Les Chants de Maldoror de Lautréamont (10/05/2004)

Crédits photographiques : Henry Romero (Reuters).
Ce n’est pas sans une vive répugnance que je donne à la lecture le texte suivant sur les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse. On en pardonnera le caractère brouillon et impulsif et surtout cet immonde tutoiement, façon sans doute illusoire de sauter par-dessus les conventions universitaires. En le parcourant après bien des années durant lesquelles je l’avais pratiquement oublié, j’ai été toutefois frappé par l’image du trou noir, que j’ai tout récemment développée pour plusieurs travaux. D’abord et de façon cette fois-ci très universitaire, pour la dernière livraison des Études bernanosiennes (aux éditions Minard Lettres Modernes), où j’évoque le véritable ogre herméneutique qu’est à mes yeux le dernier roman de Georges Bernanos, Monsieur Ouine. Ensuite pour L’Atelier du roman, ayant rendu compte du Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, l’une de mes œuvres préférées, que je ne cesse d’ailleurs de relire, tout comme je crois inépuisable la plus sombre tragédie de Shakespeare, Macbeth. Enfin pour un article que je suis en train d’écrire qui reprend l’histoire de Kurtz éclairée par le commentaire poétique qu’en a donné T. S. Eliot dans ses Hollow Men. J’allais oublier que j’ai évoqué, à propos des Soirées de Saint-Pétersbourg de Maistre (Cahier de l’Herne à paraître) la même image qui ne cesse de fasciner non seulement les poètes mais aussi, plus encore, les astrophysiciens (entre les deux se tient l’étrange Jean-Pierre Luminet), ces derniers parvenant depuis peu de temps à entrevoir le monstre qui demeure cependant toujours aussi énigmatique. En fait, je crois tout simplement que les œuvres littéraires les plus extrêmes, celles donc qu’il nous importe de sonder si on désire comprendre ce qui se passe sous nos yeux, agissent sur le Verbe comme ces astres en fin de vie sur le tissu spatio-temporel, qu’ils trouent littéralement. En lisant Monsieur Ouine, Cœur des Ténèbres, The Hollow Men ou même Le Tentateur de Broch, vous éprouvez ainsi la sensation presque physique de plonger dans un abîme où la langue semble se disloquer sous l’effet d’inimaginables forces de marée. C’est ce même évident vertige, pour qui du moins, à la différence de nos piteux critiques, en a dépassé la quinzième page, qui envahit le lecteur de Villa Vortex de Maurice G. Dantec. Mais cela, qui l’a vu ?


***


«Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue.»
Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, I, 8.

«Les génies nocturnes peuvent attirer moins d'esprits que les autres, mais ceux qui ont été séduits une fois par leur redoutable parole, leur sont attachés par une passion qui ressemble à un long et mystérieux envoûtement.»
Edmond Jaloux, Préface aux Chants de Maldoror, Œuvres complètes de Lautréamont (José Corti, 1987), p. 41.

«Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur parmi les persécutés ambitieux : il ne voit dans le monde que lui et Dieu, — et Dieu le gêne.»
Rémy de Gourmont, ibid., p. 20.

«A-t-il fallu qu'il adorât la Beauté, ce poète englouti dans les ténèbres, pour l'insulter avec tant de soin, pour s'ingénier, comme il le fait, tout le long de son livre, à en dénaturer les formules ! Le besoin perpétuel de pervertir le sens du Beau, dénonciateur de sa chute, est en lui comme une effroyable diastole de son nouveau cœur.»
Léon Bloy, Belluaires et Porchers, Œuvres de Léon Bloy, T. II (Mercure de France, 1964), p. 194.


