Baraliptons : Philippe Barthelet au secours de la langue française (28/09/2007)

Baraliptons de Philippe Barthelet
«Après avoir bien ergoté pro et contra, feut conclud en baralipton que...»
Rabelais, Gargantua, I, 17. Photographie : spécimen de Baralipton maculosa.


6a4abde0b566ab82b77ee1ac2f86d6c8.gifIl ne suffit pas de clamer que le français est de plus en plus mal servi, même s'il est certain qu'il l'est, par des imbéciles qui ne savent le parler ni l'écrire. Il faut aussi en illustrer la beauté, comme l'a fait Philippe Barthelet dans ses précieux et impeccables baraliptons, aussi concis que tranchants. Tout exercice vit de ses contraintes : celui auquel Barthelet s'est livré semble avoir tiré merveilleusement parti de sa volonté de faire bref, de sa haine du bavardage et de l'épanchement. Laurent Schang doit encore se souvenir de quelle peu amène façon l'intéressé répondit à ses questions il est vrai quelque peu journalistiques, donc sottes.

Quoi qu'il en soit, le souci constant de l'auteur reste la défense et l'illustration de notre langue qui est, faut-il le rappeler, le français. Jamais les courts baraliptons de Barthelet ne me paraissent plus aiguisés, donc redoutables, que lorsqu'ils usent d'un humour glacial, comme dans ce texte intitulé Schibboleth : «Le Livre des Juges raconte quel examen de passage les gens de Galaad infligeaint aux fuyards d’Éphraïm qu’ils voulaient démasquer. Ils leur faisaient prononcer schibboleth, c’est-à-dire «épi». Les Éphraïmites, qui avaient peut-être un épi sur la langue, articulaient sibboleth – et on les égorgeait aussitôt. L’Écriture précise qu’il tomba ainsi quarante-deux mille hommes d’Éphraïm aux gués du Jourdain, pour ce qu’«ils n’avaient pas su parler correctement». Où l’on voit qu’en ces temps bibliques, on poussait loin le scrupule du bien parler» (Le Rocher, 2007, p. 25). Le texte dont l'étrange titre est Anantapodoton risque d'attirer Barthelet dans quelque piège que lui auront tendu les défenseurs de nos amis les bêtes, le plus souvent d'hystériques femelles qui aiment les animaux à la mesure extraordinaire où elles détestent les hommes, accusés de tous les maux et d'abord d'être des bêtes, pardon, pis que des bêtes, ces anges privés de parole : «Tous ceux qui prétendent à écrire, dont ce n’est ni le talent ni le devoir de caste, on devrait les noyer comme on noie les chatons trop nombreux, en leur lestant le cou d’un manuel de style. Le genre est fertile en livres de poids» (p. 153). Il est vrai que la réflexion des amoureux des bêtes et des écologistes de tout crin ne s'aventure que fort rarement sur les terres âpres parcourues par des auteurs tels que Walter Benjamin évoquant dans un texte court, magistral et littéralement extraordinaire intitulé Sur le langage en général et sur le langage humain, le mutisme puis la tristesse dans lesquels le monde et les animaux sont tombés depuis le péché d'Adam.
De Benjamin aux anges justement : dans Paroles frisées, Philippe Barthelet, impeccable lecteur de Jünger et de Boutang, se souvenant des dialogues entre Gershom Scholem et son grand ami Benjamin, n'a pas peur d'évoquer un thème dont la simple énonciation risquerait de provoquer une rupture d'anévrisme dans le cerveau de cacographes tels que Molinié, Genette et sa troupe gesticulante de mystificateurs, de violeurs du (bon) sens des mots : «Que la langue puisse être sacrée, la question ne se poserait même pas, si seulement nous pouvions savoir que les mots sont des anges» (p. 51). Sacrée, la langue française, dans Risque de fumée, n'en vit pas moins uniquement si la porte la parole de celles et ceux, de plus en plus rares, qui savent l'écrire, c'est-à-dire faire rayonner la puissance de nomination qui la caractérise, qui caractérise chaque langue, ne fût-elle plus parlée que par son dernier représentant, avant de s'éteindre ou de terminer sa glorieuse existence sur la bande sonore de quelque ethnologue chanceux : «Dieu s’est caché pour entendre de quel nom Adam baptiserait «toute chose vivante»; les écrivains véritables ne font que renouveler cette originelle nomination, et nul doute que Dieu se cache encore pour la surprendre. C’est ainsi que l’écriture est acte de présence, qui engage l’écrivain à proportion du pouvoir qu’il lui donne. Les choses par lui convoquées, appelées par leur nom, témoigneront pour son salut – ou sa perte. En quoi l’écriture est précisément une magie, c’est-à-dire une œuvre qui a son ouvrier pour enjeu» (p. 194). A contrario, dans Petit traité de la chasse aux moineaux, Philippe Bartelet précise que le «sabir réduit les mots à n’être plus que les éléments d’un code, parfaitement univoques et définissables, tel qu’un ordinateur pourrait les utiliser. Une langue véritable commence là où s’arrêtent ces jeux stériles; là où les mots sont tout autre chose que des formules dûment spécifiées de quantités algébriques – là où commence toute littérature et toute poésie» (p. 103), autant le dire, au moment où le lecteur fatigué pose le livre immonde d'une Anne Ubersfeld et se réjouit de lire Racine plutôt que la ridicule traduction de son génie en schémas actantiels, où le bien et le mal paraissent avoir été sagement saucissonnés en adjuvants et opposants !

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