Prélude à Conquistadors d'Éric Vuillard : l'or (10/10/2009)

Crédits photographiques : Andre Penner (AP Photo).
Le texte ci-dessous est extrait de mon étude sur Ernest Hello et Arthur Rimbaud recueillie dans La Littérature à contre-nuit paru aux éditions Sulliver.
J'ai été frappé par la ressemblance de ce passage, écrit il y a quelques années, avec celui-ci, extrait de Conquistadors d'Éric Vuillard (paru aux Éditions Léo Scheer, pp. 273-4), suggestif bien que d'une science étymologique pour le moins approximative (je me suis contenté d'indiquer trois erreurs) ou alors volontairement fausse.

J'évoquerai ce beau roman d'Éric Vuillard dans une prochaine note :

«ORO. Mot où l'Espagne a mis le soleil deux fois. D'où s'écoule de chaque côté le rayon de miel. On dit que les trésors rêvent dans la terre; et nous, avec les gouttes perdues de notre sang, nous faisons les mots, et ils tombent très lentement tout au fond du monde pour la grande Chandeleur. Oriente Origen Orilla Orin Orina [du grec ouron, urine] Orla Orfeo Oreo Orquidea Oracion Orate Orbita Orden Ordiga Organdi Orgia Orgullo [du haut allemand urguol signifiant notable] Oriflama Orificio [de os, oris, bouche et facere] Ortiga Orient Origine Lisière Rouille Urine Bordure Orphée Brise Orchidée Prière Fou Orbite Ordre Oh là là Organdi Orgie Orgueil Oriflamme Orifice Ortie. Or n'est pas seulement un métal rare et précieux, c'est également le nom d'une étrange et antique bête. Son dos rutile, son bec jacasse. Elle roule une queue d'épines dont nul ne voit le bout ni même l'épaisseur. Monstre terrestre, vivant sur les sommets glacés comme au fond des gouffres, secrète pensée, précipité de grâce et d'infamie, cœur hérissé de trompes avides, de mains, de bouches, de tentacules ocellés, plein de gencives et de ventouses, écume froide, dragon dont l'unique nageoire fut pétrifiée dans les veines de la terre au début des temps, Kraken, Rahab, Behemot, bête visqueuse, rampant parmi les gypses et le porphyre, mâchoire figée dans la pierre mais prête à se refermer d'un coup sur la main qui s'avise de lui retirer une dent; tu es le plus massif et le plus terrible être que porte la terre.»

Mon propre texte :

«Car, si l'or est ce métal pur de toute impureté qui entre pourtant comme une inclusion étrangère dans le maillage de l'auréole, de la daurade ou du loriot dont il fait chatoyer les possibilités éclatantes, bruire les faces versicolores, ces mots jaunes et précieux que l'orfèvre, en artisan courageux et pour tout l'or du monde – tous les artisans ont et mettent du cœur à l'ouvrage, qui, une fois achevé, le leur rend bien en refusant d'être monnayé, c'est-à-dire, en se refusant à être ouvert et débité par la pioche du profit –, ne renoncera jamais à jeter dans le fourneau de sa poésie, de sa poétique permutation des valeurs, pour en faire du nouveau, bien que le feu et l'or soient de même nature élémentaire et princière; car, si l'oriflamme chante dans l'orage la vertu guerrière et rouge du métal pour lequel assurément les hommes déversent leur sang et roulent sur leurs tripes avant de rouler sur l'or qu'on leur promet, qui jamais ne leur fera un pont pour une autre rive que celle de la mort, où débarquent tous les aventuriers ravagés par la moravagine cruauté, la folie cendrée exaltée par Frédéric Sauser, la recherche haletante de l'or; car, si l'or jaune est un vieux mot avare – une syllabe, c'est bien peu, c'est même sans doute encore trop –, qui n'ose pas dire qu'il vient de l'usure plutôt que d'un introuvable filon aurifère; car, si l'or noir, brutal et érectif comme tout ce qui vit sous la terre et est pressé d'en jaillir, vaut comme son frère chlorotique son pesant d'or et, dressant dans le ciel sa barre obscure, impénétrable aux regards, son fier panache annonçant, pour qui sait lire pareil message écrit en lettres de feu, non pas l'arbre gigantesque vu par le roi Nabuchodonosor en songe mais la statue sous les jambes de laquelle désormais coulerait, allait couler le flot humain, taraudé par la soif inquiète et mystérieuse, claudiquant en une procession murmurante, chacune de ses antiennes érosives lessivant un peu plus les assises fragiles du colosse, qui tôt ou tard s'écroulerait et irait s'affaler comme le porc, comme le veau d'or qu'il est, a été et sera réellement; si l'or annonce donc son âge de plomb et montre sa loi de fer, étendue depuis le moyeu de la ténébreuse Mine jusqu'aux marches du monde éberlué, et si la troupe fatiguée des hommes est comme muettement suspendue et troublée face à l'idole écroulée devant laquelle, d'un commun frisson qui parcourt son échine maigre d'un respect sacré, elle se prosterne puis s'agenouille, je dois pourtant dire que l'or qui est tout n'est absolument rien, tout simplement parce que l'or n'est pas le silence, tandis que, c'est très bêtement dit, le silence est d'or.
L'or qui est tout n'est rien, rien que l'orgasme du siècle, quelques secondes acméiques face à l'éternité du silence, son plaisir livide et muet, douloureux et racoleur, rien que la parure mordorant les sépulcres humides où pourrissent les chairs des rois gorgées de nectars, leur cou momifié et plissé comme une vieille carrière de schiste soutenu par le joug pesant des éclatants orfrois, auxquels pendent les éclairs des charognes. L'or n'est rien, si le silence le réduit, et lui en impose, lui impose sa loi et sa coupe, de douceur plus que de fiel, si sa loi imprescriptible est la même que celle devant laquelle ne rougirent pas de se plier jadis les anachorètes du désert d'Égypte.»

La Littérature à contre-nuit est publiée par Sulliver.

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