De la masturbation considérée comme un des beaux-arts : François Meyronnis perdu dans le labyrinthe du Consortium (21/10/2007)

Crédits photographiques : Michael Dalder (Reuters).
À Aude Lancelin, à Anne Crignon, à Josyane Savigneau, à Gérard Guest, à Yannick Haenel, à Philippe Sollers, à tous les sollersiens s'il en reste, je dédie ce texte (et ceux qui le suivront) ridiculisant le pseudo-essai d'un pseudo-penseur.

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Lecture de Spirales du maléfique, introduction (pp. 13-57) de l'ouvrage de François Meyronnis intitulé De l'extermination considérée comme un des beaux-arts (évidemment) édité par Gallimard.

L'imposture va au plus simple. Elle ne prend plus tant de détours. Elle aurait tort, d'ailleurs. Plus sa méchanceté s'exhibe et mieux les humains se laissent mettre les menottes.
Son programme s'affiche, elle en fait étalage. Son dessein clignote : il apparaît en scintillant. L'anéantissement de la vie, voilà ce qu'elle veut (p. 13).

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L'Esprit de l'imposture fond sur nous comme un sirocco. Il est sans principe ni but. Il n'accède et ne réagit qu'à l'instantané. Son règne s'avère stérile et rébarbatif, lutte constante de soi contre soi (p. 14).

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De l'imposture, Haenel et Meyronnis sont davantage les complices qu'ils n'en témoignent. D'ailleurs ils attestent moins l'événement qu'ils ne montrent «le dernier homme» – ce que les êtres parlants deviennent lorsqu'on les lamine. Autant dire, des marionnettes grimaçantes (p. 51).

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Reprenant mot à mot les phrases exsangues tirées du dernier essai de François Meyronnis, remplaçant, dans le premier paragraphe, les termes Le démoniaque par L'imposture (dans le deuxième, L'Esprit du vide, dans le troisième, De l'événement et bien sûr Littell et Houellebecq...), termes que l'auteur ne définit jamais et remplace lui-même allègrement par d'autres (qu'il ne définit pas davantage) comme : le maléfique, le Consortium, le néfaste, le Sombre, les puissances de la perte, l'infernalité, l'Esprit du vide, le diabolique, le Négatif, le Diable, le Mauvais, reprenant donc, sans y rien toucher hormis quelque logique féminisation pronominale, trois paragraphes de son dernier ouvrage, De l'extermination considérée comme un des beaux-arts, je me suis amusé, dans le texte qui suit, à rejeter sur Meyronnis le tombereau d'inepties qu'il a lui-même déversées sur 1) ses lecteurs, 2) Michel Houellebecq et Jonathan Littell, 3) la littérature, certain tout de même que celle-ci aura vite avalé la prétention sans borne d'un auteur prétendant être, à la différence de Richard Millet, non pas le dernier mais le premier véritable écrivain, le seul en tous les cas qui, à notre époque contaminée par le triomphe du nihilisme, aurait pris réellement conscience de l'ampleur de la catastrophe.
Cette note suppose de mes lecteurs, puisque, fidèle à l'exigence clamée par Meyronnis, je tente moi aussi d'écrire à partir du négatif, c'est-à-dire, dans ce cas, à partir de son propre livre qui n'est absolument rien, une connaissance de ce dernier, une lecture et peut-être même une relecture. Une lecture et une relecture d'un livre qui n'est rien, qui est même l'une des incarnations labiles, mensongères, malignes, du nihilisme contemporain que fustige l'auteur, sans se rendre compte qu'il en est l'une des innombrables bouches sales.
Que nul ne se trompe sur l'intention de ce texte qui peut-être sera suivi d'un ou deux autres sur le même sujet, ce même livre qui n'est rien, sauf si me manque le courage d'avaler à grandes lampées le court-bouillon maeronnélien : certes parodique, certes, parfois, d'une salutaire mauvaise foi (mais la mienne, à la différence de celle que manifeste Meyronnis, sera impossible à prouver), il a pour seul et unique but de démontrer, avec le plus d'évidence possible je l'espère, l'imposture intellectuelle que constitue De l'extermination considérée comme un des beaux-arts, l'imposture grandiloquente que constitue son projet : écrire à partir du lieu même qui nous avale, le nihilisme. Seulement, celui qui dresse, de livre en livre, son plan de conquête du territoire vide, est lui-même un soldat de papier, une cinquième colonne d'un ennemi dont il ourdit, sans peut-être s'en rendre compte, les plans de grignotage méthodique de l'Être. Et, dans cette armée de l'ombre, si Haenel est un simple caporal, Meyronnis un adjudant-chef, nul doute que Sollers, qui d'ores et déjà étale sa marchandise avariée dans la presse à ses ordres, a décroché le grade de chef d'escadron. Lui-même ne fait obéir qu'à plus puissant. Qui donc ? Avec Meyronnis, je répondrai : l'esprit du temps, le Consortium, le Rien.
Quoi qu'il en soit, je n'inférerai pas, de cette imposture d'un livre, celle qu'incarne assurément son auteur même si je n'ai aucune espèce d'admiration pour lui et ses travaux.
Car comment pourrais-je accuser, et de quoi sinon de contribuer à faire avancer le désert, l'une des marionnettes les plus remarquablement sérieuses du Néant, François Meyronnis ?

