Les larmes du Stalker. Entretien avec Marc Alpozzo, 2 (16/07/2008)



Marc Alpozzo
Vous reprochez à l’art contemporain d’être sans œuvres d’art, sans paroles. Vous êtes un intellectuel qui vomit cette époque de vacarmes, de bavardages, de désenchantement (4). N’avez-vous pas ce sentiment que l’art contemporain lui-même, en mettant à mort le choix strict des supports, accordant à l’artiste tous les supports possibles de la poussière aux excréments, en passant par la vaisselle, les pots de chambre, les poubelles, l’électricité etc. dénonce, de la même manière, ce désenchantement, qu’il est une critique, finalement, bien plus acerbe, bien plus puissante que la vôtre, de notre époque ? Le décodage nécessaires aux œuvres contemporaines transforme le regardeur en artiste. En refusant cette nouvelle donne, n’avez-vous pas l’impression de faire partie de cette école qui ne voudrait point se servir de l’électricité, lui préférant la lampe à pétrole ?

Juan Asensio
Encore une fois, vous m’avez mal lu : l’art contemporain a bien produit des œuvres dignes de ce nom, mais en une quantité toutefois assez faible, ce qui est peut-être me rétorquerez-vous, une des marques d’un art exigeant. Certes. Ce qui me choque énormément, c’est plutôt la publicité faite autour d’insignifiances, comme celles de Daniel Buren.
Je ne vomis absolument rien du tout, surtout pas une époque dans laquelle je vis : si j’étais laborantin, peut-être pourrais-je m’observer en me réifiant, au travers de l’optique puissante d’un microscope, comme une bizarre créature toute différente de l’homme que je suis. Cette idée serait moins un vœu pieu qu’une absurdité, digne d’un baron de Münchhausen qui lui-même s’attrape par le collet pour s’extirper d’un danger. Vous avez peut-être remarqué que j’ai créé un blog il y a maintenant près de quatre années. Si je vomissais l’électricité, croyez-vous que je m’amuserais à utiliser comme je le fais, c’est-à-dire en y consacrant beaucoup de temps, l’Internet ? Je vous conseille de méditer la phrase de Nicolás Gómez Dávila: «Mais si le réactionnaire n’a aucun pouvoir à notre époque, sa condition l’oblige à témoigner de son écœurement. La liberté, pour le réactionnaire, est soumission à un commandement» (5). Témoigner, c’est bien ce que je fais, parmi, bien sûr, une multitude d’autres voix. Et ce témoignage n’implique, de ma part, aucun courage : je le fais parce que je dois le faire, et c’est dans ce lien que je trouve ma liberté.
Que l’art contemporain soit une mise en abyme de l’art ou, si vous y tenez, une critique, est une vieille lune qui a sacrément pâli depuis les amusements de Duchamp. Je veux bien qu’un urinoir trônant au beau milieu d’une salle de musée soit un acte absolument courageux de radicalité révolutionnaire, mais une batterie d’urinoirs, un art transformé tout entier en appareils warholisés évacuant ou recyclant la merde elle-même enchâssée, c’est à la longue, comment dirais-je, un peu répétitif et lassant, ne trouvez-vous pas ?
Les œuvres les plus révolutionnaires, en art comme en littérature, sont du reste, à mon sens, celles qui s’inscrivent dans une continuité symbolique : n’avez-vous donc pas remarqué que les romanciers les plus extrêmes si je puis dire, Faulkner, Joyce, Kafka, Canetti ou Broch, sont également ceux qui, de la littérature qui les a précédés, ont une connaissance remarquable et manifestent à la fois une humilité extraordinaire et la volonté, comme le rappelait l’excellent critique anglo-saxon Harold Bloom, de ruiner les vérités sacrées ? Nous sommes bien loin, avec ces romanciers qui ont écrit plutôt que théorisé ce qu’ils écrivaient, des impuissants cacographes qui se réclamèrent du Nouveau Roman. Un artiste digne de ce nom est un esprit pétri de culture. Au lieu que nos petits actionnistes parisiens, s’amusant à découper des cochons vivants tout en éructant des prières à la vierge, sont, avant tout : des crétins dénués de la moindre culture, ensuite de faux artistes et de réels imposteurs dont la volonté de détruire l’univers est comparable à celle d’un papillon folâtrant sous un ciel bleu de printemps.
J’employais plus haut, à dessein, le terme «symbolique». Jean Clair (6) , à qui nul ne reprochera d’évoquer un sujet qu’il ne maîtrise pas, déclare sans ambages : «quand l’ordre du symbolique, qui marque le contrôle du signifiant et l’imposition de la figure paternelle, est aboli, la liberté de faire n’importe quoi est complaisamment revendiquée. C’est parce que nous n’accordons plus aucune importance au sens, à la valeur, aux pouvoirs et aux dangers des images que nous laissons à l’œuvre d’art la licence d’être insignifiante. La pseudo-liberté d’expression de l’art moderne, l’audace de ses sujets, l’autonomie présumée des formes qui la composent ne sont jamais que les déchets d’une fonction qui n’est plus discernable.»

