Stalker de Tarkovski, par Francis Moury (25/07/2005)

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Note technique sur le bluray français de Films sans frontière, sorti le 25 avril 2016.
Bluray multirégions A+B+C, durée vidéo totale du film : 163 min à 24 images / sec., ce qui explique la différence de durée par rapport aux anciens DVD PAL qui tournaient à 25 images / sec. - Image : format 1.37 N&B + couleurs compatible 16/9 en 1080p Haute Définition – son PCM mono 2.0, VOSTF en français ou en anglais, au choix. Premier grand avantage de cette édition bluray : Stalker tient dorénavant sur un seul disque. Second grand avantage : la définition très supérieure de l'image. Ce n'est pas tant le son PCM mono qui fait la différence que l'image HD, par rapport aux anciennes éditions DVD européennes parfois dotées d'un son 5.1. telle que l'ancienne édition MK2. L'image chimique utilisée est aussi propre, sur une longue durée, que celle utilisée à l'époque des DVD mais la définition vidéo HD de ce bluray (1920 x 1080) est nettement supérieure à l'ancienne définition SD (640 x 480) des anciens DVD. En revanche, aucun supplément annexé au film qui demeure, de toute évidence, l'essentiel.

Casting succinct
Alexandre Kaïdanovski (Stalker), Anatoli Solonitsyne (l’écrivain), Nikolaï Grinko (le physicien), Alissa Freundlich, Ivan Lapikov, etc.

Résumé du scénario
À la suite de la chute d’un météore, une Zone étrange et dangereuse pour l’homme s’est formée. On chuchote entre initiés qu’il s’y trouve une chambre exauçant les désirs. Un passeur marginal et fruste – qu’on nomme un «Stalker» – accepte d’y amener clandestinement un physicien et un écrivain. Pourront-ils pénétrer tous trois dans la Zone ? Et si oui, oseront-ils franchir le seuil de sa Chambre ?

«Dans Stalker, je ne voulais pas, c'était un principe, distraire ou étonner le public par des changements inattendus de la scène, de la géographie de l'action, du sujet de l'intrigue. Je n'aspirais qu'à la simplicité et à la discrétion de toute l'architectonique du film. J'ai essayé, de manière encore plus conséquente, de faire comprendre au spectateur que le cinéma, en tant qu'instrument de l'art, possède, autant que la littérature, des possibilités qui lui sont propres. J'ai voulu lui démontrer la capacité du cinéma à observer la vie, sans ingérence évidente ou grossière dans son écoulement. Car c'est là que réside, à mon avis, la véritable essence poétique du cinéma.»
Andrei Tarkovski, Le Temps scellé : de «L'Enfance d'Ivan» au «Sacrifice» (traduit par Anne Kichilov et Charles H. de Brantes, éditions Les Cahiers du cinéma, 2004).


Critique
Stalker (URSS, 1979) d’Andreï Tarkovski a reçu le Prix Spécial du Jury du Festival de Cannes 1980 et le Prix Luchino Visconti 1980. Sorti à Paris le 18 novembre 1981, il est au fil des temps devenu le film le plus mythique du cinéaste auprès des cinéphiles comme des intellectuels s’intéressant au cinéma. Et cela se comprend très facilement une fois qu’on l’a visionné.
La première partie nous installe dans un univers soviétique futuriste brièvement décrit à partir d’un argument de science-fiction. Cette zone interdite crée par la chute d’un météore au sein de laquelle trois hommes s’aventurent répond initialement à un thème classique de la littérature et du cinéma de science-fiction. Mais Tarkovski donne à cette zone un certain nombre de caractéristique qui en font très vite un équivalent du Sacré tel qu’il est décrit par les sociologues des religions : tabou, risqué, réservé à un guide élu ou chaman en contact direct avec lui, pouvant être source de mort comme d’une vie supérieure. Tous les signes du «sacré de respect» énumérés par Durkheim, Roger Caillois, Mircea Eliade et tant d’autres phénoménologues des religions sont ici présents. En outre, si la personnalité du Stalker lui-même est d’une certaine manière traditionnelle au sein des univers mythiques primitifs dans la mesure où il est un marginal, en-deçà ou au-delà de la société à laquelle il appartient, le fait que les deux autres aventuriers de la Zone soient un écrivain à succès d’une part, un physicien émérite de l’autre font passer le film sur le terrain de la fable philosophique la plus évidente. Ni l’art, ni la science rationnelle ne suffisant à satisfaire l’homme, reste à tenter l’expérience ultime : celle de la découverte transgressive de l’altérité absolue du «Tremendum» et du «Fascinans». Bien sûr, un tel début de scénario tourné en U.R.S.S. en 1979 a une valeur politique immédiate : c’est un appel subversif à un retour au religieux et un témoignage de la faillite morale et philosophique du régime marxiste-léniniste. Mais c’est aujourd’hui moins cet aspect subversif contingent que l’aspect purement esthétique et fantastique qui nous séduisent. Car en somme, URSS ou pas, le propos de Tarkovski est universel et la fable recevable par tous les types de sociétés industrielles contemporaines. Raison pour laquelle on trouve ces plans obsédants d’un urbanisme en décrépitude, rongé par la dégradation ou la nature : ce n’est même pas tel ou tel régime politique qui est ici dénoncé, c’est finalement toute la civilisation moderne, incapable de combler les aspirations humaines. Raison aussi pour laquelle, une fois arrivé dans la zone, on passe symboliquement du N&B à la couleur : on a franchi un degré supérieur de réalité, on s’est réconcilié d’un cran avec la vérité du réel à mesure qu’on quittait les apparences urbaines thanatophores. Voilà tout ce qu’il faut percevoir dans cette première partie.
La seconde partie est une déception relative car le suspense s’y transforme : il change de nature et devient strictement philosophique et discursif (confirmant par la parole ce qui était déjà donné dans la première partie, mais l’approfondissant en détails très bien écrits : c’est un «trilogue» magnifique auquel il n’y a pas grand chose à ajouter) à quelques exceptions près : jusqu’au dernier moment on ignore qui va franchir le seuil de la Chambre ; d’autre part un chien s’agrège au groupe d’hommes tel un obscur messager muet, enfin la Zone est discrètement mais régulièrement vivante et hétérogène à l’humain, même si accueillante avec réserve – et quelle réserve : une suite de pièges mortels et d’illusions !
Le final est en revanche rassérénant et cohérent avec le thème profond du film. Le retour cruel au réel est comme transfiguré de l’intérieur, résultat charnel de ce qui a été une méditation en acte. Et c’est le Stalker puis son enfant qui en sont les vecteurs, les témoins. Une théologie eschatologique symbolique en somme : les éléments naturels et matériels y sont décomposés par l’énergie du sacré avant d’être conservés mais augmentés d’une connaissance humaine qui leur faisaient défaut. Ils existent davantage et plus véritablement ensuite. C’est tout ce mouvement qui intéresse Tarkovski et c’est parce que le passeur le mène à bien, par pure charité, que le nom de sa fonction – ce surnom mystérieux que seuls connaissent ceux qui s’intéressent à la possibilité qu’il incarne – donne son titre au film.

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