Le 2 novembre de Maurice Barrès. Sur le tombeau d’un homme libre, par Raphaël Dargent (Infréquentables, 13) (22/02/2011)

Crédits photographiques : Christopher Furlong (Getty Images).
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C’est à chaque fois le même rituel. Recommencé chaque année, à la même époque. Penché sur la tombe de mes aïeux, ce matin de novembre, alors qu’un fin brouillard enveloppe la ville, j’arrache une à une, méticuleusement, les petites mousses vertes qui ont poussé entre les graviers de la dalle. C’est ainsi que je refais depuis dix ans, mécaniquement.
Il y a dans le calendrier des dates structurantes qui sont comme les balises d’une année et constituent pour les individus-monades que nous sommes devenus, noyés dans le maelström de la vie post-moderne, autant de points d’ancrage auxquels nous pouvons encore nous fier : ce sont Noël, Pâques, la Pentecôte, l’Assomption, le Jour des Morts. Voilà, me dira-t-on, des dates toutes religieuses, mais c’est ainsi, n’est-ce pas : nous sommes chrétiens. À cette petite liste, j’ajouterais bien volontiers le 18 juin, le 14 juillet, le 11 novembre, mais ce serait céder à mes faiblesses de Français. Le Jour des morts, ce lendemain de Toussaint, n’est pas la moindre de ces dates. C’est ce jour-là, le 2 novembre, que je suis le plus proche de Barrès, vieux compagnon de lecture qui éclaire si souvent ma lanterne française et maintient allumée, envers et contre tous, la flamme d’un patriotisme que nos temps nihilistes et ingrats ne cessent à chaque instant de souffler. C’est encore en novembre que, plus par fidélité que par présomption, je glisse mes pas dans ceux de Barrès pour entreprendre depuis la petite ville de Barr l’ascension du Mont Sainte-Odile, cette «sainte montagne», autre colline inspirée, que l’auteur des Bastions de l’Est gravit en son temps, il y a plus d’un siècle, en 1903.
Mais pourquoi, bon sang, en suis-je encore à trouver matière et exemple, objet de réflexion et d’admiration, chez ce satané Barrès, auteur maudit entre tous, rejeté depuis des lustres pour crime contre la bien-pensance, le modernisme et le cosmopolitisme, lui le nationaliste, le traditionaliste, lui l’antisémite ? Louer Barrès, pour le jeune homme pour qui ce nom évoque encore quelque chose, c’est un hommage non seulement ringard, proprement anachronique, mais encore réactionnaire et pire, fasciste. Bref, pourquoi, et avec quelle impudence, oser encore se réclamer de cet infréquentable auteur dans une époque, la nôtre, où les frontières, les racines, les traditions sont passées au mégamixer de la mondialisation marchande et de l’insouciance hédoniste et individualiste ? Peut-être tout simplement, ceci expliquant cela, parce que Barrès n’est justement pas de ce temps décadent, pas de ces fausses valeurs matérialistes et hypocrites, et que, paradoxe initial, c’est lui au contraire qui est aujourd’hui très fréquentable quand c’est notre époque qui ne l’est pas. C’est ainsi : si on ne choisit pas son époque, nul n’est obligé d’en adopter les valeurs quand celles-ci ne lui conviennent pas, ou pire, contreviennent à sa morale propre, ou plutôt à la morale tout court. Qu’on en juge : que Maurice Barrès soit condamné par Bernard-Henri Lévy suffit amplement, il me semble, à reconsidérer l’auteur et à redécouvrir ses écrits. Que voulez-vous, on ne me refera pas : je préfère être ringard avec Maurice Barrès que de mon temps avec Frédéric Beigbeder, vilipendé avec Maurice Barrès que louangé avec Philippe Sollers. Et puis, enfin, réduire Barrès à cette réalité-là – le nationalisme, le traditionalisme, l’antisémitisme – consiste à ne rien comprendre, et ne rien vouloir comprendre, d’une pensée riche, beaucoup plus subtile qu’on ne le dit, profondément libre, une pensée qui, malgré d’apparentes ruptures, se révèle au contraire très cohérente, celle d’un homme dont l’œuvre n’est jamais que le reflet fidèle de son être et l’expression de la recherche perpétuelle de lui-même. Une œuvre donc essentiellement littéraire, même dans sa politique, et non pas une œuvre d’essence politique.