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Ayant déjà évoqué l'incroyable et coupable facilité avec laquelle François Meyronnis nomme ce que lui seul peut apparemment être à même de combattre, le Néant bien sûr, ayant déjà évoqué la honteuse absence de la moindre analyse conceptuelle et ajoutant, à l'adresse de l'intéressé, cette remarque : si notre langue, qu'apparemment Meyronnis se vante de connaître et maîtriser, dispose de plusieurs mots pour désigner ce vague ectoplasme sentant le souffre que l'auteur confond avec le Mal (non pardon : le Néant, ce n'est pas la même chose), c'est probablement que le néfaste N'est PAS le sombre, que le sombre N'est PAS le négatif, que le négatif N'est PAS le diabolique, qui lui-même N'est PAS le démoniaque qui, sans doute, N'est PAS le maléfique qui, assurément, N'est PAS l'hermétique (zut, cette catégorie-là, rigoureusement définie par Kierkegaard, est absente de notre ouvrage...); n'ayant donc aucune envie de travailler à la place de ce paresseux, léger, volage, sordide penseur de pacotille qu'est François Meyronnis, je le renvoie à la longue introduction de ma Littérature à contre-nuit, dans laquelle, sous la plume pourtant d'un de ces simples critiques littéraires que ce fat méprise, il trouvera une tentative d'analyse de la notion de démoniaque appliquée à la littérature, sous la forme et démarche bien connues (dites apophatiques) suivantes : si nous avons quelque difficulté à définir ce que recouvre la notion de démoniaque, du moins pouvons-nous parfaitement écrire que le démoniaque N'est PAS ceci ou bien cela...
C'est ici, bien que je ne donne là que le texte ayant paru dans la première édition de mon livre.

