La littérature à contre-vent, par Olivier Noël (16/06/2005)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
«Il faut que j’émeuve son âme, que je l’agite dans tous les sens possibles, mais non pas par bribes et à-coups de vent, mais en entier. Il faut qu’elle découvre l’infini, qu’elle apprenne que c’est ce qui est le plus proche de l’homme. Qu’elle l’apprenne, non pas par le raisonnement, qui est pour elle une fausse route, mais dans l’imagination, qui est le vrai moyen de communication entre nous […].»
Sören Kierkegaard, Le Journal du séducteur.

«Le monde tend à la multiplication indéfinie des romanciers et de leurs expériences, à l’éclatante confusion du roman et de la vie. Seulement, pour faire coller ensemble ces millions de vies qui se voudront toutes absolument lucides et romantiques, au sens nouveau du mot, vies de roman, il faudra inventer et soutenir des situations si extrêmes, si inextricablement en proie aux démons de l’analyse, du détachement et de la révolte que cela finir comme le règne des rois dans l’Apocalypse, dans quelque Armagédon.»
Raymond Abellio, Les Yeux d’Ézéchiel sont ouverts.

«Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents.»
Alain Damasio, La Horde du contrevent.


IMG_6539.JPGUne fois de plus, j'ouvre la Zone à un rédacteur de qualité. Si, comme le déclarait Bernanos de sa modeste demeure brésilienne et, bien sûr, de ses propres écrits, je pouvais faire que ce site borgésien soit une espèce de maison ouverte aux quatre vents, je n'aurais pas trop mal réussi dans ma volonté d'illustrer un travail rigoureux d'écriture, y compris aventureuse, soumise aux rencontres, bref, en un mot très laid, dialogique. Ainsi, après Francis Moury, dont je mettrai d'ici peu en ligne certaines de ses toutes récentes critiques consacrées à quelques-uns des plus fameux films de Tarkovski, Serge Rivron, qui n'en finit pas, à juste raison me semble-t-il, de fulminer contre les forfaitures dont se rendent coupables nos hommes politiques, mais aussi Dominique Autié, Matthieu Baumier, Gonzague Basset-Chercot, Laurent Schang, Sarah Vajda, cet espace de parole est aujourd'hui dédié à Olivier Noël, patron du site Transhumain, qui signe ici un bel article de colère et de passion. Passion pour un Verbe rédempteur (sans qu'il y aille pour Olivier, je le sais bien, d'une quelconque subordination à un clergé) et colère face à la médiocrité dans laquelle s'enfoncent, peu à peu mais inexorablement, la plupart des auteurs de langue française.
Bonne lecture.

Mes activités de critique pour la revue Galaxies, avant tout motivées par cette vieille intuition exhumée à l’occasion de la découverte des Racines du Mal de Maurice G. Dantec, que de l’accouplement frénétique des «mauvais genres» et de la littérature «blanche» naîtrait un sursis, un sursaut, voire une résurrection – ou simple rémission – d’un Verbe mis à mort par la fausse parole récemment évoquée dans la Zone, ce Novlangue moderne qui réduit le champ des possibles – l’Univers –, m’ont amené à lire de nombreux romans «d’imaginaire», appellation qui ne me plaît guère – les écrivains dits «réalistes» ne feraient donc pas œuvre d’imagination ?… – mais qui en dernière analyse a néanmoins l’avantage, à condition de la considérer au sens large, de revendiquer une inventivité presque innocente (parfois naïve) au service de la fiction, c’est-à-dire de la re-création du monde, à l’opposé d’une littérature néantisée, mimétique, delermique, angotique, dont les modes de narration mêmes, dont le style même, où se concentre le peu d’énergie créatrice dont ils sont capables, phagocytent leur pouvoir d’évocation, sanctifient cette odeur de putréfaction que mon hôte n’a de cesse d’agonir. Dois-je rappeler qu’il s’agissait d’ailleurs du principal enjeu de 1984, plus encore peut-être que sa célèbre dénonciation des totalitarismes fascistes et socialistes ? C’est parce que leur langue a été ligotée en effet, déportée pourrait-on dire, que l’humanité y finit broyée par un pouvoir déshumanisé. La science-fiction et l’anticipation ont longtemps su réactiver la puissance évocatrice du Verbe – voir Fahrenheit 451 –, sa faculté à nous transporter non pas dans des paradis artificiels ou dans les meilleurs des mondes, mais au contraire dans d’autres mondes, littéralement, fantasmes ou spéculations visionnaires de celui que nous appelons nôtre. Seulement le Novlangue sait prendre à l’instar du Serpent les formes les moins suspectes, et tromper les sens des moins candides : les pressions économiques, les impératifs de ventes, ont tué les petits éditeurs, décapité les collections les plus audacieuses, poussé les auteurs à se complaire dans une écriture neutre et des récits balisés – à sacrifier, de gré ou de force, au nouveau culte de «l’art du conteur» – pernicieux avatar du relativisme et de la dictature de la médiocrité assumée – habile manœuvre des marchands pour enterrer les plus modestes ambitions littéraires.