Le Purgatoire littéraire

Que Maurice Barrès soit devenu un paria de la littérature française ne date pas d’hier. C’est là une vieille histoire. Montherlant, fils spirituel de Barrès, ingrat avant que d’être reconnaissant, ayant voulu tuer le père avant de lui rendre grâce, écrira que «dès 1919, on peut dire que “ça y était”. Barrès était, dans nos Lettres, l’ennemi public numéro un, l’homme à abattre […] le chef dans sa nation de la caste des parias». Guy Dupré aussi, en 1986, dans un numéro spécial de La Nouvelle Revue de Paris, qualifie Barrès de «grand paria». Dans le même ouvrage, Philippe de Saint-Robert livre une analyse intéressante pour expliquer ce qu’il appelle «le purgatoire indéfini de Barrès». Selon lui, «on lui pardonnerait plus facilement ses idées que sa vie», une vraie vie d’écrivain, c’est-à-dire une vie tout entière ordonnée par son écriture, par sa création. Pour Saint-Robert, Barrès «appartient à un ordre où nul ne sait plus se tenir». La remarque mérite qu’on s’y arrête. C’est un fait qu’aujourd’hui, il n’est guère en France d’écrivain de cette définition, prêt à engager ainsi leur écriture comme leur vie propre, associant les deux, dans une œuvre de sens qui est aussi un combat. Barrès le sulfureux est encore de la lignée des Hugo quand nombre d’auteurs français contemporains, bien sous tous rapports, de Nothomb à Beigbeder, d’Angot à Moix, se débattent au milieu d’une production pléthorique et souvent nombriliste, écrivants plutôt qu’écrivains, rendus à courir le petit écran, y côtoyant le chanteur camé vaguement engagé, l’actrice peroxydée légèrement rebelle, véritables preuves vivantes de ce qu’il est convenu d’appeler la peoplisation du monde «littéraire» ou apparenté. Pourtant, pour préciser et poursuivre le propos de Saint-Robert, encore faut-il dire que l’ordre barrésien oublié est un ordre de style, où nul ne peut en effet se tenir faute de souffle et de ressources linguistiques et grammaticales suffisantes. Le style de Barrès est, je l’avoue, désespérant. C’est un enchantement de classicisme, une langue écrite qu’on peut rapprocher de celle de Chateaubriand, une langue qui a de quoi vous rendre jaloux, oui jaloux, pour peu que vous ayez décidé d’écrire vous-même, et a fortiori d’écrire dans le sens de Barrès, dans le sens, infréquentable, de ses idées. Oui, jaloux, parce qu’il est pratiquement devenu impossible d’écrire si bien. À tel point qu’il s’agit de savoir s’il est vraiment utile de réécrire, mal, en tous les cas moins bien, ce que Barrès a déjà écrit, superbement. Ne serait-il pas finalement plus intelligent d’œuvrer à la redécouverte, c’est-à-dire à la republication de Barrès lui-même, cet ostracisé des Lettres dont nous ne serons, avec la meilleure volonté du monde, que les répétiteurs maladroits, les échos balbutiants ? Reste que Saint-Robert y va un peu fort : je crois qu’en réalité si on ne pardonne pas à Barrès sa vie d’écrivain ou son talent d’écriture, on ne lui pardonne pas davantage ses idées. C’est tout d’un bloc qu’on rejette Barrès et qu’on ne lui pardonne pas ses idées nationales et sociales, ses idées traditionalistes et révolutionnaires tout à la fois, dans un temps où il fait bon n’avoir d’idées que celles des autres, que celles communément, disons démocratiquement, partagées, des idées qui ne mangent pas de pain et ne troublent pas le ronron des consciences endormies.

