«Le Prix Goncourt m'a tuer, dit Michel Houellebecq», un tableau retrouvé de Jed Martin (10/11/2010)

Crédits photographiques : Slamet Riyadi (AP Photo).
Rappel
La Possibilité d'une île.
La carte et le territoire.

Dans un remarquable billet aussi bien argumenté que servi par un vocabulaire digne d'éloge (1), Raphaël Sorin, qui est l'un des hommes, en France, que l'on ne pourra jamais, je veux dire : durant une seule seconde d'intolérable fanatisme inquisitorial, soupçonner d'avoir été façonné par un milieu, celui de l'édition, dont il feint de nous dévoiler d'immarcescibles secrets, dans un magnifique petit texte qui a dû lui coûter dix bonnes minutes d'efforts intenses et au moins trois secondes de préparation mentale, Raphaël Sorin enterre, plus sûrement qu'un fossoyeur moldave, Michel Houellebecq, que pas mal de témoins directs du miracle ayant eu lieu durant telle récente conférence d'une presse pléthorique, avide comme une meute de chiens réclamant son morceau de la proie, m'ont décrit comme Lazare sortant de son tombeau de puanteur et revenant à la vie.
Parce que, en plus d'être le Talleyrand (certaines méchantes langues lui donnent davantage du Fouché) des arrière-chambres éditoriales les plus vertueuses, il est un vrai modeste et ne voudrait surtout pas nous donner la pénible impression que sa joie transpire à gros bouillons âcres, Raphaël Sorin n'omet pas de nous rappeler qu'il fut l'un de ceux qui, le plus tôt sinon le tout premier (après Lovecraft bien sûr, mais avant Marc-Édouard Nabe tout de même dans son Vingt-septième Livre, préface du Régal des vermines, Le Dilettante, 2006, p. 20), a salué le génie incontestable de Michel Houellebecq : «Au lieu de sauver ce qu’il y a encore d’humain dans ce monde, comme le font les cons dans mon genre, il valait mieux se contenter de montrer la déshumanisation de ce même monde comme tu le fais, toi l’intelligent», cette phrase, bien sûr, n'est pas de Sorin, dont je doute même qu'il sache véritablement écrire.
Nous essaierons tous d'oublier le fait que, selon l'intéressé lui-même, Michel Houellebecq bien sûr, un prix, fût-il le Goncourt, surtout le Goncourt (je suis beaucoup moins renseigné que Sorin, pardonnez-moi), s'achète, a donc un prix, espérant tout de même qu'auteur et éditeur auront pu rentrer dans des frais que, par ces temps de paupérisation exponentielle de la France, nous devinons fort maigres, terriblement douloureux, accordés après de drastiques calculs et même, des sacrifices surhumains absolument dignes d'éloges.
Nous essaierons d'oublier les défauts du dernier roman de Houellebecq, aussi patents que grotesques : situations plus que convenues, personnages-potiches, citation obsessionnelle de pseudo-célébrités et de marques, mais aussi accusations de plagiat concernant des notices Wikipédia et, enfin, dernière en date espérons-le, accusation, solidement étayée, de plagiat du titre même du livre, par Michel Levy, dont la sœur n'est autre que la fondatrice et présidente de l'Association des amis de Michel Houellebecq.