Mais la résistance est encore armée pour déjouer les pièges de l’Adversaire : ce n’est certes pas un hasard, au-delà des lieux communs ânonnés par les uns (la SF serait une méprisable paralittérature) comme par les autres (la littérature «blanche» serait nombriliste et en déficit incurable d’imagination), si les romans les plus passionnants, ceux qui parviennent encore à m’enthousiasmer, à me faire entrevoir l’infinitude du monde, à me convaincre que la littérature est encore nécessaire et non seulement un loisir dévoreur de temps – je ne puis m’empêcher, ayant une conscience aiguë de ma propre finitude et de celle de mes proches, de combattre les innombrables futilités dont mon existence est constituée quand je devrais sans doute brûler mes livres et cesser toute activité d’écriture –, les œuvres vitales donc, ou du moins vivantes, se situent plutôt aujourd’hui dans les marges, aux bordures – aux ordures – de genres désormais absorbés et, pour les meilleurs, assimilés. La littérature du vingt-et-unième siècle, forcément transhumaine, sera celle de la fusion – de la collision – ou ne sera pas. Les écrivains d’âme et de corps devront injecter leurs visions dans un accélérateur de particules et recueillir les résultats, souvent inattendus, de l’explosive rencontre.
J’ignore à dire vrai si le paysage littéraire français a vraiment changé ou si ma perception du Réel, ébranlée par les salvateurs coups de boutoir de ces livres-univers, me joue plutôt de malins tours, mais il me semble que depuis quelques années, nous assistons à une sensible augmentation du nombre de livres insaisissables, inclassables – à ce titre regardés d’un œil torve d’un côté comme de l’autre –, électrons-livres, enfants fous des pionniers postmodernes tels Thomas Pynchon (L’Arc-en-ciel de la gravité), Bret Easton Ellis (Glamorama) ou Don DeLillo (Outremonde) mais aussi, au risque de m’attirer les foudres des bien-pensants, de Maurice G. Dantec – auteurs, parmi d’autres, qui conçoivent en effet leurs livres comme des univers abondamment nourris cependant des signes de notre monde.