Je me réjouis de ne pas pouvoir te comprendre, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont ! C'est immédiatement qu'il faut goûter la commotion que provoque la lecture de tes Chants, et se taire par conséquent, ou alors écrire, c'est-à-dire, décider qu'on ne va rien comprendre, refermer ton livre en croyant — en se leurrant — qu'on en a entrevu le noir mystère, se caler avec confort sur son siège et de là, comme du haut d'une parfaite chaire de prétention universitaire, baver son article de critique, avec, pour les plus chanceux ou alors les plus honnêtes ou alors les plus sots d'entre nous, l'espoir peut-être, en répétant que l’œuvre du montévidéen obscur est un mystère littéraire, de ne pas taper trop loin de la plaque. J'ai bien sûr choisi la deuxième voie, la plus simple, la plus facile, la moins exigeante, la moins fière, et, vois, en multipliant, en plus, par trois les filtres qui ont atténué l'éclat intransigeant rayonné par ton astre pervers, alors, maintenant, autant écrire... Astre est le bon terme. Toi qui goûtes particulièrement la comparaison, celle-ci doit te plaire, bien qu'elle ne soit pas très rigoureuse — en fait, c'est une métaphore —, car j'aurais dû écrire : Lautréamont, ta lumière est perverse comme celle d'un astre noir qui aurait la joie délétère de pouvoir sur nous darder ses rayons. Astre noir, oui. Ou plutôt, trou noir, car il est vrai que, tout comme cet astre exotique et inobservable que la science nous enseigne être une étoile effondrée sous sa propre gravité, ayant déchiré l'espace comme une bille d'acier trop lourde déchire le voile mince de gaze sur lequel le vulgarisateur l'a déposée pédagogiquement pour les besoins de sa démonstration, tu es toi aussi un trou noir, c'est-à-dire un corps inobservable, à jamais indétectable par le chercheur — on ne sait presque rien de toi, comme on ne sait rien d'Homère ou de Shakespeare ; c'est-à-dire un corps énigmatique, un monstre cannibale qui avale tout ce qui passe près de lui, et, comme le trou noir signale, signe sa présence fatalement en avalant des étoiles ou même des galaxies entières qui, lorsqu'elles tombent dans sa gueule, son disque d'accrétion, émettent une quantité colossale de pur énergie, toi, Lautréamont, tu avales voluptueusement de la matière : tout ce que tu as lu, poésies, romans, feuilletons, philosophies, traités scientifiques, maximes, tout cela tu l'avales et l'ordonnes selon. Toi aussi, tu es astre dévorant, car la syntaxe ne résiste pas à l'étirement colossal que tu lui imposes pour sa refonte, car, tout comme la morale que tu achèves d'un coup de canines, la littérature est dépecée par la bouche éructante des Chants, pour devenir... quoi ? Une œuvre de délation sans doute, puisque tu démontes implacablement les mécanismes littéraires. Les ficelles deviennent bien visibles, tu en tisses ton motif de haine, ton manteau dans lequel t'envelopper pour commettre tes crimes la nuit venue. Une œuvre de sadique joie évidemment, puisque tu éventres avec la même facilité monstrueuse les jeunes filles et les phrases. Une oeuvre satanique de destruction consumée, de chaos lové en son sein le plus intime, puisque ton art détruit l'art, et renaît aussitôt de ses cendres rageusement tisonnées. Quelques années après ta mort, paraîtra une tentative identique érigeant le procès de la littérature et de l'art, qui ira cependant moins loin dans sa diabolique lancée que toi : A Rebours de Joris-Karl Huysmans. Une oeuvre blasphématoire enfin, puisque ton cri — tu dis qu'il est un chant. Tu as raison, mais, comme toi dans tes Poésies, je me dois de cacher le goût du Mal pour lui-même, ne pas le chanter —, ton cri part vers le Ciel, veut au moins trouer les tympans de Dieu s'il ne peut le déloger de sa céleste orbite.

Pas besoin d'une quadruple lecture pour comprendre que tu ne l'aimes guère, celui que tu appelles le Céleste Bandit (V, 3), ou encore le Grand Objet Extérieur (ibid.). Non, tu ne l'aimes pas. Tu le hais même, cela n'est pas exagéré. Dès le premier chant, dès sa deuxième strophe, tes mots nous parlent de la conscience maudite de l'Éternel. Plus loin, Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au contraire je te hais (II, 2). Cela, ce n'est encore qu'un simple constat, voici le blasphème : Ne trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le Créateur ! (II, 8). Nous sommes loin des vers de Baudelaire, dans Bénédiction : Vers le ciel, où son oeil voit un trône splendide, / Le Poète serein lève ses bras pieux. Les procédés sont multiples pour dire ce que l'on pense du Grand Ennemi. La raillerie, le blasphème, mais aussi l'inversion — lorsque par exemple tu fais descendre Dieu au bordel (III, 5), ou encore, lorsque tu crées une contre-Trinité : à Dieu, au Fils et au Saint-Esprit, tu vas opposer la Saleté, l'Homme et le Poux (II, 9). Le combat, incessant, que Maldoror lutte contre l'ange lumineux (II, 11), qu'il devienne un moderne Prométhée (II, 3), un poulpe monstrueux (II, 15) appliquant ses quatre cents ventouses sur le dessous de son aisselle et faisant à Dieu pousser des cris terribles, ou qu'il ressemble à Satan dans sa révolte prodigieuse (I, 11). Mais on peut battre Dieu sans directement s'attaquer à lui, par exemple en abolissant la conscience, sa fille chérie : Comme la conscience avait été envoyée par le Créateur, je crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle (II, 15).Pourquoi donc vouer à celui-ci une haine aussi minutieuse et implacable : un faisceau de raisons parfaitement claires troue le brouillard morne et idiot de l'indifférence, car, Ducasse, ta haine pour le Créateur t'empêche de sombrer dans le liquide sirupeux de la médiocrité tranquille.

