Les larmes du Stalker. Entretien avec Marc Alpozzo, 5 (13/08/2008)

Photographie reproduite avec l'aimable autorisation de Joël Soleau.


Marc Alpozzo
Vous avez une immense admiration pour des écrivains comme Georges Bernanos, Léon Bloy, ou Joseph de Maistre entre autres, que la culture et la pensée dominante ne regardent pas spécialement d’un bon œil. Selon vous, qu’est-ce que ces écrivains ont apporté à leur génération, et que peuvent-ils encore transmettre à la nôtre et à la prochaine ?

Juan Asensio
Ces écrivains ont apporté à leur génération ce qu’ils peuvent apporter à la nôtre, ce qu’ils apporteront je l’espère à celles qui viendront : l’intelligence et la liberté. Le courage aussi de se vouloir libre, ce qui est beaucoup plus difficile que le fait de l’être, tout en prétendant, comme nos journaliers, que nous vivons dans un État policier.

MA
Vous dédiez votre ouvrage à Maurice G. Dantec. Écrivain réactionnaire, s’inscrivant dans la droite ligne de vos propres thèmes. Au-delà de la petite note provocatrice que nous pourrions naïvement y voir, n’est-ce pas de votre part l’aveu que la littérature dans sa grande déchéance se serait réfugiée dans le sous-genre, dont Maurice G. Dantec, tout comme Philip K. Dick auquel vous rendez hommage par un article, sont les représentants, délaissant désormais la littérature générale devenue, dans son dépérissement, une littérature pour salon ?

JA
Dantec est un écrivain, je ne sais pas s’il est un écrivain réactionnaire, puisque nous ne savons pas ce qu’est votre conception de la réaction. Je constate cependant, certes, que vous y faites rentrer beaucoup de personnes, dans cette niche. En somme, tout écrivain digne de ce nom l’est, réactionnaire, puisqu’il s’oppose à son époque; les mauvais au contraire la suivent, la flattent, la baisent, se couchent sous elle et écartent leurs cuisses, comme l’impudique charogne de Baudelaire. Boutade de ma part ? Sans doute, oui mais je me demande si je ne suis pas en dessous de ce à quoi nous devons nous opposer : l’affadissement universel.
Ce que vous appelez la grande littérature, donc la littérature sans autre épithète de nature, se moque des genres et des sous-genres. Tolkien, si on s’amusait à le ranger dans de petites cases scolaires, ne serait qu’un écrivain d’heroic fantasy, alors qu’il est bien évidemment beaucoup plus que cela. Je ne vois pas trop à quoi, enfin, correspond ce que vous nommez «littérature générale».

MA
Vous êtes connu, notamment par votre blog, pour travailler sur le cadavre de la littérature. Qu’est-ce à dire ? Est-ce purement provocateur, ou au contraire, parfaitement sérieux, avouant par là qu’il n’est plus possible d’écrire autre chose que des ouvrages critiques, le romanesque étant, d’ores et déjà, voué à l’échec ? N’est-ce pas finalement, une posture très classique d’écrivain qui, à chaque génération, pense que les «carottes sont cuites» ? N’avez-vous pas le sentiment d’être le nostalgique d’un âge d’or qui n’exista jamais, et par ce fait donc, n’être que le «passeur» d’un mythe ?

JA
Il me semble, là encore, avoir déjà répondu à vos questions. Comment diable pouvez-vous savoir qu’un âge d’or n’a effectivement pas existé, puisque tous les mythes originels, de ceux des Papous à ceux des anciens Grecs, sans la moindre exception à ma connaissance, y font référence ?
Poursuivons, une fois de plus, avec Nicolás Gómez Dávila qui écrit, superbement : «Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles.» (15) Je traque les signes moi aussi, et je vous assure que je ne sors jamais de chez moi sans de puissantes jumelles de chasse !
D’une phrase : la mort du romanesque est une vieille antienne, je n’y crois pas davantage qu’à celle de la littérature, voire de l’écrit. Regardez ce que fait un jeune auteur, Julien Capron, en publiant un superbe roman, Amende honorable : il s’inscrit dans une continuité romanesque et, en même temps, en bouleverse les codes. J’écris là une banalité absolue puisque, je vous le répète, tout écrivain digne de ce nom s’approprie une tradition puis essaie, s’il a quelque génie, quelque volonté et conscience de son devoir d’artiste, d’en dynamiter les conventions. L’art, c’est tout de même bien connu, meurt de facilités et vit de contraintes.
Enfin, pour répondre à votre toute première interrogation, disons que je dissèque les cadavres pour tenter de comprendre les mécanismes de la vie. C’est d’ailleurs un vieux rêve que tout anatomiste conséquent a dû nourrir, surtout à l’époque où l’Église était légèrement sourcilleuse en matière de dissections… Aujourd’hui au contraire, regardez : les médias nous proposent même des visites guidées dans des morgues remplies de livres morts. Tout récemment, j’ai cru voir qu’Anne Crignon était devenue responsable d’une visite guidée dans le mausolée où le corps de Philippe Sollers est embaumé depuis une bonne cinquantaine d’années au moins, précieusement protégé par les impassibles gardes rouges que son Yannick Haënel et François Meyronnis.
Nos vivants étant presque des morts, je retourne de plus en plus à mes chers morts plus vivants que nous, Bernanos, Conrad, Faulkner, Baudelaire, Gadenne et quelques autres que je n’ai sans doute point besoin de nommer.

MA
Pensez-vous que cette décomposition de l’immense cadavre occidental doit nous porter à regarder ailleurs, ce qu’une littérature étrangère produit à présent ?

JA
Bien sûr, n’évoqué-je pas, sur mon blog, les romans de DeLillo, Gass, McCarthy, Krasznahorkai, les livres de Sebald, Calasso, Bolaño et beaucoup d’autres ?

Note
(15) Op. cit., p. 23.

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