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Une telle inconséquence herméneutique suffirait à décourager n'importe quel lecteur moins aimable que je ne le suis, moins désireux de donner à un auteur toutes les chances, par son ouvrage, d'être convaincu. Hélas, si, selon François Meyronnis, nous assistons à la surrection du Consortium, sorte de force entropique présentant toutes les caractéristiques autrefois détenues par Dieu (une fois de plus, Meyronnis ne dit rien de ce glissement mais ne fait que le constater, dans les brisées, qu'il semble ne pas même soupçonner, d'une bonne trentaine d'auteurs...), il ne nous dit pas pourquoi celui-ci a fait de la littérature, notamment des romans de deux auteurs qui (nous avons bien compris, au moins, ce point de votre démonstration cher François) vendent beaucoup plus de livres que le pauvre Meyronnis : Littell et Houellebecq, son terrain d'élection.
Ou plutôt, pour être tout à fait juste, Meyronnis affirme que ces deux auteurs font «saillir la nervure verbale de la vengeance» (p. 34), que leurs romans sont donc «les dépôts de la catastrophe, les précipités qu'elle laisse dans le langage».
Qu'est-ce que la vengeance me direz-vous, un filet d'angoisse dans la voix ? Allons-nous avoir droit enfin, cher lecteur, à quelque début d'analyse ? Bien sûr que non, que croyez-vous. La vengeance, corollaire du Néant (l'usage de mes majuscules est flottant : disons que cela fait bien de majusculer certains mots comme Consortium, lesquels se voient immédiatement parés d'une Maléfique Puissance...), intervient une fois que «la planète [est] soumise à l'Esprit du vide», pouvant alors pulvériser les obstacles et les dresser tour à tour (p. 31), apparemment rapide en besogne puisqu'elle est montée sur des coursiers qui sont en fait des chiennes, les Érynies (p. 32), celles-là mêmes que Littell et Houellebecq baisent (il n'y a pas d'autre mot, avec ces deux obsédés) à longueur de tirage si je puis dire, avec lesquelles ils s'accouplent donc, travaillent tout de même (p. 34) mais à quoi on se le demande : évidemment, à favoriser la progression du désert nietzschéen au milieu (si, encore, je puis dire), au milieu donc duquel se tient, sans peur et sans reproches, le dernier écrivain, devinez qui : François Meyronnis bien sûr !, un tout petit balluchon sur l'épaule qui contient deux ou trois livres à peine, peut-être moins, strictement l'essentiel pour survivre, une poignée de sauterelles sèches que notre moderne Jean-Baptiste compte mastiquer à petites dents, prenant quelque force pour gueuler la venue de Celui qui le dépasse, sans nul doute quelque faux dieu aux mains grasses couvertes de bagues luisantes.

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Ouvert le balluchon, des livres ? Non, un seul, les temps se font durs, ne vous l'ai-je pas suffisamment répété ? Ce livre : Ma tête en liberté (Gallimard, coll. L'Infini, 2000) qui, selon son auteur, a réussi la difficile métamorphose d'être un livre vivant et non pas mort, et vivant parce qu'il n'a pas craint de s'extirper du Néant qui a failli en engloutir la saillie et la trace. «Dans Ma tête en liberté donc les phrases tournent sur elles-mêmes et pivotent dans la dimension spiralo-vibratoire de l'événement. Pour cela, c'est un livre qui vit. Afin d'en faire apparaître chaque phrase, il faut se battre avec lui. Or si un lecteur ne se laisse pas modifier, à quoi bon lire ?» (p. 54). On se le demande en effet. Meyronnis auteur ne risque certes pas de modifier la complexion du plus modeste de ses lecteurs. Parfois tout de même, de façon involontaire, il leur donne à réfléchir.
Ainsi, quelle étonnante proximité entre l'idée de Meyronnis et ce que je tente de démontrer en utilisant le concept-image du trou noir. Pour reprendre d'autres métaphores, je pense, effectivement, que la littérature doit de toutes ses forces se diriger vers le chaudron du négatif, vers le cratère qui creuse selon Vargas Llosa les vrais romans, vers le disque d'accrétion du monstre puis, comme l'infortuné marin de Poe, tomber dans le puits sans fond en ayant abandonné toute espérance. C'est à ce prix que certains romans (évidemment, de ce qui précède, se déduit leur principale caractéristique : ces romans sont les plus grands) ont pu nous enseigner ce qu'il y avait de l'autre côté de l'horizon des événements.
J'ai suffisamment évoqué, dans la Zone, ces romans pour que je ne m'y attarde point : nulle trace des livres de Meyronnis, et pourtant ma liste est tout de même riche.