Tu n'aimes pas Dieu parce qu'il est pervers, et qu'il te fait souffrir. Ainsi, en balafrant ton front de la fente de l'éclair, inscrit-il sur toi la marque indélébile du réprouvé (II, 2), cette longue cicatrice sulfureuse. Aussi parce que sur toi il a déposé avec perfidie, avec un sourire de haine puissante, la laideur (I, 8). Parce qu'encore sa conduite est incompréhensible, capricieuse, que l'homme qui pourtant t'a toujours obéi, comme ton ami le plus fidèle, doit endurer les jeux inconcevables de ton imagination de tigre (II, 12). Mais l'homme, mais l'humanité, Maldoror l'exécrateur ne les aime pas !, il les déteste inconcevablement, lui, l'ennemi des hommes (II, 11). Ce n'est donc point la bonne raison. Maldoror, tu hais le Créateur parce qu'il permet le Mal, parce qu'il le tolère, et peut-être, qu'il aide ce dernier à se frayer un noir chemin de délices vers son gouffre puant. Oui, c'est la vision horrifiée du Mal qui te fait rugir vers l'Impassible d'en haut. Ton blasphème est un cri de désespoir — tout de même, je ne voudrais pas te blanchir trop vite, car, rien à faire, tu es vraiment trop mauvais, mais poursuivons, il me presse de passer à autre chose, plus intéressante que celle qui consiste à écrire sur toi... Si Dieu est bon, pourquoi alors tolère-t-il le Mal ? C'est la grande question, à laquelle tu te fiches de trouver une réponse autre que celle-ci : si le Mal existe, si le plus parfait crétin ne peut faire absolument rien d'autre que de constater, par l'expérience millénaire de l'humanité, que le Mal triomphe partout, hé bien !, ne faut-il pas comprendre à l'évidence que Dieu n'est pas bon, qu'il est même, cela est probable, mauvais très certainement ? Et le Mal est souverain : Il est une puissance plus forte que la volonté..., et cette puissance, c'est le Mal (I, 4), invincible pesanteur, la pierre voudrait se soustraire aux lois, mais impossible (ibid.), parasite depuis toujours accroché aux flancs de l'homme qu'il vampirise goulûment : les délices de la cruauté auxquelles Maldoror fait servir son génie, ces délices ne sont pas passagères ou artificielles, mais elles ont commencé avec l'homme, finiront avec lui (I, 4). L'homme n'est point bon, alors il ne faut pas hésiter à le faire souffrir, ce monstre de perfidie : J'ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur (sic), surpasser la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin, l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au-dehors, les plus froids des mondes et du ciel ; lasser les moralistes à découvrir leur cœur [...], les yeux chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait (sic) leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur (I, 5). Hypocrite même, l'homme qui n'est point bon prétend l'être, sans rire : Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonté sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliothèques (II, 5). L'homme n'est pas bon, le Mal étend son empire stérile, le Bien sans doute n'est qu'une chimère : montre-moi un homme qui soit bon !, demande ainsi Maldoror à Dieu, Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'étonnement : on meurt à moins, ajoute le perfide (I, 5). Et cependant, Maldoror de se lamenter de faire le Mal contre son gré : Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit volontaire (I, 10), car, croyez-moi sur parole, Maldoror, peut-être, est né, non pas bon, car cela serait trop comique, mais au moins point trop mauvais ! Il n'était pas, comme on dit, fondamentalement méchant. Appréciez le raccourci sublime : J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c'est fait (I, 3). Belle erreur, y avez-vous jamais cru, lecteur innocent ! Maldoror bon, non, jamais !, Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant : fatalité extraordinaire ! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolument dans la carrière du mal... atmosphère douce ! (I, 3). En somme, Maldoror est quelque peu comme Macbeth qui, point mauvais sans être un ange, va se ruer voluptueusement dans le Mal une fois, non pas qu'il a commis le meurtre abhorré de son roi Duncan, mais qu'il a clairement envisagé toutes les conséquences de ce dernier : I am in blood, dit celui-ci, Stepped in so far that, should I wade no more, Returning were as tedious as go o'er (III, 4, 136-137). Maldoror comme Macbeth certes, encore que ce dernier ne donne pas au lecteur la certitude de cette foudroyante ellipse qu'opère le sombre héros de Ducasse. Maldoror mauvais depuis sa naissance, Maldoror méditant sur l'essence de notre âme perverse (IV, 1) : oui, comme Rimbaud dans son programme de défiguration systématique de celui qui veut être poète, c'est-à-dire Voyant, il faut se cultiver sur le visage une atroce verrue : Le rire, le mal, l'orgueil, la folie paraîtront, tour à tour, et serviront d'exemple à la stupéfaction humaine car alors — ici Ducasse prend peut-être le contre-pied du jugement de La Bruyère sur Racine et Corneille : Racine a peint les hommes tels qu'ils sont ; Corneille les a peints tels qu'ils devraient être —, car alors chacun s'y reconnaîtra, non pas tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est (IV, 2).

