La parole molle de la France (18/03/2004)

Crédits photographiques : Tomas Bravo (Reuters).
«En temps de guerre, avoir une presse, c’est avoir l’ennemi dans le dos.»
Karl Kraus, La nuit venue


Lecture d’un excellent article signé par Alexandre Adler dans Le Figaro d’hier, intitulé Qui prête main forte à al-Quaida et qui, utilement, avec précision (comme toujours avec Adler), nous rappelle le point que je mentionnai dans un récent papier, à savoir que des liens véritables ont existé, existent et existeront entre les deux Internationales, l’islamiste et la Rouge, liens qui bien évidemment constituent une vérité insupportable à entendre par notre Presse. Cette précision d’Adler dans ses démonstrations était déjà visible dans son livre, J’ai vu finir le monde ancien qui, dans un style parfois bien trop journalistique (donc : une absence de tout style…), démontrait au moins que l’Europe, obstinément, se voilait la face. Au moins Adler tentait-il avec ce livre d’explorer le cœur des ténèbres ou, pour reprendre une métaphore à Henry James, de démêler les différentes trames du motif dans le tapis même si, je le dis sans l’ombre d’une hésitation, seule la parole d’un romancier ou d’un poète peut aller réellement dans les abîmes, puis tenter d’en revenir car ce n’est pas descendre aux Enfers qui est difficile, mais bel et bien remonter à la surface, puis parler.
Pourtant, Adler s’écarte dans ce texte de la prudence onctueuse des perroquets du Monde diplomatique et, comme s’il s’agissait d’un thème musical, conclut ses lignes par un refrain que chantonneront tous les lâches, et Dieu sait que, en Europe, ils sont nombreux : c’est de trouille que crève le petit cordonnier qui a décidé de chausser l’Espagne de charentaises et c’est de trouille, on s’en serait douté, que crève la France, persuadée qu’elle va retirer les mirifiques dividendes de son inaction en Irak. «Mais aujourd’hui écrit Adler, toute l’Europe est humaniste, à tel point qu’il faudra peut-être changer l’hymne européen, la trop militariste (et maçonnique) Ode à la Joie de Beethoven, et adopter le nouveau mot d’ordre de notre temps, le «Non je ne ferai pas la guerre» qui ouvre La Veuve joyeuse des frères Strauss».
De sorte que les mots de Michel Crépu sur Bernanos (voir son Journal littéraire du mois de mars) me semblent durs. Certes, lui qui vient de relire le Journal d’un curé de campagne, le «meilleur Bernanos, le plus juste, le moins engoncé dans sa gangue», a raison de penser que ce prodigieux roman est l’une «des plus belles leçons de ténèbres de la littérature française» même si, curieusement, Michel Crépu place Monsieur Ouine un cran en dessous du Journal, ce qui à mon sens est une erreur, en tout cas si l’on considère attentivement quelle a été l’intention de Bernanos en écrivant ce livre crépusculaire lequel, qui se souvient de cela ?, a constitué pour le Journal une véritable matrice romanesque. Pourtant, Crépu affirme qu’il ne supporte plus, dans le style du romancier, ses «effets de manche», que nous pourrions plaisamment traduire par sa colère de pamphlétaire et de polémiste (je ne confonds pas les deux termes).
N’est-ce pas pourtant cette absence de colère, cher Michel Crépu, fût-elle exagérée, forcément exagérée, qui condamne la France, depuis la disparition d’un Boutang, d’un Bernanos, d’un Bloy, d’un Céline ou même d’un Darien, à sombrer dans un agréable sommeil munichois, à répéter les petites phrases à la praline de Dominique de Villepin, à s’emmailloter dans un cocon d’insignifiance et de sot consensus qu’un Philippe Muray, vous avez raison de le dire, parvient de moins en moins à railler malgré tous ses efforts ? Le stalker, qui continue – mais pour combien de temps encore ? – de marcher prudemment, à pas de loup, dans la Zone dont les dangers inconnus le guettent, a donc décidé, à sa façon modeste, somme toute étique comme le sont les flancs de l’animal sauvage, de donner la parole, une fois n’est pas coutume lui dira-t-on, à Rémi Soulié (auteur d’un magnifique livre sur Dominique de Roux) qui, justement, a écrit sur la parole pamphlétaire un bel article (publié dans Dialectique dans son intégralité) évoquant la relation entre Pierre Boutang et Georges Bernanos.