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Proximité de vue, certes, mais, à la différence de François Meyronnis, jamais je n'oserais affirmer que mes propres livres sont revenus des royaumes infernaux. Même si je suis à deux doigts de le penser, à présent que je constate quel allié de poids, quel intrépide cicérone se tient à mes côtés alors que nous continuons tous deux de descendre dans le puits fumant vers quelque nouveau malebolge où se nichera un Satan pétrifié par le froid. Non, nous ne verrons rien, hormis les dédales sans fin du Consortium, dont François Meyronnis est l'un des plus diligents portiers...

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Ouvert le balluchon, des livres ? écrivais-je, puisque, ayant bien compris la leçon de François Meyronnis, ma façon de lire, depuis la lecture de son essai, a changé tout autant que ma façon d'écrire. Il est vrai qu'à force de lire de semblables inversions censées rythmer le livre de Meyronnis, provoquer (j'imagine que c'était du moins son intention), à tel ou tel moment d'intensité dramatique, une salutaire suspension de notre jugement, l'étirement d'un suspens dont le fil va se renouer après quelques secondes d'attente infernale, dans quelques mots ou phrases, à force donc de lire d'aussi grossiers procédés, je me suis rendu compte que je me mettais à copier (de grâce, non !) Meyronnis, à en reproduire les afféteries stylistiques les plus potaches.
Nous avons donc (ce relevé n'est pas exhaustif) :
«Nécrosé en lui, le cœur» (p. 37)
«Plié dans l'équivoque, le lecteur» (p. 41)
«Confié à la vengeance, le cerveau de Max» (p. 44)
«Violemment délétère, cette marée» (p. 49), etc., petite théorie des figures de style hautement significatives qu'emploie cet amoureux de la langue française, auquel on a toutefois envie de répondre sans plus de détours : «Pesamment emmerdant, le style de François Meyronnis».

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Le démoniaque N'est PAS ceci (par exemple le funèbre) mais il se peut qu'il soit bel et bien cela en revanche : telle serait l'unique démarche de qui tenterait d'en définir les contours. Non seulement François Meyronnis ne sait apparemment rien de la façon, pourtant élémentaire, dont on procède pour définir un concept, mais voici qu'il confond tout et va même jusqu'à se contredire. La phrase de réveil (ie : le salutaire moment où l'auteur, quel qu'il soit, a pris conscience qu'il est un séide du Néant) exige que l'écrivain décide de «partir de la béance elle-même» (p. 53, l'auteur souligne) alors que, quelques lignes après ce passage, Meyronnis nous affirme que «la phrase de réveil, on la trouve dans le dos du Diable» (p. 54, de même). Pour ma part, je ne puis en vouloir à Meyronnis de se tromper quelque peu entre sa droite, sa gauche, l'avant et l'arrière. Demanderait-on à Arthur Gordon Pym, perdu dans un univers de blancheur, aurait-on seulement songé à lui demander où il se trouvait ? Qui oserait tancer François Meyronnis, courageux Virgile des Temps modernes s'aventurant au beau milieu de nulle part, ayant plongé tel Jonas dans le Ventre Mou et sans Limites du Consortium, d'avoir perdu sa Boussole ?
Rendons plutôt grâce à cet écrivain de nous montrer la voie de notre salut : flotter dans le nulle part, dans l'il y a d'Emmanuel Lévinas.
Du moins de notre salut littéraire, c'est bien assez pour les épaules d'un saint Christophe abandonné de Dieu et assailli par les puissances anonymes du Grand Mou.