Hormis quelques œuvres éparses –, citons Philippe Curval (La Forteresse de coton, parue chez Gallimard en 1967 puis rééditée en Présence du futur chez Denoël, ode à l’amour fou et géniale errance d’un schizophrène dans une Venise fantomatique) ou Antoine Volodine (dont la réédition en 2003, en un volume, des quatre premiers romans publiés par Présence du futur – Biographie comparée de Jorian Murgrave, Un navire de nulle part, Rituel du mépris, Un enfer fabuleux – fut un événement incommensurable, hélas oublié de médias visiblement vendus aux promoteurs – aux proxénètes – de tout poil) –, hormis donc quelques francs-tireurs souvent publiés par d’audacieuses collections de science-fiction, nous n’avions pas grand chose, en France, à nous mettre sous la dent… Nous disposions, entre les années 60 et 90, de bons romans de genre, dépaysants, contés avec talent ; nous avions des romans denses, intellectuels ou formalistes, mais peu possédaient ce souffle dévastateur, cette Voix transcendante, indestructible, qui est aussi voie ascendante. Il y a Tombeau pour cinq cent mille soldats et Éden Éden Éden de Pierre Guyotat, Septentrion de Calaferte, publié en 1987 après plus de vingt ans de mise à l’index ; Clémence Picot de Régis Jauffret ; Un prof bien sous tout rapport, de Bénier-Bürckel ; Houellebecq peut-être, quoique sur un mode mineur ; Marc-Edouard Nabe pourquoi pas ; et Dantec – je n’en vois guère d’autres – : ces auteurs, avec le siècle finissant, sonnaient le glas d’une littérature française moribonde, sédimentée et novlanguisée ad nauseam. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Calaferte six pieds sous terre, Jauffret bloqué sur le mode repeat, Bénier-Bürckel confronté à son impuissance à écrire autre chose que la haine – autre chose que son premier roman –, Houellebecq dilué dans ses gimmicks et ses inutiles scènes de cul ; Nabe enragé… Quant à Dantec, quand il ne dilapide pas son talent en de douteux articles pamphlétaires sur le Ring, il gâche un presque chef-d’œuvre d’une folle ambition (Villa Vortex) avec certaines facilités d’écriture et une dernière partie calamiteuse où le Verbe devient verbeux, gagné à son tour par l’emprise de la fausse parole – et Guyotat s’est apparemment enfermé dans un hermétisme quasi solipsiste dont, n’ayant pas lu les Progénitures, je ne saurais dire s’il n’est pas qu’une épouvantable posture post-joycienne…
Or en l’espace de deux ou trois ans, peut-être un peu plus, sont apparues en librairie – jamais bien longtemps hélas – des armadas d’ovnis livresques, étranges créatures littéraires surgies de tous horizons qui n’ont d’ailleurs en commun qu’un goût prononcé pour l’invention, pour l’expérimentation, la réappropriation parfois ludique, irrespectueuse, parfois encore enfiévrée, du Verbe créateur à l’ère des réseaux. La maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski, s’il fut précédé de nombreuses expériences, émancipa d’une certaine façon les auteurs, les éditeurs, jusqu’aux lecteurs eux-mêmes, des formes sclérosées du roman. Tout était possible soudain, y compris ce qui semblait alors réservé à l’élite (ce qui n’était qu’à moitié vrai). Il convient évidemment de ne pas nous départir de la plus élémentaire prudence : ces déstructurations décomplexées du langage ne sont peut-être que les prémisses d’une déconstruction, c’est-à-dire d’une nouvelle mise à mort de la littérature que plus rien ne distinguerait alors du langage binaire, numérique, des réseaux – je crois même déceler, dans cette profusion suspecte, un nouvel attrape-couillon pour bobos et dandys mondains, toutes catégories auxquelles j’espère ne jamais m’identifier –, c’est-à-dire rien moins que la forme achevée du Novlangue orwellien – douce Apocalypse. Je ne puis toutefois m’empêcher – tropisme transhumain sans doute ! – d’y deviner a contrario, tapies au creux des pages, les prodromes d’une salutaire régénération de la puissance littéraire, l’authentique ré-enchantement d’un monde réifié dont la littérature classique ne serait plus qu’une composante parmi d’autres – quelques tétraoctets googlisables sur demande, parfaitement intégrés à l’architecture informatique de la Créature inhumaine prophétisée par Jean-Michel Truong.