Le voici donc, bonne lecture.


3112951835.jpgPierre Boutang dans la Zone.

«Le fond de ma nature est la vénération et la piété»
Pierre Boutang à Olivier Germain Thomas, France Culture, le 28 janvier 1992.

«Il a repris bien des fois la même pensée, si chère à son cœur déçu, lorsqu'au seuil de l'ombre […], pressentant la faillite possible de toute espérance humaine, il approchait le plus près possible du papier ses yeux d'aveugle, traînant de ligne en ligne sa main tremblante […]».
Georges Bernanos, La Grande peur des bien-pensants.


Voici deux symptômes de ce qu'il faut bien appeler un refoulement – le mot ne plairait pas à Pierre Boutang mais il aurait convenu à son ami Maurice Clavel qui, à propos de mai 68 parla du retour du Grand Refoulé (Dieu) –; le premier, diagnostiqué par Dominique de Roux en 1972 dans Immédiatement, le second, plus anecdotique et récent : «Pierre Boutang, son Blake ! Un tel livre en Angleterre lui vaudrait une chaire de poétique à Cambridge. En France, tous les blackboulés du talent vont faire la fine bouche et le silence. Voilà les intellectuels français, république d'envieux, de sodomisés mentaux».
(Ceci, écrit quatre ans avant la pétition des sodomisés mentaux contre Boutang). Second symptôme, La Semaine de Radio France (samedi 8 mai, vendredi 14 mai 1999), Stéphane Martinez, à propos des entretiens sur France Culture avec Jean-Luc Marion : «Précisons que Jean-Luc Marion a succédé à Paul Ricœur, en tant que professeur au département de l'Université de Chicago, et qu'il occupe actuellement à la Sorbonne la chaire de métaphysique, détenue jadis par Emmanuel Lévinas...».
Pierre Boutang, l'auteur de L'Ontologie du secret, est lui-même mis au secret, dans un Purgatoire qu'il aurait par ailleurs depuis longtemps exploré et subverti. Ce procédé rappelle les meilleurs temps de la photographie d'art soviétique où les indésirables disparaissaient après montage ou, plus aimablement, les manipulations du ministère de la Culture qui, à l'occasion du transfert des cendres de Malraux au Panthéon, supprime des photographies de l'écrivain la cigarette qu'il avait aux lèvres. Il s'agit, au bout du compte, d'un même processus de réécriture de l'Histoire, petite ou grande, à des fins prétendues ou non de purifications éthiques. Passons.
Sans aucunement prétendre à l'exhaustivité, Pierre Boutang consacre au moins quatre articles à Bernanos, directement ou indirectement. Le premier, qui m'a été signalé par Stéphane Giocanti, date du lendemain de la mort de l'auteur de Monsieur Ouine – juillet 1948 – et a été publié dans Aspects de la France, tout comme le second – une semaine plus tard, Grandeur et misère de Bernanos, ainsi que le troisième, plus spécifiquement consacré au Grand d'Espagne de Nimier mais où Boutang en profite pour approfondir et mieux cerner la nature de sa relation avec Bernanos (repris dans Les Abeilles de Delphes). Le quatrième, enfin, a été publié en 1982 dans Royaliste, à l'occasion de la publication du livre de Gérard Leclerc, Avec Bernanos. Lire consécutivement ces contributions permet de relever une évolution sensible dans la pensée de Pierre Boutang à l'endroit de l'auteur de La Lettre aux Anglais.
D'emblée (juillet 1948), Boutang pose la grandeur de Bernanos – il est significatif de noter que les textes auxquels il s'intéresse (en particulier) ont tous les deux l'adjectif grand dans leur titre (La Grande Peur des Bien-pensants et Les Grands Cimetières sous la lune) : «Je ne peux taire en Bernanos la présence de la grandeur». Le philosophe parle même de piété, de pitié et de respect. Pierre Boutang s'attache à montrer que sur le fond, Bernanos ne s'est pas renié. (cf. également La Terreur en question, Éditions Fasquelle, 1958, p. 63).
