L'ombre des forêts de Jean-Pierre Martinet (02/02/2009)

Photographie, extraite de la série intitulée Abandoned Cities, reproduite avec l'aimable autorisation de Jelena Glazova.


À propos de L’ombre des forêts de Jean-Pierre Martinet (1987, La Table Ronde, coll. La petite vermillon, 2008).

Florent Georgesco : Comment Martinet réagissait-il à l’accueil de ses livres ?

Alfred Eibel : L’échec de L’Ombre des forêts, sur lequel il avait vu que nous fondions quelques espoirs, a été terrible pour lui. Il m’a dit : «J’arrête.»

F. G. : De fait, il a arrêté. Il n’a plus rien publié jusqu’à sa mort, six ans plus tard.

A. E. : Il faut dire qu’il a ensuite eu un accident de santé très grave, une sorte d’embolie qui l’a laissé partiellement paralysé. Il me disait : «J’ai l’impression que les ampoules de ma tête sautent les unes après les autres.»
Extrait d'un entretien intitulé Les oiseaux de métal, Jean-Pierre Martinet (1944-1993) entre Alfred Eibel, Julia Curiel et Florent Georgesco, paru dans le numéro 36 de La Revue littéraire éditée par Léo Scheer.


D'où vient cette impression aussi pénible qu'étouffante que, quoique la canicule pèse sur la ville imaginaire de Rowena cuite par le soleil qui fait puruler les âmes, nous nous déplaçons dans une nuit qu'aucune aurore ne viendra trouer, aucune brise rafraîchir ? D'où, cette sensation que Jean-Pierre Martinet a extraite du grand roman de Bernanos ses personnages les plus marquants, Monsieur Ouine et Jambe-de-Laine, pour les transplanter au milieu d'un décor vidé à la fois de Dieu et de Satan que parcourent quelques fantômes malades de solitude, de crasse et de rêves brisés ? D'où, ce sentiment malsain que l'auteur se serait amusé à allonger indéfiniment, pour y perdre son lecteur pris à la gorge, un des noirs tableaux grotesques, une de ces fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot inventés par Aloysius Bertrand ? D'où, cette vision de personnages qui, privés de leur ressort premier, la colère, l'exigence que justice soit faite, l'indicible et scandaleux amour qui lie le meurtrier à sa victime, peut-être même moins que cela : la volonté, animale et bornée, de vivre coûte que coûte, L'ombre des forêts ressemblant ainsi à quelque Vent noir où sombrent de pauvres créatures privées d'un ultime sursaut d'honneur et de la volonté de ne point disparaître dans l'indifférence du monde ?
Une seule trouée véritable, aussi inattendue que splendide, fore ce roman étrange, envoûtant et parfois irritant d'une profondeur de révélation sans suite, vision d'un ciel de toute façon refusé aux hommes, à l'occasion d'une songerie de Céleste sur un film où jouait Clark Gable, ou un autre acteur peu importe, elle ne sait tout simplement plus, ne l'a peut-être même jamais su : «S’agissait-il du même film ? Peut-être, mais elle n’en était pas très sûre. Pourtant il y avait toujours Clark Gable, mais il lui semblait qu’il avait terriblement vieilli, qu’il n’était plus que l’ombre de lui-même, revêtu d’habits anciens pour faire illusion, ou alors elle confondait avec un autre film, une autre époque, un autre rôle plus prestigieux, peut-être même un autre acteur, elle ne savait plus, tant d’années peuvent s’écouler en quelques minutes, elle éprouvait un effroyable sentiment de tristesse, d’anéantissement, tandis qu’elle regardait d’un air absent les champs de coton, les grandes plantations disparaître dans les flammes, sous le ciel du Sud, immense et blanc, arrogant, comme intouchable, si loin, si haut, que même les fumées des incendies semblaient hésiter un instant, respectueusement, avant de monter vers lui, et de s’y perdre, disséminées par le vent qui attisait de nouveaux foyers, en bas, chez les hommes, là où l’on s’agite et l’on hurle silencieusement, au milieux des décombres» (op. cit., p. 178).

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