La Main de Dante n'est pas celle de Sollers (22/11/2004)

Crédits photographiques : Bill Greene (Globe Staff Photo).
«E io ch’avea d’error la testa cinta, dissi : «Maestro, che è quel ch’i’ odo ? e che gent’è che par nel duol sì vinta ?».
Ed elli a me : «Questo misero modo tegnon l’anime triste di coloro che visser sanza ‘ifamia e sanza lodo».
Inferno, III, 31-36.


Bien évidemment, La Main de Dante, le dernier roman de Nick Tosches, n’est pas le grand œuvre que son auteur nous laissait espérer mais il n’est toutefois pas le ratage que certains, à l’évidence mal intentionnés, prétendent qu’il est. Disons que cet étrange roman américain (lequel reste, comme souvent, bien au-dessus, par son ambition même, de la presque totalité de la production romanesque française), me laisse une impression étrange, un peu la même que celle qu’a dû éprouver tel journaliste du Point, visiblement gêné. Certes, je me doute assez que nos journalistes, spécialistes, nous le savons tous, de Dante et de la cabale lourianique trouveront toujours à redire en lisant telle ou telle approximation numérologique émise par Tosches.
Et alors ? Juge-ton Joseph Conrad sur ses aptitudes à reconnaître tous les amers d’une carte de la Mer de Java datant du XIXe siècle et Borges sur ses connaissances en onomastique assyro-babylonienne ? Il est vrai que, pour nous consoler de tant d’imprécisions, les journalistes français peuvent lire jusqu’à l’écœurement les romans érudits et zélés de Florian Zeller… Je pourrais évoquer bien des aspects du roman de Tosches (par exemple son intrépide charge contre le petit monde décérébré des éditeurs nord-américains qui nous vaut, au passage, une très belle défense du génie de Faulkner) mais me touche avant tout cette façon finalement assez subtile de presque confondre, dans les dernières pages du roman, l’histoire d’un Dante presque répugnant de banalité et d’aveuglement pour une coquette insignifiante (Béatrice, tout de même) et celle de Tosches lui-même, promu, par la seule volonté du romancier, grand ordonnateur du monde occulte de la pègre, un peu à la façon dont Ernesto Sábato s’était lui aussi mis en scène dans L’Ange des ténèbres. Je me contenterai toutefois de noter un passage, splendide et mystérieux comme une noire intuition, puisée peut-être dans quelque lecture de l’œuvre de Léon Bloy, pourquoi pas dans Le salut par les Juifs.
Peu importe d’ailleurs que Tosches ait effectivement lu ce livre difficile et génial, puisqu’il entrevoit dans ces lignes quelque arcane de la symbolique entremêlant Dieu et l’Argent. Voici le passage en question, grondant d’une sourde colère : «Et ce tintamarre mystique, qui s’abattait ici sur lui [Dante] comme la mer s’était abattue sur lui, était la manumission de ceux dont la bourse était plate, dont la liberté était enclose dans le poing crispé du Jésus Universel faisant la mano cornuta, qui participaient à l’inconnaissable mystère et étaient emprisonnés en lui, et par conséquent lui tenaient lieu d’or, cherchant à s’échapper par le feu de l’esprit, ce feu par lequel ils auraient voulu fondre et liquéfier l’or dont ils étaient composés, afin de suinter ne serait-ce que l’espace d’un instant par les interstices de l’immense poing, avant que l’atmosphère de ce bas monde ne les fasse de nouveau durcir, les rendant à leur état de monnaie d’échange».

Sur Dante, outre l’exposition au Musée du Louvre que j’avais évoquée il y a quelque temps, le lecteur curieux pourra se reporter à deux sites italiens, le premier, assez bien fait, destiné à tout un chacun et le second aux spécialistes. Je signale en outre deux remarquables ouvrages. D’abord, aux éditions Ad Solem, celui écrit par Valeria Capelli et préfacé par Benoît Chantre, intitulé, sobrement, La Divine comédie, Entrée en lecture. Pour les érudits, aux éditions Champion et sous la direction de l’auteur du Bûcher de Béatrice (Aubier), Bruno Pinchard, un superbe recueil intitulé Pour Dante, sous-titré Dante et l’Apocalypse. Un mot du premier ouvrage (en fait un guide de lecture de la Divine comédie), dans la préface duquel Benoît Chantre, à juste titre me semble-t-il, se lamente que bien peu d’études de qualité sur l’œuvre de Dante soient finalement disponibles en langue française. Assurément, nos intellectuels se moquent de Dante, auquel ils préfèrent le trio Barthes-Foucault-Bourdieu, comme ils se moquent de tant d’autres grands auteurs (Musil, Broch ou T. S. Eliot par exemple, ce dernier ayant d’ailleurs écrit sur Dante), qu’ils ne connaissent même pas à dire vrai. Ainsi, les études qu’Erich Auerbach (l’auteur du célèbre et remarquable Mimésis) a consacrées au génial florentin n’ont-elles été que tout récemment (et partiellement) traduites en français, sous le titre Écrits sur Dante (Macula). Mais qu’il est drôle, alors, de constater que, pour combler ce manque, certes lamentable, d’intérêt pour un poète majeur, Benoît Chantre, directeur littéraire aux éditions Desclée de Brouwer, n’a apparemment trouvé qu’un seul remède presque centenaire il est vrai, comme s’il s’agissait d’un très précieux élixir : Philippe Sollers, qui nous sert sa pseudo-science dantesque dans un livre, immodestement intitulé La Divine Comédie (celle de Sollers ?) il fallait s’y attendre largement commenté par les médias. Pauvre, pauvre édition française. Pauvre, très pauvre gloire médiatique qui, comme cette «enseigne» derrière laquelle court la longue file dolente de celles et ceux qui, sur terre, n’ont accompli ni le bien ni le mal, ont vécu, nous dit Dante, «sans infamie et sans louange», n’a pas fini de séduire quelques âmes translucides à force d’être nulles.

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