Mais l'essentiel n'est pas là. Dans les trois articles d'Aspects de la France et La République de Joanovici, Boutang est encore sous le coup de ce qu'il appelle la querelle de Bernanos et de Maurras (rupture de 1932). Le philosophe se range sans ambiguïté du côté de Maurras. Boutang a, mutatis mutandis, la même attitude qu'Aragon à l'égard de Paul Nizan au moment de l'annonce du Pacte germano-soviétique. Comme Nizan récuse une alliance jugée contre-nature, Aragon et ses amis le traitent de fou, de flic, etc. De la même façon, Boutang se range du côté de l'orthodoxie maurrassienne et retrouve des mots voisins de ceux d'Aragon pour qualifier l'attitude de Bernanos évoquant les «anathèmes fous du malheureux exilé».
Il fait même preuve d'une certaine inélégance dans les sous-entendus sur la vie privée de Bernanos : «[...] quels échecs secrets dans l'éducation de ses enfants [...] peuvent expliquer cet échec essentiel [...] (je n'ai) aucune indulgence pour la vie d'un homme qui n'a pas su se retenir dans la fidélité, [il fut un] vieil exilé amer, acharné».
Schématiquement, Pierre Boutang est proche du premier Bernanos (La Grande Peur) et du dernier qui continue de pourfendre la démocratie, mais il rejette l'avant-dernier, comme il le dit lui-même, celui du ploutocrate Coty (p. 269 des Abeilles de Delphes) et du Figaro, mais aussi, celui des Grands cimetières qu'il ne pourra admettre que très tard, et encore (nous y viendrons plus loin). Dans La République de Joanovici (1949), les attaques sont vives : «Sa belle colère (celle de Bernanos) était rendue vaine par le camp qu'il avait choisi. Sa vision d'émigré sur les malheurs de la France vaincue [...] Ses déclarations radiophoniques d'une terre lointaine l'avaient associé aux pucerons de la démocratie-chrétienne qu'il avait nommés et qu'il méprisait».
Pierre Boutang reproche en fait à Bernanos d'avoir donné des gages à la démocratie-chrétienne haïe (d'une haine constante, et par lui, et par l'auteur de Sous le Soleil de Satan). Il va jusqu'à évoquer les vaines ombres comme Albert Béguin, qui s'accaparent Bernanos.
En 1982, Pierre Boutang rugit encore contre les misérables faussaires qui ont voulu enrôler Bernanos. (Il leur promet la meule au cou !). Certes, Bernanos n'a pas cédé à la tentation (méthode Coué) ; il a continué de «châtier la démocratie-chrétienne qui avait rêvé de faire de lui un complice, la tourbe démocrate chrétienne, la funeste démocratie-chrétienne, l'hypocrisie démocrate-chrétienne» : «Entre B et nous, ce ne sont que querelles de famille, de paroisse et de voisinage». (On peut néanmoins s'interroger, rétrospectivement, sur le cinquantième anniversaire de la mort de Bernanos (1998) et les craintes prémonitoires de Boutang... Bernanos n'a-t-il pas été désamorcé, même si un député prétendu gaulleux s'insurge contre une conférence pourtant irréprochable de Sébastien Lapaque ? Boutang s'interrogeait, en effet, dans Les Abeilles de Delphes : «Puisque La Grande Peur est aujourd'hui introuvable, nous proposons à Béguin et aux pucerons démocrates chrétiens de fonder un comité pour sa réédition». (Qui serait en fait sa réédition). Pierre Boutang a été entendu puisque La Grande Peur a été réédité, et en effet, par un puceron, l'abbé Julliard – Serge Julliard ou Jacques Julliard, je les confonds – avec Nihil obstat et Imprimatur et tout et tout...).
