleusement pris à contre-sens des plates-bandes sillonnées par les pieds plats de la Gauche, non car, s’il ne s’agissait que de cela, comme Dantec l’a d’ailleurs remarqué, ces mêmes âmes pures n’auraient pas conspué un dialogue avec Besancenot ou Krivine, l’auraient plutôt même encensé. Ce que l’on ne pardonne pas au chauffard, c’est de clamer haut et fort que son travail n’a de sens que s’il est compris comme la tentative d’un auteur qui, sur les traces d’un Claudel lisant Rimbaud, veut donner à la littérature française moribonde et pompière (6) une importance et un prestige eschatologiques vitaux, séminaux et qui, ayant compris que l’écriture n’est finalement pas grand-chose si ne la fait gonfler une ferveur spirituelle, dépose son pauvre talent qu’il aura fait au moins fructifier, à moins qu’il ne puisse éviter à son bolide de s’encastrer dans le mur, ce qui transformera illico l’écrivain Dantec, par la magie de la maigre baguette des journalistes, en un météore littéraire.
Quoi qu’il en soit, le romancier continue d’avancer comme un stalker, à pas de loup. Il aurait tort de délaisser son exploration, de relâcher son effort ne serait-ce que pour essuyer les crachats qui pleuvent sur son visage. Ce que les cochons n’en finissent pas de vouloir mordre, c’est donc cet écrivain qui leur hurle le scandale des scandales, cette pierre qui, attachée autour de leur cou rose, les entraînera vers les hauts fonds : l’écriture ne serait rien de plus, n’est, chaque jour, rien de plus, qu’une besogne sale de journaliste si elle n’est pas la folle tentative d’écouter une parole qui nous fut donnée et que les journalistes avilissent et défigurent un peu plus chaque jour dans leur souille en constante effervescence.
La Zone silencieuse où Dantec va pénétrer est pleine de pièges fulgurants, tous mortels. Les cochons eux, pendant ce temps, fidèles à leur précieux atavisme, urinent sur les barbelés qui gardent l’entrée de la Zone et regardent de loin le téméraire avancer… Ils attendent le moment, car ils sont patients et méticuleux, où leur proie va être prise au piège, fût-il le plus visible. Une fois tombée à terre, pas avant bien sûr, ils pourront alors organiser leur tournante à moins que, remplis de haine, ils ne décident de dissoudre, sans autre cérémonie, le cadavre dans ce qu’Armand Robin appelait un « camp de concentration verbal » ou, plus prosaïquement, dans une soue.
Car l’homme sur lequel les imbéciles n’en finissent pas de loucher est lui aussi, à sa rude façon, un mystique à l’état sauvage. Or, rien ne dérange plus le journaliste domestique (comme on le dit du cochon) que l’animal sauvage. Voilà où nous en sommes.

Notes
(1) Dans Libération (29 janvier), Pierre Marcelle s’étonne du battage fait autour de cette minuscule polémique. Il a raison sur ce point. Mais pourquoi bon sang, déplorant dans un style de marcassin enrhumé les «temps étroits que vit la chose littéraire», ne pas reconnaître la valeur des nombreuses problématiques d’écriture soulevées par Dantec ? Dès lors, il faut bien se résoudre au fait que cela, cet étrange oubli sous la plume d’un si brillant styliste, doit bien signifier quelque chose, non ?
(2) La palme de la bêtise crasse revient pour l’instant à Magali Jauffret qui, sans même s’en rendre compte, a de facto innocenté le coupable qui, comme David Lynch (?), a nourri des «pensées élitistes» qui les ont tous deux «conduit[s] à fréquenter» le Mal absolu après avoir certes bénéficié d’un long « processus intellectuel complexe» ! Comme Boutang l’affirmait, ce sont toujours les mots qui se retournent, en premier, contre les Foutriquets qui ne savent pas les employer…
(3) Dans un latin aisément compréhensible, même par les journalistes : ad in inferno damnatos extendebat caritatem suam.
(4) Je n’évoquerai pas l’étrange correspondance entre George Steiner et Rebatet ni même l’amitié liée entre Boutang et l’auteur de Réelles présences. L’histoire littéraire est d’ailleurs pleine de ces attirances contre-nature, bien faites pour choquer les crétins, comme le prouve suffisamment le dialogue (a-t-il été vraiment manqué ?) entre Celan et Heidegger.
(5) À la différence de Kafka, Dantec l’impatient n’a pas l’humilité d’attendre devant la porte barrée par le portier; il préfère la forcer plutôt que de guetter l’instant après tout improbable où, peut-être, sait-on jamais ?, le portier ouvrira celle-ci…
(6) Et pas la peine de nous bassiner avec ces voix d’outre-tombe que sont le déjà mort Blanchot et le presque-en-train-de-toujours-mourir-sur-le-rivage-des-Syrtes-en-forêt, Julien Gracq.

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