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Beaucoup plus savant que François Meyronnis lorsqu'il s'agit de s'orienter dans le labyrinthe des livres, José Bergamín sait mieux que notre aventurier du dimanche où se trouve le diable : «Detrás de la cruz, suele estar el diablo» (L'importance du Démon et autres choses sans importance, éd. De L'Eclat, coll. Philosophie imaginaire, n° 21, 1993, p. 30).
Il est vrai que François Meyronnis, apparemment abusé par le Grand Négateur, ne sait plus trop distinguer sa droite de sa gauche, le haut du bas, une idée de celle qui la nie : non seulement, écrit l'auteur à propos du Néant, «il retourne la négation contre tout ce qui existe, mais encore lui subordonne-t-il l'être. De celui-ci, il fait un arrière-vassal du rejet» (p. 30). Fort bien, au détail près que Meyronnis, quelques pages plus haut (p. 24), écrit exactement le contraire : «Dorénavant le maléfique se soulève contre sa propre fureur, se divise et s'excite contre lui-même». Voyons, si Satan divise Satan, peut-être pouvons-nous espérer que ce suicide donnera quelque nouveau gage de consistance à l'Être ? Meyronnis ne nous dit rien sur ce sujet difficile qu'il ne maîtrise absolument pas. Comment le pourrait-il, lui qui palabre immodérément sur le diable sans avoir lu un seul manuel d'inquisition, un seul traité de démonologie ?
François Meyronnis, contactez-moi : je tiens à votre disposition une bonne centaine de références, également des centaines de pages de notes consacrées au démoniaque. Et, si vous n'aimez pas les fichiers électroniques, qu'à cela ne tienne, je me suis constitué, au fil des années et au prix de lourds sacrifices financiers, une assez belle bibliothèque infernale.
Il faut vous dire que, sur cette question, les penseurs chrétiens que vous citez vaguement sont allés mille fois plus loin que vous, mille fois plus profondément sous terre, aurais-je envie d'écrire. Il faut encore vous dire, puisque vous ne semblez décidément rien comprendre, que du démoniaque vous n'avez pas effleuré le glacis de sucre candi, cette très mince couche que suçottent les mauvais écrivains et les journalistes amateurs de faits divers.

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Mais je m'avise tout à coup que le dos du diable n'est rien d'autre que son cul. Tout rentre dans l'ordre puisque Meyronnis, jusqu'à la corde, utilise des images qu'il aurait été bien incapable d'inventer : c'est ainsi qu'il parle de l'anus du démon, sorte de schibboleth pour lecteurs qui connaissent sur le bout des doigts leur petit manuel portatif de la Shoah. N'oublions pas que c'est aussi par un baiser au cul du diable que les possédées et les sorcières signifiaient leur totale soumission à leur maléfique amant. De ces éléments, je tire la conclusion facile que François Meyronnis a indiqué sa vassalisation au Néant par un baiser qu'il a approximativement déposé sur un corps absent.

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«Mais ni l'un ni l'autre n'atteignent la souffrance du Diable» par quoi François Meyronnis «désigne le maximum du désespoir» (p. 51). Cette phrase a la pureté de l'évidence. Comme telle, elle nous frappe, cette sentence (voilà que je me remets à meyronniser). Sans le moindre détour, concise, précise, c'est peut-être bien la meilleure phrase de cette première partie de livre.
Cette phrase est de François Meyronnis. Pourtant, il n'en cite point l'évidente provenance, il ne rend pas au génial penseur danois ce qui lui appartient. Car cette phrase, qui n'est certes pas de Kierkegaard (que Meyronnis ne cite de toute façon pas ni même n'évoque), est la précipitation directe, au fond du petit tube à essai de François Meyronnis, la résultante dirons-nous pour paraître moins désobligeants, d'une image célèbre, kierkegaardienne en diable : «La conscience va croissant, et ses progrès mesurent l'intensité toujours croissante du désespoir; plus elle croît, plus il est intense. Le fait, partout visible, l'est surtout aux deux extrêmes du désespoir. Celui du diable est le plus intense de tous, du diable, esprit pur et, à ce titre, conscience et limpidité absolues; sans rien d'obscur en lui qui puisse servir d'excuse, d'atténuation; aussi son désespoir est-il la cime même du défi. Voilà le maximum» (Traité du désespoir [1848], Gallimard, coll. Folio, 1999, p. 109).