Nous essaierons de ne point verser une larme devant le bonheur, apparemment non feint et très contagieux auprès de ses plus récents faire-valoir virtuels, d'un homme touchant, ô combien touchant, Michel Houellebecq qui reçoit le prix en question et éviterons de nous demander quelle misère profonde, pascalienne, une telle attitude trahit : besoin irrécusable, vampirique, d'être aimé par celles et ceux (journalistes, éditeurs, parasites de tout genre) qu'il a brocardés, surpris et blessé d'être aussi haï par des imbéciles dont le talent est nul et la prétention infinie ? Désir d'une reconnaissance éminemment sociale et, comme telle, truquée (au sens d'une réalité fantasmatique, dickienne, que soulève ce terme) ? Volonté suspecte, morbide, visible dans la propre mort du personnage Houellebecq imaginée par le dernier roman de l'auteur, d'enterrer un talent d'écrivain sous un tombereau de félicitations d'usage, de mensonges à face de hyènes jaunes, de se faire ingérer par l'immense gueule publicitaire et commerciale avec laquelle, depuis trop longtemps, Houellebecq joue au plus malin, ayant tout de même plus d'une fois évité le claquement sec de la mâchoire ? Conséquence finalement toute logique d'une stratégie crémisienne ou sorinienne ou houellebecquienne nous nous en fichons puisqu'elle ne peut qu'être l'illustration jouissive et haineuse d'un nihilisme que les livres de l'écrivain n'ont peut-être fait que secrètement flatter et accentuer, amour, en bref, d'être accueilli par les siens (les Goncourt, autant dire tout le monde ou, selon Angelo Rinaldi, les «deux femmes de chambre») en mimant le retour éploré et laborieux de l'enfant prodigue ? Achèvement triomphal, évidence et consécration d'une Modernité jouant avec ses rejetons, légitimes ou pas, son couronnement ironique même qui est que, tous, nous avons un prix, et que le prix d'un écrivain tel que Michel Houellebecq est un Goncourt, n'est qu'un Goncourt, comme le prix d'un Charles Baudelaire aurait pu être, mais ne fut pas, un ticket d'entrée à l'Académie française pour réchauffer le siège vacant d'Eugène Scribe, le si heureusement nommé ?
Je ne veux surtout pas prétendre qu'en refusant ce prix, et en retrouvant un peu de panache, fût-il gracquien, Michel Houellebecq n'aurait finalement pas été digéré vivant, comme tant d'autres dont les noms sont (heureusement) perdus : Debord, Baudrillard, penseurs et plumitifs innombrables ayant relayé les vues de ces derniers nous ont suffisamment averti que refuser de nourrir la Matrice, c'était tout simplement la nourrir encore.
Pas moyen de sortir, apparemment, du cercle enchanté, vicieux, disent les connaisseurs.
D'un simple point de vue pratique pourtant, à la suite d'un mince raisonnement (pascalien encore) sur le thème du pari, certes dédouané de toute idée de transcendance (encore que...), Houellebecq eût été gagnant sur deux tableaux : celui des calculs de boutiquier, puisque son roman, déjà remarquablement vendu depuis sa parution et présentation soignée y compris sur les étals de boucherie, se serait davantage vendu, peut-être même plus que grâce à la consécration illusoire d'un prix dont la France entière se fiche, sauf une centaine de personnes (et leurs si nombreux morpions) vivant à Paris; celui de la cohérence encore, non point de la pensée avec les écrits, ni même des écrits avec les déclarations et les gestes, mais, beaucoup plus important, vital, même, pour un écrivain, sur le plan de la cohérence d'une œuvre que cette lamentable marchandisation, pipée selon toute personne (et, d'abord, selon Michel Houellebecq lui-même) qui s'est un jour approchée de cette partie qu'on dirait avoir été peinte par Georges de La Tour, partie où se monnaie une célébrité et non point un texte, que cette lamentable marchandisation et ce jeu de dupes consentants rendent, à mes yeux, caduque.
«Ce prix déclare un candide ou un idiot, c'est la preuve que les 10 membres de l'Académie sont encore capables de quelque chose, et en particulier de consacrer un regard juste sur la littérature française. Sur la société française. Et sur le monde. C'est la preuve que ce jury est capable de lucidité.»