En 1980, à l'occasion d'un numéro spécial de Royaliste sur Pierre Boutang royaliste et philosophe, l'attitude du philosophe évolue, jusqu'à minimiser les désaccords ou les réserves avec Bernanos. Il reconnaît que Maurras et le Grand d'Espagne se rejoignent sur l'essentiel qui est le Roi. Bernanos est même qualifié de vieil et pur camelot du roi à deux reprises (dans le Maurras et le Précis de Foutriquet), ce qui ressemble fort à un retour en grâce. À propos des Grands Cimetières, la deuxième œuvre de Bernanos qui, symboliquement, intéresse Boutang – même si elle l'indispose – l'évolution des considérations du philosophe est à elle seule révélatrice, en raccourci, du changement de l'évaluation. En 1952, dans Les Abeilles : «Je refuse de toute ma force les thèses qui servent de prétexte aux Grands cimetières». Et en 1980 : «J'ai été bouleversé par Les Grands cimetières».
En 1984, dans le Maurras, cet aveu : «[...] les Grands cimetières, que ma fidélité m'empêcha de lire au moment de leur parution». En 1981, Boutang se rattrape et met en épigraphe du Précis de Foutriquet un extrait des Grands cimetières. En 1982, pour filer la métaphore communiste, Pierre Boutang fait son autocritique dans l'article sur le livre sus-cité de Gérard Leclerc : «[C'est une] œuvre qui importe autant par La Grande Peur que Les Grands cimetières ou Scandale de la vérité. L'affaire Coty a été sottement envenimée des deux côtés; [Il souligne l']absurdité de la querelle». (Dans son Maurras, il minimise aussi les désaccords; il reproche même à Maurras, de façon voilée, une attention insuffisante à l'affection très respectueuse que Bernanos avait pour lui. Bernanos avait un «cœur sublime»). MAIS : Boutang ne peut s'empêcher de rappeler, même dans les dernières années, que dans Les Grands cimetières, c'est Bernanos qui s'est trompé sur la gloire posthume de Maurras et les obsèques nationales (dans son compte rendu du livre de Gérard Leclerc). (Il l'avait fait également en 1952 dans Les Abeilles; Pierre Boutang est obstiné, et même entêté, ce n'est pas une surprise). En définitive, Pierre Boutang, sur Bernanos, rejoint Nimier : La Grande Peur et Les Grands Cimetières ont le même enracinement.
Il s'agit d'être contre les hommes d'ordre, les honnêtes gens, les bien-pensants, le parti clérical; la distinction entre les deux maîtres livres de Bernanos est peut-être artificielle... De plus, c'est dans Les Grands Cimetières que Bernanos rend hommage aussi à Drumont : «Dans ma treizième année, le livre de mon maître m'a découvert l'injustice, l'injustice toute vivante, avec son regard glacé». On peut en outre relever, dans la distance qui sépare Pierre Boutang de Bernanos, un regard différent sur l'Histoire royale de la France. Boutang est venu au Roi par Louis XI et Louis XIV, suite à la leçon de Maurras (l'État, etc.) ; Bernanos est spontanément plus proche de la royauté de saint Louis, «la jeunesse de la France», dit-il. Dans son Maurras, Pierre Boutang explique qu'il faut concilier les deux, l'efficacité du pouvoir et son humilité. On pourrait ainsi résumer la situation, en quelques mots-clés, et très schématiquement une fois de plus : Bernanos : Foi, Louis IX, enfance, roi incarné, sentiment, adhésion du cœur, royalisme, action, mystique.
Maurras : Agnosticisme, Louis XI, Louis XIV, idée royale, raison, démonstration, monarchisme, intellect, politique.
Boutang réaliserait une manière de synthèse entre les deux : Enfance (le royaume des pères), foi, camelot du roi (action), métaphysique, mystique, politique.
Plus précisément, après cet itinéraire factuel oscillant, on se doute que les deux œuvres dialoguent, qu'il existe une proximité textuelle et esthétique entre les deux hommes. Elle m'apparaît tout d'abord dans ce que Pol Vandromme, dans son bel essai La Droite buissonnière, appelle la «vivacité à la Bernanos» de Boutang.