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«La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne». C'est Michel Houellebecq qui l'écrit (Extension du domaine de la lutte, J’ai lu, 1994, p. 42), semblant regretter, quant à son savoir-faire de romancier, de n'être point parvenu à détailler les plus subtiles variations du Rien, à enregistrer les plus infimes palpitations du Néant. Quoi qu'il dise à ce sujet, même s'il prend d'inutiles précautions oratoires pour affirmer qu'en aucun cas il ne se lamente (car qui le fait s'apitoie sur son propre manque de force, cf. p. 54), on comprend que François Meyronnis déteste Michel Houellebecq, le romancier tout comme l'homme. D'une haine irraisonnée, sordide, sale, qui tente de salir donc. Retournant le compliment à Meyronnis, nous pourrions ainsi dire que, si «Littell et Houellebecq travaillent pour les Érynies» (p. 34), lui travaille pour l'Envie, monstre bien plus laid que celui de la vengeance.
Des exemples d'écrivains se délectant du Néant ou, pour le dire avec Meyronnis, s'accommodant d'une «tonalité de mort» (p. 52), je pourrais, si l'auteur me le demandait, lui en citer une bonne douzaine, encore en exercice, attirant, comme d'ailleurs Meyronnis le déplore avec force cris de pucelle (comme si ses propres livres ne se faisaient pas gentiment renifler par quelques groins peu recommandables), les truffes des journalistes. Or, contresens tout aussi comique qu'épique de la lecture des romans de Houellebecq telle que la pratique notre si peu scrupuleux exégète, l'auteur des Particules élémentaires n'est pas un des apôtres du nihilisme. Il le vit peut-être (jusqu'à quel point, l'intéressé seul peut ou pourrait nous le dire, pas ce faux confesseur qu'est Meyronnis), il l'écrit sans doute, se délecte de cette écriture mais il ne l'aime pas puisqu'il en stigmatise son surgeon le plus évident, auquel Meyronnis donne un nom aguicheur, le Consortium : «Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société» (op. cit., p. 100).
Et puis telle phrase, que je pourrais, piochant dans les romans de Houellebecq, reproduire en grand nombre, déclinant sans relâche l'amertume d'avoir perdu, souillé peut-être irrémédiablement l'âge d'or, et la pureté, et l'innocence, et l'amour enfin, auquel ce pauvre ectoplasme bavard de Meyronnis semble ne piper mot : «Annabelle ne renonçait pas; pour elle, le visage de Michel ressemblait au commentaire d’un autre monde» (Les particules élémentaires, J’ai lu, 2000, p. 67), telle phrase donc prouve s'il le fallait que le romancier ne s'accommode en aucun cas du nihilisme, n'écrit pas des romans qui «dessinent la roue du péril à travers une parlure d'abjection» (p. 51), comme l'enseigne encore l'édifiante parabole, dans ce même roman (p. 22) de Houellebecq, insérée dans la première partie intitulée Le royaume perdu : «On peut imaginer que le poisson, sortant de temps en temps la tête de l’eau pour happer l’air, aperçoive pendant quelques secondes un monde aérien, complètement différent – paradisiaque. Bien entendu il devrait ensuite retourner dans son univers d’algues, où les poissons se dévorent. Mais pendant quelques secondes il aurait eu l’intuition d’un monde différent, un monde parfait – le nôtre».