Ce prix est surtout la preuve que les membres du Goncourt n'ont point voulu, une nouvelle fois, se couvrir de ridicule, d'un ridicule strictement social n'ayant aucune force en présence de la continuité, de la pérennité, de la tradition dans laquelle ils s'inscrivent ou devraient s'inscrire, en refusant un prix à l'auteur dont le dernier livre est le plus vendu et le plus commenté de France. Leur honnêteté, leur intégrité, leur honneur même, eût été, justement, de ne consacrer un livre que pour ses uniques mérites littéraires, après tout bien réels comme je me suis efforcé de le montrer ou, à tout le moins, de ne jamais laisser la rumeur grandir, fort vilaine, affirmant que le Prix Goncourt, depuis combien d'années déjà, ne découvrait plus rien, ne consacrait plus jamais l'intrusion d'une éblouissante parole d'écrivain mais se contentait de figer l'air du temps, de cristalliser la rumeur de couloir ou de boudoir, de faire ou défaire les petites boules d'envies qui concentrent, c'est ainsi à Paris comme nous le montrèrent les si contemporaines Illusions perdues, de froides envies et de ridicules calculs, toute la misère des rats qui trottinent.
Comment ne pas se tromper plus lourdement que par une telle déclaration ? Comment ne pas mieux confondre son intérêt de petit soldat obéissant avec le recul signifié ipso facto par les mandarins du Goncourt dans le rang, souhaitons-le proprement et strictement littéraire, que Michel Houellebecq a tenu et tient encore, du moins je l'espère ?
Comment ne pas comprendre, tout aussi clairement, que les fantômes ricanants des frères Goncourt, ces vieilles harpies qui, tels «les scarabées, roulent leur boule de merde jusqu'à la la fin des temps» (Rinaldi encore), ont réussi à ridiculiser un auteur de son vivant même, alors que nos contemporains, par le biais de leur ventre mou ou bien de leur gueule pourrie, la Presse au goitre sans fond, ne sont parvenus à enterrer définitivement Philippe Muray qu'après sa propre mort ?
Finalement, le rusé Sorin a eu raison, en lâchant sa petite bile verdâtre dans des termes qui doivent tout de même indiquer quelque réalité peu recommandable nichée au plus profond de l'homme, d'affirmer que Houellebecq nous a, tous, niqués pardon, eus, et profondément de surcroît.
Mais, l'ayant fait de si belle manière, de si stratégique talent, de si chinoise tactique, de si sollersienne malhonnêteté, de si grossier et plénier entrisme si je puis dire sous des dehors dépités, dépressifs, nihilistes même, d'aussi calculée affaire si parfaitement menée, de si criante timidité qu'on en viendrait à plaindre l'homme, c'est hélas Michel Houellebecq qui risque, dans neuf mois si tout se passe bien ou le double puisque écrire un roman est heureusement ou malheureusement plus long que de mettre au monde un enfant, d'accoucher d'une chimère probablement mort-née : non point son prochain roman qu'on lui souhaite tout aussi réussi, ne serait-ce que d'un point de vue mercantilement intéressé que La carte et le territoire, que l'ensemble de son œuvre, dont l'unique sens, mais peut-être le plus prestigieux et fragile, était de se tenir contre (tout contre, certes, mais enfin) la pourriture pestilentielle du trucage.
Nous devrions vomir une société où un écrivain est contraint de se montrer homme pour recevoir un prix qui déshonore l'homme et l'écrivain.
Et trône, en scène d'ouverture d'un hypothétique roman qui lui aussi pourra prétendre au Goncourt, le tout dernier tableau, le chef-d'œuvre inédit de Jed Martin, ce peintre qui tout entier incarne (le mot est un peu fort, si je relis ma critique du roman) la fulgurance et le fourvoiement de notre siècle, représentant une main crispée sur une proie insaisissable, la main peut-être de l'enfant que fut Michel Houellebecq, écrivain adulé, décrié, conspué, en tout cas emblématique de notre époque qui n'en finit plus de se haïr et de se chercher, et rayonne mystérieusement l'ultime croûte où un auteur, à trop se rêver homme et homme tout simple, chargé de ses rêves et de sa misère, voulant être aimé pour ce qu'il est et l'enfant dont il a n'a pas oublié les rêves, aura déchu de son statut d'écrivain.

Note
(1) Apparemment amendé sur le site indiqué, je me réfère dans ma note au premier titre de l'article de Sorin, intitulé Houellebecq les a niqués ! Et profond.... L'url donnée pour ce texte renvoie désormais à un article sur... Denis Baupin !

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