D'un point de vue littéraire, elle se manifeste dans une veine précise qui est celle du pamphlet – si inadéquat que soit le mot – mais telle est la forme qui favorise le mieux l'expression des deux regards. Posons, en premier lieu, que Bernanos récuse l'appellation de pamphlétaire et de polémiste (esthétisme répugnant, narcissisme), et que Pierre Boutang se contredit. La République de Joanovici a pour incipit : «Je n'écris pas de pamphlet». Mais l'auteur du Foutriquet reprend à son compte la formule péjorative de vil pamphlétaire... Réglons une fois pour toutes, pour Bernanos et Boutang, la querelle de terminologie en partant, comme l'indique Pierre Boutang, de l'étymologie – même s'il en a une science parfois très personnelle : «Un pamphlet, c'est une œuvre qui a pour objet de tout brûler, c'est une torche» (Boutang a donné pour la première fois cette définition tirée du grec dans La Dernière Lanterne du 3O juin 1948, pp.4-5). Le mot convient bien car Drumont cité par Bernanos et Boutang écrit de ses ennemis : Mettons-leur le feu au ventre (La Fin d'un monde).
En conséquence, nous pouvons nous accorder sur le terme de... brûlot. Dans tous les cas, il s'agit bien, comme le dit une tête chantante du gaullisme contemporain, d'allumer le feu.
Quatre textes de Boutang (Sartre est-il un possédé ?, La République de Joanovici, La Terreur en question, Le Précis de Foutriquet) et deux revues (La Dernière Lanterne, Paroles françaises), peuvent être assimilés, bon an mal an, au pamphlet. Il les range lui-même ainsi dans ses bibliographies; dans le Foutriquet, il reconnaît avoir écrit deux pamphlets ou deux libelles (Joanovici, La Terreur); dans La Dernière Lanterne il écrit : «Les régimes de liberté honorent les pamphlétaires morts»
N'oublions pas, enfin, que dans le Tableau de la littérature française (1962), Pierre Boutang consacre son article au texte considéré comme le roi des pamphlets, la Satire Ménippée. Nul hasard là non plus.
Le polémiste authentique est toujours un prophète comme le prophète est toujours, de Jérémie à saint Jean Baptiste, un violent bretteur. C'est vrai de Barbey, Bloy, Bernanos, Boutang (on pourrait s'interroger sur cette transmission sacramentelle alphabétique, transmission secrète, comme dirait l'auteur de L'Ontologie du secret). Le souffle de l'Esprit pénètre celui qui brûle – c'est le cas de le dire – d'une sainte colère. Voici deux passages éminemment prophétiques de <>La Terreur (1958) 1) pour les affaires intérieures (pp. 25-26) : «Or l'argent, et celui du capitalisme international, ne s'accommode tout à fait que des partis et des hommes de gauche; s'il est une droite ploutocratique et fermement républicaine (i.e Le Figaro, dont le surmoi serait Le Monde) qui le sert depuis un siècle, elle lui coûte moins cher et lui donne moins de plaisir que la gauche qu'il tient et corrompt en secret; la gauche, ennemie déclarée des intérêts, attentive à leur faire très officiellement honte, à leur interdire son paradis politique – bouchant même le Trou de l'Aiguille pour enlever sa chance au chameau de l'Écriture – l'argent l'inventerait si elle n'existait pas» 2) pour les affaires étrangères (p. 101) : «Il appartenait à l'Amérique nordiste, à qui la Grâce à si évidemment manqué, dont la société et les mœurs se meuvent à l'intérieur d'un reniement de l'histoire, d'un meurtre prolongé du Père, à ce peuple somnambule et plus tragiquement athée qu'aucun autre, d'inverser ainsi les lois de surabondance de l'être et de faire surabonder gratuitement le néant». (Nous reviendrons sur cette question décisive du néant, que Boutang associe toujours à la possession démoniaque.
Dans ses entretiens avec Pierre Boutang diffusés sur France Culture du 1 au 5 juin 1992, Jean-Marie Domenach a relevé lui-même ce que l’œuvre de Boutang a de prophétique. Boutang lui répond que ce jugement est à la fois excessif et terrible.