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«Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme» (op. cit., pp. 316-317).
Curieux tout de même, cet écrivain, encore Michel Houellebecq, dédiant, osant dédier à ses semblables qu'il exècre et méprise un livre saluant leur misère et leur grandeur toute pascalienne. Devant les âneries interprétatives que nous souffle François Meyronnis, j'ai ma foi grande envie de donner le conseil suivant à notre très mauvais lecteur : plutôt que d'assumer «la suppléance de la critique officielle [sans doute doit-il avoir à l'esprit celle qui obéit au moindre battement de cils de Philippe Sollers ?], qui ne connaît plus que son affaissement» (p. 34), je suggère à François Meyronnis de 1) s'acheter un bon dictionnaire, ce qui lui permettra de découvrir que des mots différents ne signifient que très rarement (pour ne pas écrire : jamais) une identique réalité, 2) relire dare-dare les romans de Michel Houellebecq, 3) relire quelques auteurs classiques tels que Tacite, dont la concision et la précision stylistiques calmeront peut-être l'ardeur toute phallique de certaines des métaphores goûtées par Meyronnis qui, sans rire, peut écrire que le roman de Littell «épouse la torsade du maléfique» (p. 43).
Je sais bien qu'il est quelque peu malhonnête d'extraire ainsi une phrase d'un contexte qui en précédait l'éclat et en torsadait le fil métaphorique mais il me faut vous avertir que, dans le cas de l'ouvrage de Meyronnis, la (mauvaise) métaphore est tout, non pas l'illustration de la démonstration et comme son couronnement mais cette pseudo-démonstration, l'absence d'analyse conceptuelle, la chute et le fin mot de l'histoire.

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J'écrivais que Meyronnis détestait, à l'évidence, le romancier mais aussi l'homme qu'est Houellebecq. Il semble en aller de même avec Littell. À la différence près que Meyronnis reproche au romancier d'être juif. Oh bien sûr, tout cela est fait discrètement, en évoquant, plutôt que l'écrivain, son abject personnage, Max, dont la monstruosité arrache à Meyronnis quelque trémolo dont il est le seul à percevoir l'harmonie : «Étrange Max, décidément. Lecteur de Blanchot, homosexuel, pervers et, en plus, circoncis. Autre clin d'œil : le lieutenant s'appelle Partenau. Or c'est le nom d'un lieutenant patriote et homosexuel dans un roman publié en 1929, analysé par Victor Klemperer comme une anticipation de la langue du IIIe Reich. Dans ce livre le protagoniste s'efforce de séduire un jeune junker» (p. 44). Effectivement, la démonstration est implacable...
J'ai écrit une bêtise, relisant la page qui précède celle que je viens de citer : je dois bel et bien constater que François Meyronnis a écrit noir sur blanc que le Juif Jonathan Littell est maléfique en ceci qu'il mélange la réalité avec la fiction. On peut ainsi lire, page 43, cet étrange passage : «Le narrateur est un officier SS, lui-même sur le seuil de plusieurs identités. Et l'auteur, un Juif américain formé dans une organisation humanitaire. La voix qui s'exprime dans Les Bienveillantes est donc toujours bifide. Elle serpente, comme l'anneau de Möbius, d'un côté à l'autre.»

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Stigmatisant l'infâmie prétendue de Littell, le pauvre François Meyronnis pousse des cris d'orfraie lorsqu'il nous met sous les yeux l'abjecte égalité qu'il pense avoir dénichée dans Les Bienveillantes : HITLER = MOÏSE (p. 55). Il est tard, ce soir, et je n'ai même plus le courage de conseiller à cet exégète misérable qu'est François Meyronnis quelques saines lectures (Léon Bloy, Armand Robin, Victor Klemperer qu'il cite pourtant, George Steiner, Imre Kertész) qui le renseigneraient assez sur son sépulcral manque de culture littéraire.
Si je ne craignais de céder à quelque travers meyronnissien, j'irais même jusqu'à conseiller à ce sot bavard l'achat, de toute urgence, de mon essai sur George Steiner, qui évoque ce point d'une identité paradoxale (et non pas, mon pauvre penseur, un contresens comme tu l'écris), aussi scandaleuse qu'on le voudra, entre Hitler et le Dieu vengeur des Juifs.
Comme je crois deviner que notre écrivain est un esprit paresseux, je me permets de lui livrer quelque utile condensé sur cette énigmatique question, que l'on ne peut balayer tout de même en trois phrases singeant une pathétique démonstration qui ne démontre rien.

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