Ainsi par exemple l’excellent Carte muette de Philippe Vasset, publié chez Fayard en 2004, court mais magnifique récit poétique – sous forme de prose et de courriers électroniques – d’un échec, celui de l’impossible cartographie de l’Internet, des tuyaux, centrales et satellites aux e-mails, connexions et aux informations elles-mêmes, c’est-à-dire celle du monde : avec cette minimaliste poésie des câbles, des fibres et des signaux, c’est à la naissance d’un inframonde que nous assistons, ou plutôt à celle d’une nouvelle perception du monde : un outre monde. L’univers technologique des réseaux y acquiert une mystérieuse minéralité, une réalité presque organique, inquiétante, aussi fascinante que les planètes extraterrestres où nous convie parfois la science-fiction : «Internet, ce sont d’énormes banques de données qui glissent en permanence à la surface du globe selon des itinéraires ménagés et, tout autour, le vibrionnement d’une activité incessante : des e-mails, des échanges de fichiers, des consultations de pages, tout cela comme des bancs de poissons sur les flancs d’un cétacé. Mener une exploration raisonnée de ce phénomène, ce serait en détailler les traces dans l’espace réel – quels sont les lieux mis en relations par le réseau et selon quelles voies –, un peu comme on piste un glacier depuis longtemps disparu grâce aux moraines qu’il a laissées sur son passage et aux profondes traces creusées aux flancs des montagnes.» Pour Philippe Vasset, à l’exploration géographique des derniers siècles a succédé celle, aux contours encore indécis – magique ? – de l’infosphère, des échangeurs et des pylônes. Hélas nous ne sommes pas prêts, nous autres humains doués de sentiments et de raison, à nous mouvoir sans mal dans ce nouveau Labyrinthe borgésien : cette improbable cartographie n’avait pour but que d’octroyer à la Speedial Foundation (la multinationale commanditaire du projet) le contrôle total, démiurgique, des flux d’information – dans Carte muette, tout n’est que pare-feux et faux-semblants, avatars et sociétés-écrans ; l’humanité est comme dissoute, déjà morte, déjà vaincue par le Moloch technologique : «[…] interminable jeu de taches et de souillures qui, mêlées aux noms, forment comme un texte aux lignes serrées, régulières, long relevé de connexions, d’horaires, d’aller et retour, d’identités, de montants, de latitudes, de profils, d’adresses et de casiers judiciaires, de péripéties, de rebondissements, d’itinéraires, de discours et d’alibis, interminable facture, quittance, récépissé, bordereau : autant de certificats de décès du superbe anonymat de l’espace, devenue une étendue omnisciente, lieu d’inscription d’une mémoire absolue. L’œil, le nom, la carte et le territoire désormais confondus, équivalents. / Depuis, inlassablement, en cercles autour de moi, des spectres s’irisent sur le réseau.» En 2003 déjà, dans Exemplaire de démonstration, Philippe Vasset inventait le «Scriptgenerator», machine à générer du langage, du discours et même de la fiction (audiovisuelle, écrite…) formatés selon les critères souhaités – un cauchemar qui risque cependant de se réaliser plus tôt qu’on ne croit – puisque, et le titre était déjà un indice, la fin du roman nous révélait que ce dernier n’était un pur produit commercial évidemment généré par le Scriptgenerator. Vous, moi, le monde, sommes-nous issus d’une machine à encaisser les dollars ?...
A en croire les écrivains «verticaux» de renews 1 - Terraformation (éditions è®e, 2005), ouvrage collectif soutenu par les éditions Imho (à qui nous devons la revue Inculte) et réunissant entre autres Éric Arlix (initiateur du projet, également auteur du Monde Jou, étonnant livre de résistance à la fragmentation du monde), Jacques Barbéri (à qui nous devons des œuvres puissantes et atypiques comme Narcoseet Rêve de chair), Bruce Bégout (auteur de Zéropolis et du troublant L’éblouissement des bords de route), Chloé Delaume (Corpus Simsi ou la vie considérée comme un jeu vidéo) et l’inépuisable et indispensable Claro (traducteur héroïque de Pynchon, Flint, Vollmann, Danielewski – la version française de La maison des feuilles, c’est lui ! – et auteur de plusieurs romans dont l’ambitieux Livre XIX et la petite bombe Bunker anatomie), rien ne semble impossible. «Terraformation : modifier les conditions existantes à la surface d’une planète pour la rendre habitable». Le livre est composé d’une centaine de news, jamais signées – les auteurs s’effacent, comme les personnages, comme les individus – et chronologiquement désordonnées, relatives au projet de terraformation des planètes et satellites du système solaire. Les textes, ludiques et inventifs, ploient sous les acronymes, anglicismes, termes informatiques et néologismes ; peu à peu naît alors la conviction que du Verbe seul pourrait venir le salut. Je n’ai donc pas été surpris du virage comique/allégorique pris par ce récit fragmentaire lorsque les hommes sont confrontés à la sédition inconditionnelle et définitive de tous les personnages de fiction ayant jamais existé – parmi lesquels Bartleby, qui se manifeste aux humains avec son fameux «je préfèrerais ne pas» –… Extraits de leur manifeste : «Nous, les personnages de fiction littéraire, avons décidé d’un commun accord de cesser toute activité dans le carcan hostile que constituent les livres. Fut un temps où nous pensions que nos existences, majoritairement pétries de souffrances, avaient un sens. […] Nous nous sommes rendu compte que depuis plusieurs décennies les hommes se détournaient de nous, rendant notre fidèle abnégation de plus en plus dérisoire. […] Vos écrivains ne font plus émigrer chez nous que des fausses couches de leur esprit, insipides reflets de leur appauvrissement mental et de leur banal quotidien. […] Nous sommes déterminés à radicalement changer d’environnement, laissant derrière nous pages papier, word et PDF, comme autant de vestiges de notre amer passé. Il ne s’agit donc pas d’une grève temporaire, mais bien d’une désertion définitive.»