Pierre Boutang s'interroge principalement sur les écrits de combat de Bernanos. Sa propre oeuvre n'est pas autant informée – au moins en apparence – par l’œuvre romanesque du Grand d'Espagne
À ma connaissance très relative et non exhaustive, Boutang ne cite pas le Journal d'un curé de campagne. Il ne le cite pas dans le Tout est grâce pourtant commenté dans L'Ontologie du secret (p. 142). Il cite, en revanche, en l'associant à Dostoïevski, Monsieur Ouine (Les Abeilles de Delphes, p. 186) – et c'est capital –, puis L'Imposture et La Joie – significativement et banalement à la fois en référence à Dostoïevski – «[romans] qui posent des énigmes aussi tragiques que le plus essentiel Dostoïevski» (compte rendu du livre de Gérard Leclerc). En 1973, dans L'ontologie du secret, Pierre Boutang cite une nouvelle fois L'Imposture et La Joie ; dans la note 102, p. 489 de sa thèse, il établit un parallèle entre la politique supérieure de Dostoïevski et celle de Bernanos : leur royalisme se fonde sur les mêmes racines métaphysiques et religieuses. Pierre Boutang cite à peine la Nouvelle histoire de Mouchette (p. 172 de L'Ontologie) et en note seulement Sous le soleil de Satan (p. 503) pour signaler un nouvel accord de Bernanos avec Dostoïevski.
Ce lien fondamental de Pierre Boutang avec Dostoïevski via Bernanos, nous serons amenés à l'explorer plus loin, lorsque nous parlerons de Monsieur Ouine. De façon encore plus probante, Boutang rejoint Bernanos dans une conception de la royauté qui voisine familialement avec la figure du Père (d'un point de vue biographique et spirituel). Pudique (moi haïssable), Boutang parle peu de son enfance et de sa famille mais quand il l'évoque, c'est toujours autour de l'axe primordial du père aimé, figure tutélaire voire totémique.
Le mot clé de Pierre Boutang l'homme et l’œuvre – intitulé du colloque du 5 juin 1999 à la Sorbonne –, c'est PATERNITÉ. Dans ce seul mot on a le cœur, le corps et l'esprit de Boutang. Lui-même fut un père, cita Proudhon – «Nul n'est homme s'il n'est père» et Péguy. Il fut un père suPÈRE-latif ou hyPÈRE-bolique pour des motifs politico-religieux que je vais rapidement parcourir. P(i)erre Boutang, c'est son vrai nom, comme pour le Père Goriot, Christ de la paternité : «Quand j'ai été père, j'ai compris Dieu>», dit le héros de Balzac, en un sens un peu différent il est vrai de celui qui conviendrait à Boutang, lequel aimait, de plus et particulièrement, un proverbe français : Le Diable porte pierre... (On peut légitimement penser, dès lors, que Dieu porte Père, et d'un point de vue métaphysique).
Sur un plan politico-religieux, la conception boutangienne de la monarchie est dynastique. Tout passe à travers le modèle naturel de la relation du père au fils, en politique comme ailleurs (dans le sensible comme dans l'intelligible). Si le père existe chez l'homme et non chez les animaux, c'est que l'homme est à l'image de Dieu. La paternité s'inscrit dans le dogme trinitaire chrétien où le Père engendre éternellement le Fils dans l'Esprit. (Remarquons que le possédé, thème et terme essentiel des relations de Boutang avec Bernanos, se caractérise selon Pierre Boutang, entre autres critères, par l'absence de paternité : cf. Sartre est-il un possédé ?, pp. 22, 42, 43 : «Le possédé n'est ni père ni fils de personne. Sartre est privé de cette donnée originelle de la naissance, du rapport au père»...
Paternité, Filiation, (In)Spiration, telle est la devise de Pierre Boutang qui renvoie dans les limbes le balbutiement ternaire de l'emplâtrée phrygienne ou frigide, je confonds une fois de plus. (Dominique de Roux rappelle opportunément que Marianne porte le chapeau symbolique des putes...). Les Abeilles de Delphes, p. 187 : «La relation du fils au père est le point fixe, le pivot de l'ordre».