MA
Votre critique de l’art contemporain repose en grande partie sur la fausseté du langage, parole incapable de commenter, que vous accusez de vulgarité et de bassesse. Vous voulez en finir avec le mensonge, le bavardage parisien, la grande «parlouze», pour retrouver le langage rédimé, le silence qui est, vous dites, une autre forme de prière. Mais n’est-ce pas un refus de votre part d’accepter que l’art ne pourra plus être semblable à celui d’hier ou d’avant-hier ? Vous qui reprenez le film de Tarkovski, Stalker, cette parabole pour la fin des temps, pourquoi n’accepteriez-vous pas de voir dans ce passage du Beau à l’Idée une autre forme de dénonciation de cette fin des temps ? L’homme incapable de remonter à l’émotion du sensible, coupé du monde par la technique, la science et les formules mathématiques, voire économiques ? On a cet étrange sentiment que, à l’instar du professeur dans le film de Tarkovski, vous cherchez à détruire l’endroit.

JA
Erreur. Pourquoi vouloir détruire notre dernière chance de beauté ? Si je devais m’identifier à un personnage du chef-d’œuvre de Tarkovski, ce serait peut-être à l’écrivain, désabusé et cynique mais désireux finalement qu’on lui prouve que le surnaturel existe, voire au stalker lui-même, qui n’est autre qu’un passeur.
Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez dire en évoquant ce passage du Beau à l’Idée : d’abord, je n’accorde de majuscule qu’à un seul mot, Dieu et je vous fais remarquer que le Beau et l’Idéal restent, à mon sens, indissociables, comme l’évoque un magnifique conte d’Hawthorne intitulé L’Artiste du Beau. Ensuite, je suis bien évidemment, en tant que «réactionnaire authentique», un affamé de beauté, et cela où qu’elle se trouve, y compris bien évidemment, puisque je ne la cherche pas dans quelque ailleurs éthéré, y compris donc (c’est décidément chez vous une idée fixe) dans le monde qui m’entoure et qui est, je vous le répète, le mien. Je ne cherche donc pas à détruire la Zone ou, plus exactement, la mystérieuse Chambre des miracles, mais au contraire à y faire pénétrer ceux qui auront décidé, à leurs risques et périls, de le faire. Un passeur vous disais-je, un cicérone ou, pour réemployer une métaphore utilisée par Carlo Ossola, un lanternarius (7) .
Stalker n’est absolument pas une parabole pour les temps de la fin : je la comprends et elle doit d’ailleurs être comprise selon Tarkosvki lui-même comme une méditation ayant bien évidemment valeur séminale pour notre époque. C’est la définition même de l’art : une façon, non obvie à la différence de la parabole dont le sens est toujours clair, de lire une époque, aussi trouble soit-elle. C’est curieux mais j’ai l’impression que, davantage que je ne le suis, vous paraissez obsédé par l’Apocalypse…


Notes
(4) «Cependant, l’Écrivain n’est pas un homme veule. Il est inconsolable de vivre dans un monde qui n’est plus, comme avant, enchanté, qui n’est plus le monde de l’enfance mais celui tragiquement plat, des vérités scientifiques, celui du triangle A-B-C, absolument identique à n’importe quel triangle, fût-il celui des Bermudes», p. 13. Ces lignes font bien sûr référence au dialogue de Tarkosvki dans Stalker.
(5) Nicolás Gómez Dávila, Le Réactionnaire authentique (éditions du Rocher, coll. Anatolia, 2004), p. 21
(6) Malaise dans les musées (Flammarion, coll. Café Voltaire, 2007), p. 105.
(7) Carlo Ossola écrit : «Le critique a toujours été ce lanternarius sobre et silencieux qui observe et garantit la cérémonie, en restant aux marges du banquet ; et qui a le devoir, et la responsabilité morale, de reconduire – après le repas du texte – les convives chez eux : l’accessus et le discessus lui appartenaient. Connaisseur de la nuit, complice également (c’est le sens figuré du terme latin), il savait quand le festin se terminait […], et une petite bougie suffisait à montrer le chemin derrière lui», L’Avenir de nos origines. Le copiste et le prophète (Jérôme Millon, coll. Nomina, 2003), p. 19.

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