Alain Damasio, La Horde du contreventComment pourrais-je enfin ne pas saluer le travail formidable abattu par un auteur que peu d’entre vous connaissent je suppose, j’ai nommé Alain Damasio (déjà auteur de la passionnante Zone du dehors chez Cylibris) avec son chef-d’œuvre, unanimement et pour une fois légitimement salué par la Critique spécialisée – mais complètement inconnu au bataillon chez les généralistes vautrés dans leur petit, très petit confort à l’imaginaire trépané –, intitulé La Horde du contrevent, publié aux éditions de la Volte. La Horde du contrevent, par ailleurs fort bel objet (accompagné d’un CD), est le récit à vingt-trois voix – vingt-trois ! – d’un groupe – une horde – d’hommes et de femmes soudés autour d’une mission à l’issue rien moins qu’incertaine : «remonder» les vents, franchir les «furvents», parvenir en Extrême-Amont pour, peut-être, découvrir l’origine de cet ouragan perpétuel qui rend si rugueuse et difficile la vie des habitants. Un peu comme Fabrice Colin, mais de façon plus affirmée, plus ample, Damasio – disciple avoué de Gilles Deleuze et surtout de Friedrich Nietzsche dont le Zarathoustra n’est visiblement pas resté lettre morte – réinvente sous nos yeux le langage, ses mots exploitent un pouvoir presque désuet, celui de nommerles choses et, les nommant, de les créer. Dans La Horde du contrevent tout est question de rythme : celui des voix qui se succèdent, chacune aisément reconnaissable et pourtant rarement caricaturale ; celui des vents et des rafales, des turbulences et des vortex, transposés par le Scribe sous forme de ponctuation pure – mais que le troubadour Caracole, moins frivole qu’il n’y paraît, met un point d’honneur à poétiser –; celui enfin du style de l’auteur, corps et âme dévoué à la poursuite de sa quête – comme ses personnages. Sans la moindre prétention, sans même en être conscient peut-être – encore qu’ayant rencontré le bonhomme, je puis vous assurer qu’il maîtrise mieux que quiconque les tenants et les aboutissants de sa création –, Alain Damasio a accouché d’une œuvre à nulle autre pareille, épopée philosophique que n’aurait pas renié un Frank Herbert au meilleur de sa forme. La Horde du contrevent a beau n’être qu’un roman d’aventures, étrange histoire de fantasy ou de science-fiction, pur roman «d’imaginaire», il n’en brûle pas moins d’un feu quasi joycien, épiphanique et cependant fluide, accessible, populaire, qui excède largement le cadre utile mais trop étroit de l’expérimentation formelle (formaliste ?) qu’affichaient encore ostensiblement les œuvres citées plus haut, et qui ne témoignait pas forcément d’un rigoureux projet littéraire – une Âme, ce dont ne manque pas La Horde du contrevent. Je ne résiste pas, pour conclure, au plaisir de vous livrer, brutes, sans autre commentaire, les premières lignes de cet admirable roman, vraiment, auquel les assonances et les allitérations, les pauses et les accélérations, l’imagination et la portée métaphysique, donnent vie : «A la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent – je plie contre Pietro, des aiguilles de quartz crissent sur son masque de contre. A terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crânaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever.»

Note
C’est encore Verticales qui eut l’audace de publier en octobre 2004 le monumental Quartiers de on ! de «l’écrivain-plasticien» Onuma Nemon, que je me promets de lire un jour prochain.

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