Ce qui est écrit est écrit de Henri Du Buit (11/05/2008)

Crédits photographiques : Mohammed Salem (Reuters).
1936155777.jpgCurieux tout de même, que le lecteur ne sachant rien du premier livre qu'a écrit Henri Du Buit doive attendre de lire plusieurs dizaines de pages pour comprendre quelle est la portée des recherches menées par l'auteur qui affirme, enfin, que (p. 59) : «L’hypothèse sur laquelle nous travaillons est que la lettre tue – la lettre tue l’imaginaire en accroissant indéfiniment la possibilité des comptes des idées.» (1)
Curieux aussi qu'un essai évoquant la question d'une dégénérescence, à cause de l'usage immodéré et comptable de l'écriture, de la tradition orale, n'ait pas une seule fois vraiment approfondi (2) les innombrables exemples donnés par Kierkegaard qui écrit par exemple (OC X 237) : «Vraiment, si l’on peut penser parfois avec un certain soulagement que César fit brûler toute la bibliothèque d’Alexandrie, on pourrait aussi avec une réelle bonne intention souhaiter à l’humanité de se voir retirer cette surabondance de savoir pour lui apprendre ce qu’il en est de vivre en homme.» (3) Vivre en homme, pouvoir écrire et surtout dire : JE, ce qu'empêche l'époque du ON : c'est l'affirmation, banale chez Kierkegaard et réitérée jusqu'à sa mort, d'une exacerbation de la verte primitivité (4) dont l'absence est le signe indubitable du déclin des temps modernes, verte primitivité exaltée par la remarquable toile de Paolo Uccello, vue au National Gallery de Londres.

1276869004.jpgCurieux qu'un récent commentateur de Kierkegaard, Vincent Delecroix, n'en finissant pas de prendre ses précautions avec l'affreuse notion d'auteur (5) qu'il s'agit à tout prix d'ignorer (Foucault, Barthes et le structuralisme sont passés par là bien sûr), termine son intéressante étude par une évidence qu'un étudiant en première année de philosophie aurait sans doute eu quelque peu honte d'écrire : «Au terme du parcours, alors, c'est dans le discours à l'Autre, dans la parole à l'Absolu qu'il a finalement pu dire «Je». L'écriture ne produisait plus d'images, elle s'était tout entière convertie en une adresse. Dans la relation littéraire à l'Autre, il pouvait enfin parler, comme si cet harrassant travail d'écriture n'avait eu pour fin que de permettre de se tenir, en sujet existant, devant l'Autre, de gagner sa voix et son existence – et enfin, montrer son visage.» (6)
Montrer ce visage, c'est bien évidemment se taire et c'est là tout le sens de la démonstration de Delecroix, beaucoup plus claire et donc convaincante que celle de Du Buit, beaucoup trop allusive : «La momification textuelle signale l’entrée de la vérité dans l’histoire ou dans l’historico-mondial : le texte permet de transmettre la vérité de génération en génération. Il est lui-même le créateur de l’histoire, l’événement (ou plutôt le non-événement) qui sépare une philosophie de l’existence qui est préhistorique de l’histoire de la doctrine. Dans ce passage à l’histoire, un temps quantitatif, celui de l’accumulation des générations qui se transmettent le texte dans la tradition, se substitue à un temps qualitatif, essentiellement ponctuel ou «instantané», où la parole se trouve liée à un sujet et à une situation irreproductible. Le texte fait alors abstraction. Non-événement, car l’écriture noie justement l’instant de la parole dans le dilué de l’histoire mondiale. Le texte est le passage à la philosophie, c’est-à-dire au Système, passage du qualitatif au quantitatif, du concret à l’abstrait, de l’existence à la possibilité, du subjectif à l’objectif, du vivant au mort. Par son caractère oral, la philosophie de l’existence est en revanche un enseignement toujours recommencé, qui se répète, qui défait l’ordre historico-mondial ou qui l’empêche de se noue.» (7).

Notes
(1) Henri Du Buit, Ce qui est écrit est écrit (Les provinciales/Cerf, 2007).
(2) Le Danois est tout de même cité par Du Buit (p. 46) : «Et c’est à cela que pensait, sans doute, Kierkegaard en disant que le rapport maître élève est «sympathique» et non pas «autopathique» et c’est en cela que l’existentialisme bien vécu ne peut se vivre dans l’écriture-objet (même sous la forme des mythes de Bruno Pinchard) mais dans la relation interpersonnelle dont le poème et le théâtre sont les re-présentations les plus acceptables mais dont la réalité existentielle est la «Divine comédie» dans la «Comédie humaine» de chaque vie.»
(3) Søren Kierkegaard, Œuvres complètes (OC), trad. P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau, I-XX, Paris, éditions de l’Orante, 1966-1986.
(4) «C’est le manque de probité de ce temps. Si je voulais la caractériser avec plus d’esprit, je dirais : il ressemble au scorbut – et quel est le remède préconisé ? Un seul : la verte primitivité», La Dialectique de la communication [1847] (Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque, 2004), p. 47.
(5) Vincent Delecroix écrit : «L'enquête doit ainsi s'achever sur la signification ultime qu'a pu revêtir la production de ces images. Par elles, voir ce qu'il est advenu du singulier Kierkegaard, parce qu'il faut se souvenir qu'on philosophe d'abord pour (le) soi et que cette étrange et complexe activité avait d'abord un sens pour lui. S'agit-il alors de retraverser toutes les couches du texte pour parvenir au Kierkegaard «réel» ? Si cela même était possible, de sortir ainsi du labyrinthe, si cela même était légitime au regard d'une théorie littéraire qui nous a pourtant appris à tenir pour insignifiant (voire dangereux) d'en appeler, en deçà même de l'auteur, à la personne réelle, quel besoin aurions-nous de le faire ? Ne faut-il pas, en toute rigueur, s'en tenir au texte ?», in Singulière philosophie. Essai sur Kierkegaard (Le Félin/Kiron, coll. Les marches du temps, 2007), p. 206.
(6) Ibid., p. 209.
(7) Ibid., p. 132.

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