Les larmes du Stalker. Entretien avec Marc Alpozzo, 4 (06/08/2008)

Damien Hirst, Resurrection
Damien Hirst, Resurrection.


Juan Asensio
Je serai bref : je ne considère absolument pas Nabe et Dantec comme deux écrivains de génie, je ne l’ai d’ailleurs jamais écrit, pas même comme les derniers représentants d’une «époque littéraire révolue». Quelle époque littéraire d’ailleurs ? Celle des Mauriac, Bernanos, Claudel ou Green ? Allons allons, il y avait quelque sens, avec de pareils écrivains (et d’autres comme Malraux et même Camus) à parler d’époque mais avec Dantec et Nabe ? Écrivains de talent, sans doute, encore que les romans de Dantec deviennent de plus en plus commerciaux, donc franchement mauvais je vous l’ai dit. D’une façon purement formelle, et malgré d’évidentes fulgurances dans leurs livres, ce ne sont guère des stylistes si on les compare à un Dupré ou même à un Gracq. Soyons clairs : les ouvrages de Dantec ne m’intéressent et ne m’ont toujours intéressé que comme vecteurs. Quelque chose cherche à se dire dans ses meilleurs romans, une fusion entre la science-fiction et la littérature chrétienne qui pour le moment ne s’opère que fort maladroitement, si tant est qu’elle se réalise un jour… Que valent un Dantec et un Nabe si on compare leurs ouvrages, y compris les meilleurs, à ceux d’un Cormac McCarthy, d’un László Krasznahorkai ? Pas grand-chose, peut-être même rien du tout. Dantec, qui est un humble véritable, ne vous dira d’ailleurs pas le contraire. Nabe, qui est d’une prétention comique, réellement gargantuesque, vous demandera, sans rire, si les auteurs que vous lui opposez sont encore vivants !

Contrairement à ce que vous dites, ces deux auteurs ne sont absolument pas bannis par le système: Nabe a été longtemps publié par Le Rocher, à présent par Léo Scheer, et Dantec a fait éditer ses livres par Gallimard puis Albin Michel. Si ces deux-là sont bannis, je veux bien les accompagner lorsqu’ils traverseront les étendues solitaires où ils ne manqueront pas de ruminer leur parcours éditorial tout de même prestigieux. Ils ne sont pas bannis mais pleinement intégrés, au contraire. Disons que ce que vous appelez le «système» les utilise à sa façon, tentant de se faire peur : je doute qu’il ait vraiment peur, ce ne sont que des accroches vulgaires de journalistes qui ne feront pas même battre un des longs cils blonds d’Aude Lancelin, c’est dire...
Les causes de ce bannissement ? Il faudrait s’entendre sur la réalité de ce terme : à mon sens, le dernier grand pestiféré des lettres françaises est Rebatet, même réédité et défendu (du moins ses livres) par George Steiner, certainement pas Drieu La Rochelle. Pour tenter de vous répondre, disons qu’elles sont multiples, comme j’avais essayé de le montrer dans mon introduction aux Écrivains infréquentables (12): politiques et médiatiques d’abord ou plutôt, politico-médiatiques, puisque les médias, depuis quelques décennies tout de même, remplacent, en France, la Sainte Inquisition défunte, sauf dans les salles de rédaction du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur et de quelques autres journaux. Raymond Aron dans son Opium des intellectuels ne cessait d’insister sur le fait que la France, singulièrement sa capitale, sont affamées d’idéologie. Cette vérité qui était, dans les années cinquante où fut publié ce grand livre, une banalité est encore, plus que jamais même, valable pour notre époque. L’absence d’idéologie véritable, clairement identifiable, est devenue idéologie, non plus nihilisme mais pur statisme, triomphe de l’indifférencié. Monsieur Ouine est devenu président, et journaliste, et éditeur et, par-dessus le marché, épicier et contrôleur aérien… !
Daudet, Drieu La Rochelle sont édités et réédités avec des fortunes diverses certes, tout comme l’est Maistre, Barbey ou encore Bloy, grâce aux efforts d’un Pierre Glaudes par exemple. Le fait qu’ils ne soient pas davantage évoqués, commentés, lus vous avez raison, tient à la nature même de leur génie : ils dérangent et l’homme moderne, surtout lorsqu’il est français, n’aime guère qu’on le dérange. Je n’évoque point des raisons contingentes mais, hélas, pas moins évidentes, comme la crasse ignorance de certains éditeurs: songez ainsi que Plon, alors que nous allons commémorer les soixante ans de la mort de Georges Bernanos, n’est pas même capable de rééditer dignement les livres du Grand d’Espagne. Il est peut-être même à craindre qu’Olivier Orban ne sache rien d’un des écrivains qui a fait la réputation de sa propre maison.