Pourtant, Maldoror n'est pas Satan — même si : le plus grand nombre pense qu'un incommensurable orgueil le torture, comme jadis Satan, et qu'il voudrait égaler Dieu (I, 11) —, et toujours, une parcelle de bonté semble faiblement irradier sa lumière, car notre personnage, comme le Melmoth du révérend Maturin, n'est pas un caractère peu complexe, grossièrement simple et schématique. Ducasse, est-ce une ruse de plus que d'avoir souhaité que ton héros soit superbement ambigu ? C'est que Maldoror est bon !, et il est mauvais très incroyablement !, et il est l'un et l'autre, sans doute tour à tour, Car, si je laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux vertus que j'y fais resplendir, et, dont je placerai l'auréole si haut, que les plus grands génies de l'avenir témoigneront, pour moi, une sincère reconnaissance (IV, 2), mais plus certainement en même temps, extraordinairement, oui, en même temps ! Est-ce dire que Maldoror a aboli dans son esprit, depuis qu'il a tué sa propre conscience (cf. II, 15), toute différence entre le Bien et le Mal ? Non pas, cette curieuse immixtion de l'un dans l'autre, Bien et Mal confondus, ce n'est que le témoignage de la misère de Maldoror, ce n'est que son chant à lui pour s'adresser au Créateur, pour lui parler et lui dire quelle est sa souffrance inédite. Écoutons-le s'exclamer Hélas ! qu'est-ce donc que le bien et le mal ! Est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion d'atteindre à l'infini par le moyens même les plus insensés ? Ou bien, sont-ce deux choses différentes ? Oui, continue le désespéré, que ce soit plutôt une même chose... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement ! (I, 6). Maldoror, tout comme le Gilles de Rais qu'imagine Huysmans dans Là-Bas, s'il ne peut atteindre la sainteté du Bien comme sa très chère Jeanne d'Arc qu'il suit aux combats, atteindra au moins celle du Mal, il se le jure, afin d'émouvoir de pitié Dieu. Par la cruauté et le meurtre donc, Maldoror, avant même de vouloir renverser de son trône le Créateur, veut lui témoigner son malheur : ne va-t-il pas ainsi jusqu'à sauver de la mort un noyé (II, 14) ? N'accepte-t-il pas le refuge pour la nuit que lui offre le fossoyeur, lui disant Je te remercie de ta bienveillance (I, 12) ? N'éprouve-t-il pas du respect envers l'ange du Bien qu'il a combattu et vaincu (II, 11) ? Etonnamment, ne refuse-t-il pas d'écrire sur sa page le nom du Christ : O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers (I, 6) ? N'éprouve-t-il pas une tendre pitié pour un adolescent qui court derrière un omnibus que le chauffeur ne veut pas stopper pour l'attendre (II, 4) ? Cet acte d'ailleurs déchaîne la furie de Maldoror : Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va ! tu t'en repentiras.

