La Maison un dimanche de Pierre Boutang (11/03/2008)

Jack Delano, Near the waterfront, New Bedford, Massassuchets, 1941
Photographie de Jack Delano, Near the waterfront, New Bedford, Massassuchets, 1941.


Pierre Boutang, La Maison un dimanchePierre Boutang... Pour la petite histoire, voici l'un des articles qui faisait partie du manuscrit que je remis à Matthieu Baumier, il y a quelques mois, et qui vient d'être édité tout récemment par ses soins [puis réédité par Sulliver. L'article en question, lui, a été inclus dans La Critique meurt jeune]. Il a eu raison, je crois, de supprimer ces quelques pages consacrées à un auteur rien de moins que difficile même si leur thématique, évidente, les rattache par bien de leurs aspects à celle (ou plutôt celles) des autres textes recueillis dans La Littérature à contre-nuit. De même, il me paraît évident de faire remarquer que son intérêt, s'il existe, tient tout entier dans l'espèce de décrochage de sa bizarre fin, où tout autre question que celle du Mal est évoquée, je veux parler d'une interrogation quant à une possible Reprise, au sens où Kierkegaard entendait cette notion peu évidente. Nul besoin de préciser, ainsi, de quelle souffrance ce texte porte la cicatrice profonde.
Ce texte fut publié, il y a de cela quelques années à présent, dans un numéro spécial de la revue Dialectique, consacré au dialogue entre George Steiner et Pierre Boutang, illustré d'une photographie du célèbre et controversé Andres Serrano. Je terminerai ces quelques lignes en précisant que, selon Stéphane Giocanti à qui je proposai mon article pour je ne sais plus quelle publication (ah si, je me souviens : il s'agissait des Épées), ce texte ne tenait pas la route... théologiquement. Je ne reçus d'autre explication de ce refus peu théologiquement étayé d'ailleurs qui cachait bien mal, je le compris vite, une réelle peur quant à la perspective ouverte par mon texte qui affirmait que le Christ, dans ce roman de Boutang, était absent. Une réelle peur et aussi une parfaite méconnaissance de la puissance de la littérature, bien capable après tout de se passer de Dieu pour ériger son éphémère mais rageuse création, comme devait d'ailleurs me le confirmer un des essais les plus connus d'Harold Bloom, intitulé Ruiner les vérités sacrées.

Pires, bien pires que les critique de fortune, l'un des maux endémiques de notre époque sans Dieu réside justement dans le fait que pullulent les théologiens du dimanche, jour où le Seigneur se reposa de Sa Création et où les raseurs de tout poil décidèrent de commencer à jacasser pour ne plus jamais se taire.

Sur ce même roman de Pierre Boutang, je ne puis que rappeler le bel article publié dans la Zone et signé de Rémi Soulié.

La Maison un dimanche est le premier roman de Pierre Boutang, où, dès 1947, tout est dit, puisque le reste n’est que le prolongement du rhizome qui s’étend sous la terre âpre et caillouteuse du secret dont l’étrange et luxuriante végétation s’épanouira dans Le Purgatoire, le dernier roman et de loin le plus abouti. La Maison un dimanche n’est ainsi un début romanesque que parce que, péremptoirement, arbitrairement, son auteur a décidé de poser une borne dans le territoire du vide : de la même façon, par ce geste crâne, les explorateurs de l’Ouest américain édifiaient-ils l’espace futur de leurs immenses conquêtes en traçant sur le sol poussiéreux une ligne ou une figure qui indiquait le commencement, le point de contraction qui, plus tard, pourrait libérer l’énergie formidable de milliers puis de millions de voix humaines. Là et nulle part ailleurs en somme, car il s’agit bien, fût-ce dans l’immense territoire d’un timbre-poste, de limiter pour l’explorer, de le borner pour pouvoir l’écouter, l’espace autrement sauvage et inaudible. C’est donc dans ce premier roman que le génie de Boutang prend possession de lui-même et maîtrise – il y va du commandement d'un navire dans ce mot très ancien – la tension des voiles gonflées par les vents puissants, capturés par un auteur qui, jamais, n’a oublié d’écouter ceux qui l’ont précédé, de tendre son oreille vers les chants qui mugissent depuis le grand large. Ne soyons dès lors pas étonnés que ce premier roman de Pierre Boutang semble mimer le retour vers une source perdue mais pas ignorée, enfouie, cachée. Ce mouvement de retour, donc de poésie, est toujours le préalable de l’édification d’une grande œuvre, d’une œuvre qui ne s’édifie pas sur le sable mouvant. C’est d’abord et bêtement affirmer que Boutang n’a pas la prétention de créer ex nihilo, comme tous nos petits hannetons contemporains qui s’imaginent, sortant à peine de leur chrysalide, qu’ils vont butiner de façon insoucieuse des fleurs mille fois contemplées par d’autres, plus savants, plus patients, patients de cette patience d’entomologiste qui, selon Ernst Jünger, a toujours fait la richesse des grands écrivains. Ce respect des voix du passé ne signifie en rien cependant que l’écriture de Boutang s’accommoderait d’une prudence qu’au reste il a toujours condamnée. Harold Bloom a ainsi parfaitement raison d'écrire que tout grand auteur, s’il veut bâtir son œuvre, doit détruire d’une certaine façon celles qui l’ont précédée, à tout le moins il ne doit pas tenter, dans sa création, de masquer la faille que longe cette dernière ou de combler le trou sur lequel elle s’est édifiée. C’est donc aussi prétendre, à un niveau métaphorique, que la maison décrite par Boutang ne s’élève, comme celle des Usher, que sur l’intime possibilité d’une lézarde dans la trame de l’être et du temps. Dans le conte de Poe, que Boutang commentera d’ailleurs dans son Ontologie du secret, la maison ruinée, perfusée par le sérum putréfié du marais, s’écroule, engloutie par la faille qui s’est ouverte sous ses fondations : elle n’a pu se tenir et se retenir que dans l’espace où le chant poétique vivifiait de sa force ses assises pourries, dans l'espace et le chant où laisser éclater, une dernière fois avant la ruine, la magnificence d’une parole reconstruite, redonnée, rédimée. Pourtant, dans le roman de Boutang, le dimanche vaseux et solennellement ennuyeux – il faut lire et relire le superbe premier chapitre raconté par le père Limouzin, comme une ouverture d’emblée condamnée par le mutisme de l’ivrognerie – pendant lequel se déroule la visite sur les lieux de l’ancienne faute n’apporte rien, et surtout pas la grâce imméritée d’une visitation, c’est-à-dire d’une libération, d’une échappée hors de la geôle de la redite éternelle, du perpétuel ressassement, d’une trouée, ou bien d’un jour percé dans la muraille d’où le «rayonnement d’ange», le «pas légèrement posé sur la terre dorée» (8) affirmeraient la victoire de la brèche divine. Si l’auteur de La Maison un dimanche se retourne pour s’élancer depuis une terre qu’il a arpentée avec patience et sagesse, ce n’est donc pas encore pour bondir vers le territoire inconnu qui lui fait signe mais pour s’enfermer, une dernière fois, dans la demeure qu’évoque Georg Trakl, où la faute des pères, mystérieusement, agace les nerfs des fils.

Ce texte figure dans son intégralité (avec son apparat critique) dans mon ouvrage intitulé La Critique meurt jeune, publié par les éditions du Rocher.
Sans autre indication, les pages entre parenthèses renvoient au roman de Pierre Boutang, La Maison un dimanche (La Différence, 1991).

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