Saint Assouline ou le verbe passé à la soupline (20/11/2004)

Crédits photographiques : Yasuyoshi Chiba (AFP/GettyImages).
« En cas d'insomnie, vous, je ne sais pas. Moi, c'est direct dans ma bibliothèque. Rayon indémodables, intemporels, universels. »

Une devinette avant, d’ici quelques jours, d’évoquer La Main de Dante de Nick Tosches. De quel auteur, ou plutôt, pardon, de quel sphinx de la prose, se réservant, comme l’autre, la clé de ses traductions et maudit sans doute, comme lui, par l’arc-en-ciel, sont ces quelques mots qu’on dirait achalandés, comme une vieille carne bleuie, pour être consommés sans plus de cérémonie ? Me frappe avant tout la vulgarité du vocabulaire choisi (car, derrière cette sinistre langue de gnome ignare, il y a une volonté, tout aussi microscopique…) et, corollaire immédiat de la laideur, la pauvreté finalement de pareilles tournures, apprises peut-être sur une notice de médicament ou sur le générique de L’Île aux enfants à moins que pareille débauche grammaticale n’ait été pieusement recueillie dans la sentine beuglante de telle émission (comme on parle d’une émission de gaz, communément affublée d’une odeur nauséeuse) de Skyrock ou de Fun Radio. Regardez, dans la rue, une femme attirante mais vulgaire (mais et non pas donc) et, immédiatement, vous constaterez que son accoutrement n’est en rien différent de celui qu’arborent fièrement des légions de potiches aguicheuses, celles-là mêmes qui, trop souvent, me détournent de ma pieuse lecture de Kierkegaard lorsque, assis à une des terrasses en vue du Trocadéro, je suis sans cesse surpris par le flot d’insignifiances que charrie toute artère de grande ville, où il fait bon se montrer, étaler son absolue conformité, témoigner aux termites que pour rien au monde, grands dieux non !, nous aurions l’outrecuidance de vouloir, comme le pauvre héros de Silverberg dans ses Monades urbaines, quitter la termitière protectrice et rassurante. Cher lecteur, prends à présent ton souffle et montrons au décérébré dont j’ai cité le maigre Fortran (pour FORmula TRANslation, 1956) ce que peut être, en toute modestie, une phrase dépassant le ridicule carcan d’un pronom et d’un verbe de sémantisme vide. Prêt ? Renaud Camus affirmant que la syntaxe du français est grosse d’une intériorité insoupçonnable, ces dizaines de milliers de morts qui ont lentement déposé, dans la langue de tous les jours, quelques poussières de ce qu’ils furent (un peu de leurs peurs, de leurs joies, de leur effroi devant cette même mort qui a englouti leurs paroles), Faulkner qui, dans Parabole, écrit de façon splendide que la parole de l’homme survivra mystérieusement au dernier homme se découpant sur un soleil boursouflé et sanguinolent, Pierre Boutang croyant, comme un enfant pour qui le langage est encore riche et mystérieux de ses pouvoirs mêmes, que notre langue était auréolée d’une réelle présence et, comme telle, amenée à jouer, sur le théâtre du monde, un rôle poético-politico-religieux essentiel, Vico sondant les profondeurs des âges chantés par une parole encore libre de toute entrave scripturale, comme Platon, avant lui, l’affirmait dans son Phèdre, au grand mépris de Derrida le misologue (selon le terme employé par Jean Paulhan pour caractériser les meurtriers du langage), Hermann Broch qui dans ses Irresponsables analysait la déchéance de son époque par une cancérisation progressive et inéluctable de la langue, Elias Canetti trouvant dans sa langue l’ultime refuge face aux péripéties auxquelles l’homme moderne, misérable homo viator, est désormais confronté, Joseph de Maistre écrivant dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg que nous ne savons rien de l’homme si nous refusons d’admettre que son langage est Verbe, Wilhelm Von Humboldt ne parvenant pas à dénouer le nœud gordien selon lequel le langage est inexplicable sans l’homme qui, pour être homme, devait pourtant d’abord maîtriser le langage, Klemperer écoutant jusqu’à la nausée et au vomissement (ce n’est pas là une image, comme les lecteurs attentifs de cet auteur le savent) les faux-semblants écœurants inventés par la langue du Troisième Reich, Michelstaedter se suicidant le jour où il comprit que lui-même, à son tour et contre ses propres exigences, avait cédé aux prestiges vains de la rhétorique en ayant délaissé la persuasion, lourde dans son esprit de tout le poids d’une vie d’homme, Richard Millet préparant lentement sa vue et sa langue à s’habituer aux ténèbres qui, selon lui, s’accumulent sur notre littérature, ceux-là et tant d’autres, qu’importent qu’ils soient morts comme Orwell, Kraus ou Robin, comme Hamann aussi, l’un des maîtres de Kierkegaard, sont une fois de plus, mais combien de fois, déjà, l’ont-ils été et le seront encore, bafoués et moqués par un journaliste faisant profession de critique et qui utilise (pas d’autre verbe à employer puisqu’il s’agit là de l’écriture réduite à n’être qu’un vulgaire outil) le verbe (on devrait écrire, laidement, du verbe...) comme un morveux, avec bien peu de réussite, beaucoup d’énervement et finalement aucun respect use d’un hochet : Pierre Assouline, saint patron d’un verbe passé à la soupline.
Le jeu de mots, au demeurant fort mauvais, est après tout le meilleur effet de cette lamentable clausule, brève chute précédée de l’évocation de tant d’écrivains et de penseurs au verbe et à la pensée altiers. Désormais, et pour toujours si nous n’y prenons garde, la grandeur paraît inextricablement mêlée à la fange où barbote toute une bombance d’animalcules bruyants.

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