Maldoror est le captif de l'Espérance, entendez-vous, surréalistes idiots qui n'avez vu en lui que le cruel héraut du Mal[1]. S'enfoncer dans la voie du Mal pour atteindre l'Infini — qui hante l'esprit de Maldoror, lui nous le dit : Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! (I, 8) —, c'est se tromper bien sûr. C'est au moins ne pas choisir de rester neutre, car le blasphème engage l'âme, comme l'a si bien dit Bernanos. Voyez ainsi le héros de Bloy, son désespéré, qu'il a baptisé Caïn Marchenoir ; le mendiant ingrat n'a-t-il pas songé à Maldoror pour écrire ces lignes : Vous avez promis de revenir, criait-il à Dieu, pourquoi donc ne revenez-vous pas ? Des centaines de millions d'hommes ont compté sur votre Parole, et sont morts dans les affres de l'incertitude. La terre est gonflée des cadavres de soixante générations d'orphelins qui vous ont attendu. Vous qui parlez du sommeil des autres, de quel sommeil ne dormez-vous pas, puisqu'on peut vociférer dix-neuf siècles sans parvenir à vous réveiller ?... (cf. chap. intitulé La fin). Les similitudes d'ailleurs, ne s'arrêtent pas là : n'est-il pas ainsi troublant de constater que l'un et l'autre, Maldoror comme Marchenoir, paraissent hantés par un seul impératif surnaturel, celui du Jugement dernier ? Que deviendrai-je au jour du jugement se demande Maldoror (I, 6), et, Je ne fais que constater ce qui est, en attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance (II, 13). Et Marchenoir de se demander : Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine ?... (cf. chap. Le départ). Léon Bloy d'ailleurs, avec sa coutumière et fulgurante compréhension des oeuvres, l'avait remarqué, lui qui écrivait dans Le Désespéré ces lignes sur l’œuvre de Ducasse : Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue que cette diffamation inouïe de la Providence exhale, par anticipation — avec l'inégalable autorité d'une Prophétie, — l'ultime clameur imminente de la conscience humaine devant son Juge ?...
Alors Ducasse, toi, l'impeccable ordurier, le très net tueur, l'esthète pourceau — Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau ! (IV, 6) —, le cultivateur expérimenté des poux, le hurleur avide des déchiquètements rapaces, le professeur émérite du sabotage des chairs luxuriantes de sang, ton très doux nectar, alors, n'es-tu rien d'autre que le noir gonfalon tout claquant de vide, gonflé par le vent rassis d'un désespoir revenu bredouille de sa quête de Dieu ? N'es-tu, en somme, qu'un désespéré cachant son horrible mal sous les dehors altiers de la perversité, un pauvre sire prétentieux qui, ayant peut-être cru qu'il était allé trop loin dans le Mal avec sa première oeuvre, s'est immédiatement rétracté avec ses Poésies I et II, dans lesquelles il écrira par exemple, parmi beaucoup d'autres, cette palinodie : Je n'accepte pas le mal. L'homme est parfait. L'âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. (Poésies I) ? N'es-tu pas plutôt terriblement homme, toi, lâche, bourgeois poète cherchant à gagner le sou — alors que ton père chancelier t'offrait tout ce que tu désirais — en rentrant dans l'ordre niais de la bonne morale, de la très chaste proclamation de la bonne conduite : j'ai complètement changé de méthode, pour ne chanter exclusivement que l'espoir, l'espérance, LE CALME, le bonheur, LE DEVOIR (Lettre du 12 mars 1870 à J. Darasse). Non Ducasse, c'est sans aucun doute une nouvelle ruse de ton crû, cela !, abjurer le Mal que tu as chanté admirablement pour corriger dans le sens mièvre du Bien les Maximes de La Rochefoucauld et les Pensées de Pascal (cf. les Poésies II ) : Si l'on chante le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce qu'il ne faut pas faire. Je chante ce qu'il faut faire. (Poésies II ), est-ce bien là ton dernier cri, poète inconnu dont le venin subtil entaille les consciences lourdes des hommes comme la céruse mord la toile sur laquelle on la dépose, cette conscience dont tu es le miroir, pas même déformant, reflétant jusqu'à l'infini la seule épaisseur du Mal, sans que jamais cette vertigineuse mise en abyme ne trouve son point de fuite ultime : Dieu ?



[1] Voir ainsi ces mots de Breton, dans sa Préface aux Chants (in Œuvres complètes de Lautréamont, éd. José Corti, 1987), p. 43 : Le “mal” pour Lautréamont [...] étant la forme sous laquelle se présente la force motrice du développement historique, il importe de le fortifier dans sa raison d'être. Maldoror est selon ses propres termes cet homme nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l'éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l'espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la fatalité (II, 5).

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