La tératologue grimée en écrivaine, par Jean-Gérard Lapacherie (18/11/2009)

Rappel
Un écrivain, ça ferme sa gueule ou ça démissionne
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Il est de notoriété publique que les membres de l’Académie Goncourt priment chaque année un livre, non pas parce qu’il serait «bon», mais en fonction de considérations financières ou de vanité éditoriale, ce qui explique qu’en un peu plus d’un siècle, n’aient été primés que des navets, qui sont, ironie de la chose, à l’image de ces académiciens. Certes, les navets se vendent bien. Mais alors pourquoi ne pas laisser aux représentants des organisations de maraîchers le soin de choisir le plus beau navet ? Ils feraient un meilleur choix que les dix de chez Drouant. Le seul intérêt que la littérature retire de ces mômeries, et qui n’est pas mince, est que l’argent des navets sert à éditer des écrivains qui ne font pas dans la tératologie navetière.
Si l’auteur de ces lignes a dépensé 19€ pour acheter les 317 pages du dernier gros navet primé, Trois Femmes puissantes, titre qui en dit long sur la chaudron où a bouilli la soupe, c’est à cause de l’auteur ou, puisqu’il faut écrire ce nom en orthographe bien-pensante, l’auteure. Cette écrivaine juge la France monstrueuse, ce qui est son droit le plus strict. Ce n’est pas ce jugement-là qu’on lui chipotera, encore que, si M. Sarkozy, enfant d’immigré de la première génération, avait été noir et que ses comparses Besson et Hortefeux l’eussent été aussi, le pays qu’ils gouvernent provisoirement n’aurait pas été rangé dans la même case tératologique que l’Ouganda à Amin Dada, l’Algérie au FLN, la Guinée équatoriale à Macias, le Maroc à Hassan el Thani, le Zaïre à Mobutu, la Guinée à Touré, etc., mais il aurait été l’Utopie réalisée, le royaume des fées, le pays des anges et des séraphins ou l’URSS des communistes ou l’Allemagne nazie des collabos. Si la France est monstrueuse, c’est à cause de la façon inhumaine dont elle traiterait les immigrés, lesquels, comme Mme Ndiaye le répète à tous les vents du monde, sont mis à mort dans des chambres à gaz, tout près de Berlin, évidemment, là où elle réside désormais. Le Sénégal, pays dont Mme Ndiaye est peut-être encore ressortissante par jus sanguinis, au tout début des années 1990, du temps du socialo Abdou Diouf, a réglé les difficultés que ses immigrés mauritaniens lui causaient aux ratonnades de masse et aux bons vieux pogroms, qui ont fait plusieurs dizaines (centaines ?) de morts. Je ne sache pas que Mme Ndiaye ait jugé cela monstrueux ou qu’elle tienne le pays de ses ancêtres pour un agrégat de monstres. À la décharge des Sénégalais ratonneurs, il faut dire que les Mauritaniens avaient agi de la même manière avec leurs immigrés sénégalais. Que Mme Ndiaye préfère fricoter à Berlin avec les fils et petits-fils de SS ou avec les dignitaires de la Stasi, plutôt qu’avec les Français, libre à elle, la capitale du Troisième Reich est mieux à même de satisfaire les curiosités d’une tératologue que Paris, Londres ou que New York.