Marc Alpozzo
Vous placez au centre de votre œuvre critique la question du mal, celle qui constitue le centre de gravité de toute l’œuvre de Bernanos, Hello, ou Dostoïevski pour ne citer qu’eux. Ce mal, c’est celui qui ronge le langage, qui se répand dans une société qui sombre dans le nihilisme et la fausse parole, cancer diabolique pour une littérature déjà éteinte. Où placez-vous la question de l’émotion ? Celle qui tenait à cœur un Céline qui, pour ressusciter l’émotion en littérature, n’a pas hésité à importer dans l’écriture le style parlé ? N’avez-vous pas cette crainte d’être un brin trop réactionnaire et par là de passer à côté d’une autre façon de traiter la littérature ? Ne pourrions-nous pas considérer que l’époque ne peut plus écrire sur le même mode que les siècles précédents ?

JA
Pardonnez-moi mais, je ne comprends pas votre question. De quoi parlons-nous à la fin, du mal ou de l’émotion ? L’un et l’autre sont-ils d’ailleurs inconciliables ? N’avez-vous pas été ému, justement, en lisant Dostoïevski, Bernanos et Céline évoquant le mal ? Erreur colossale de lecture: ce n’est pas le mal qui constitue le centre de gravité des œuvres de ces auteurs mais Dieu. Réactionnaire… Je vous ai déjà répondu il me semble et puis, une fois pour toutes, je crois que réactionnaire, on ne l’est jamais trop, surtout face à la certitude de périr noyé dans l’immense océan de merde qui n’en finit pas de grossir.
Quant à votre dernière question, elle est saugrenue : aucune époque n’a écrit de la même façon que celle qui la précédait et pourtant toutes ont évoqué les mêmes grandes questions il me semble: le mal en est une. Souvenez-vous de ce que Victor Hugo (dans Les Travailleurs de la mer (13)) affirmait à propos de Gilliatt: «Ce qu’il éprouvait échappe aux paroles; l’émotion est toujours neuve et le mot a toujours servi; de là l’impossibilité d’exprimer l’émotion.» Fort bien. Savez-vous quelle fut la réponse de l’irascible Julien Benda à ce truisme hugolien ? Il écrivit, fort justement, cette autre évidence: «Cette phrase, écrite en 1866, frappe par sa modernité. Elle pourrait être de Bergson, de Proust, de Gide, de Jouve, d’Eluard, de Fargue, de tel surréaliste. Elle est d’ailleurs fausse; le mot a le pouvoir de redevenir neuf par l’accent dont il est prononcé, le mouvement où il est inséré, l’acuité de sens qui lui est donnée; cette faculté, je souligne, de renouveler le mot est justement ce qui fait le grand écrivain.» (14) Je ne suis donc, une fois de plus, absolument pas contre le fait de lire de nouvelles choses; seulement, il n’y a pas de nouvelles choses, il n’y a que des choses mal écrites se faisant passer pour nouvelles. Et vous pouvez faire rentrer dans cette catégorie plutôt vague et extensive l’irrésistible et bavarde ondée de la sous-littérature, soit 95%, mon estimation n’est peut-être pas assez sévère je vous l’accorde, de ce qui est distribué par des libraires devenus épiciers.

Notes
(12) Numéro hors série de La presse Littéraire (Robert Laffont Presse) paru en 2007. Cet ouvrage, augmenté de nouveaux portraits d’infréquentables, va devenir un livre (espérons-le).
(13) Troisième partie, livre 1er , chapitre II
(14) Julien Benda, La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure [1945] (Gallimard, 1981), p. 292.

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