Aux pages 89-90 de Joanovici, Pierre Boutang revient sur ce rapport essentiel ; le titre de l'article sur le Avec Bernanos de Gérard Leclerc est : Une escorte filiale de Bernanos. Sur un plan biographique, le père de Bernanos fait à son fils la lecture quotidienne de la Libre Parole ; le père de Pierre Boutang fait de même avec L'Action Française et Boutang rappelle que son grand-père lisait La Libre Parole à son père (p. 60 de La Terreur) – forme de mimétisme. Enfin, La Politique est dédiée À MON PÈRE. (Il est précieux de constater que Pierre Boutang évoque plus volontiers son enfance dans les pamphlets...). Bernanos : «Comprenais-je bien les explications de mon pauvre papa ? Sans doute n'étaient-elles pas de mon âge, elles non plus. Pourtant, c'est alors que j'ai tout appris»
Et la pauvre papa en question n'était pas agent de change mais tapissier-décorateur; Drumont était de famille modeste. Boutang insiste aussi sur des origines modestes et même pauvres (La Terreur, p. 57) : il est issu de «[...] laboureurs, vignerons, tous petites gens»... Dans Joanovici, pp. 8, 28, 30, 36, il revient à la charge et se définit comme un : «petit boursier pauvre» puis il réaffirme les liens de paternité et de filiation : Je suis fils, je suis fils moi aussi, je suis fils d'un homme... Ce n'est pas un chant de haine que mon père m'a appris, tout petit. Souvenons-nous qu'il sous-titre son essai sur Le Temps Essai sur les origines... Dans Royaliste, enfin, on peut lire ce dialogue :
– «Alors le Roi, qu'est ce que c'était, pour vous ?
– «Le Roi, c'était ce que me disait mon père».
Et pour convaincre son fils du bien-fondé des thèses royalistes, le père utilisait des arguments populaires. (Parmi les souvenirs lumineux que je garde de mes rencontres avec Pierre Boutang, celui où il sortit d'une petite armoire la photo encadrée de son père...). Pour le philosophe, la paternité est du domaine de la Grâce et de la salvation, d'un point de vue surnaturel et temporel à la fois. S'entremêlent donc chez Pierre Boutang la figure du père et la figure du pauvre. C'est une autre passerelle entre Bernanos et lui. Le fils du tapissier et celui du meunier trouvent en Drumont – et Proudhon, pour Boutang – le moyen d'être anti-libéral, anticapitaliste, contre l'injustice et pour les humbles. Dans La Terreur, p. 61, cet aveu essentiel : «C'est par La Grande Peur que s'explique, et là seulement, notre présence, présence des "boursiers" dans le camp de la tradition de l'ancienne France et de la monarchie, quand les "héritiers" les plus futés ont depuis longtemps rejoint celui de la république, des bonnes places et du bon argent».
Sans conteste, le texte de Bernanos que Pierre Boutang mentionne le plus souvent et le plus longtemps est La Grande Peur – pour lui le livre majeur, fondateur d'une réflexion politique et humaine. Mais au-delà de tout, selon moi, Boutang y revient souvent parce qu'il s'agit d'un hommage de disciple à maître autrement dit, de fils spirituel à père spirituel. Pierre Boutang ne l'a jamais écrit, mais je crois que c'est la clé ultime qui permet d'ouvrir la porte de cette vénération. Mieux, rien n'interdit de penser son Maurras, bien au contraire, comme une manifestation de piété filiale, une autre escorte filiale. Ceci dit, Boutang retient deux aspects essentiels de Drumont :
–une certaine exemplarité française (Les Abeilles de Delphes, p. 270 et le premier article paru dans Aspects de la France à l'occasion de la mort de Bernanos),
–les retrouvailles de l'injustice au regard glacé où il mime une fois de plus Bernanos : L'injustice, ce satan femelle dont le mâle est le mensonge, écrit-il dans Précis de Foutriquet. On peut dire légitimement que La Grande Peur fut pour Boutang ce que La France Juive fut pour Bernanos. À ce propos, Pierre Boutang écrit dans Les Abeilles... (p. 87) : «Le grand service que cet homme (Bernanos) nous a rendu, malgré ses étranges erreurs, c'est la révélation de Drumont, l'introduction à Drumont». En 1948, Boutang salue Bernanos pour être revenu à Drumont après son exil de 1938 (p. 269 des Abeilles de Delphes) : Nous retrouvons le petit garçon qu'il fut... (i.e, le fils, très largement, c'est ce qu'il faut entendre)...

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