Une écrivaine de cette envergure doit être au moins l’égale de Mme de Sévigné ou de Mme de Lafayette ou même la meuf à Dieu soi-même pour s’autoriser des jugements aussi péremptoires. Lisons ceci : «Et celui qui l'accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n'avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu'elle semblait impérissable». C’est la première phrase des trois nouvelles réunies en un «roman». La conjonction de coordination «et», placée au début du roman, est censée coordonner, elle ne coordonne rien. Elle est retournée ou subvertie, mise cul par-dessus tête. Cela a dû paraître aux grands vieillards et vieillardes de chez Drouant du dernier chic ou comme le comble de l’audace grammaticale. C’était moderne ou audacieux chez Flaubert ou chez Joyce ou chez Faulkner, il y a un siècle ou un siècle et demi. Aujourd’hui, répété par des centaines d’écrivains et d’écrivaines, d’auteurs et d’auteures, de scripteurs et de scripteuses, de goncoureurs et de goncoureuses, c’est du psittacisme. Le premier qui a comparé la femme à une rose ou l’amour à une flamme était un poète; le millième ou le dix-millième est un imbécile. La modernité de ces Trois Femmes puissantes, bien terne, pâle, palichonne, faiblarde, sent le moisi, le renfermé, le rance. Ce n’est pas, comme chez Balzac, de l’odeur de pension, mais du remugle de pensionnat de jeunes filles. Le vocabulaire est de la même eau stagnante. Lisons ceci (début du troisième paragraphe) : «Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté». «Il», c’est le père polygame et assassin. Laissons de côté l’inévitable nimbé qui fait joli, l’hypallage convenue (maison arrogante), la métaphore par synesthésie (brillance froide) recensée comme procédé de style depuis deux siècles, l’impossibilité physique de tomber de la branche d’un arbre sur le seuil de la maison (à quelques mètres devant la maison sans doute) et attardons-nous sur brillance. Voilà un mot qui en jette, surtout dans les salons de coiffure pour dames et dans les usines de fabrication de ces saloperies chimiques que sont les laques. La tératologue a-t-elle suivi une prépa lettres, comme le laisse supposer son «et» initial, digne d’un mauvais Flaubert, ou une formation de coiffeuse, comme le suggère brillance ? Peu importe. Le fait est que, nourrie dans le sérail tératologique, elle en connaît les tours, détours, contours et tout le bonneteau. Ainsi elle ramasse les subjonctifs imparfaits et plus-que-parfaits à la pelle. Un politicien déplaisant et provocateur était étiqueté fasciste parce qu’il employait deux ou trois subjonctifs imparfaits ou plus-que-parfaits au cours d’une émission télévisée de deux heures. Pour lui, c’était des signaux de distinction; pour ses ennemis, des pets sonores. Chez Mme Ndiaye, le débit est de l’ordre de deux ou trois subjonctifs imparfaits ou plus-que-parfaits à la page, autant que le politicien infréquentable en deux heures. Mais, pour l’Académie Goncourt, les pets sonores sont des élégances. Ce qui est horreur hors de chez Drouant est beauté dans ce restaurant chic et cher.
Avec Mme Ndiaye, le roman n’est pas près de dévoiler le réel, ni d’ailleurs de faire quelque critique que ce soit de quoi que ce soit. On baigne dans l’assentiment. On est dans le royaume des bénis oui-oui. On se pâme en entendant la belle chanson : «Vous digèrerez bien, braves gens, après avoir lu ces Trois femmes puissantes». La première des trois histoires vaut son pesant de cacahouètes. Une avocate parisienne (elle a près de 40 ans), Africaine de France, revient au pays, à la demande de son père polygame, qui déteste les femmes et n’a eu que du mépris pour ses filles, qu’il a abandonnées, elles et leur mère française. Ce vieil homme, en plus d’être un père indigne, est un tyran stupide. Non seulement il a assassiné sa dernière et jeune épouse, mais il a exigé de son fils, qui a obtempéré, qu’il se dénonce comme l’assassin de sa belle-mère. Et l’avocate parisienne finit sa vie allongée sur les grosses branches d’un flamboyant, à côté de son père, qui devient un grand oiseau. Ce conte pour bonnes femmes est à mourir de rire. Il faut vraiment que la romancière croie que les Africains et les Africaines sont des moins que rien pour écrire des sornettes pareilles. Pour M. Sarkozy, les Africains ne sont pas encore entrés dans l’Histoire; pour Mme Ndiaye, ils ne sont même pas descendus du flamboyant. Qui des deux est le plus monstrueux ? Il faut aussi qu’elle tienne les Françaises pour des demeurées pour leur raconter des histoires aussi bêtes. Le gauchisme ne finit pas dans les tératologies, mais dans les collections Harlequin. On est en droit de se demander si les académiciens Goncourt ont lu ce roman. Ils sont tous très vieux et très vieilles, très égrotants et égrotantes, sans doute gâteux et gâteuses. Ou bien, ils ne comprennent rien à ce qu’ils lisent et ils en sont restés à Nau ou à Frapié. Ou bien, ils n’ont pas lu ce roman, l’attribuant à Gallimard, parce que c’était, en 2009, au tour de cet éditeur d’être primé.

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