Sartre plutôt que Barrès

Voilà fondamentalement ce qui est reproché à l’écrivain Barrès et le condamne au Purgatoire littéraire : son engagement pour la France. Cocteau, pourtant admiratif, regrettait que Barrès soit tenu, de son propre fait, «dans ce Purgatoire auquel il s’est condamné lui-même». Sans doute nombreux furent ceux, écrivains ou non, influencés largement par lui, disons par son style, par ses centres d’intérêts littéraires, qui lui reprochèrent de s’être ainsi mêlé à son temps, de s’être en quelque sorte, pour parler comme Sartre, «sali les mains» pour faire aussi – aussi et pas seulement – une œuvre utile, alors qu’il eut été si facile de faire une œuvre gratuite et, osons le mot, inutile. Montherlant exprime ce jugement dans une formule sentencieuse aux accents définitifs : «Nous autres, écrivains, Barrès, par son art, nous montre ce qu’il faut faire; par sa vie, ce qu’il ne faut pas faire». André Malraux aussi, autre héritier injuste, confiait à Frédéric J. Grover en 1968 qu’«il y a quelque chose de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la vie de Barrès. […] Il était caporal en politique alors que dans le domaine de la littérature, il était général». La campagne des églises de France ? «À quoi ça sert ? demande Malraux. Ce n’est pas une campagne des Monuments historiques. Ce n’est pas la cathédrale de Reims. […] C’est très honorable mais ça n’est pas bien important. […] C’est très curieux parce qu’enfin il était un écrivain reconnu». Et le ministre des Affaires culturelles de conclure : «Il faudrait faire un volume qui comprendrait : la moitié d’Un Homme libre, Du sang, de la volupté et de la mort, Amori et Dolori sacrum, la moitié d’Une enquête aux Pays du Levant. Cela pourrait s’intituler Paysages passionnés». André Gide encore s’interroge : «Comment l’auteur d’Un Homme libre a-t-il pu devenir le propagandiste de L’Écho de Paris ? S’il y a trahison, quel a pu en être l’enjeu ?». C’est partout la même interrogation. Pourquoi donc Barrès ne s’en est-il pas tenu au «Culte du moi» de sa jeunesse ? Pourquoi donc ne s’est-il pas contenté d’être ce voyageur romantique, digressant sur des pierres et sur des amours orientales ? Pourquoi Barrès n’est-il pas seulement l’auteur d’Un Homme libre, de L’Ennemi des Lois, celui d’Un jardin sur l’Oronte, de Greco ou le Voyage de Tolède, celui même de La Colline inspirée ? Pourquoi a-t-il donc fallu qu’il écrive aussi Les Déracinés, Colette Baudoche, Scènes et Doctrines du nationalisme, La Grande Pitié des églises de France, la Chronique de la Grande Guerre ? Pourquoi diable a-t-il fallu que cet écrivain de génie, ce «Prince de la jeunesse», descende dans l’arène, député boulangiste en 1889, ami de Déroulède lors du coup de force farfelu de 1898, anti-dreyfusard jusqu’au bout, «rossignol du carnage» en 1914 comme l’écrira Romain Rolland ?
Dans la préface d’un recueil des principales œuvres de Barrès intitulé Romans et Voyages, l’historien Éric Roussel, qui maîtrise pourtant le sujet, cède aussi à l’air du temps puisqu’il trouve le moyen d’écrire : «Pour communier avec un tel écrivain, point n’est besoin d’approuver toutes ses positions politiques, ou un nationalisme dénué de sens aujourd’hui. On oubliera le doctrinaire mais non l’artiste de la langue ni le moraliste». À dire vrai, monsieur Roussel, Barrès sent tellement la poudre qu’il vous faut bien des précautions oratoires pour le préfacer, bien des réserves exprimées, bien des pincettes prises. Attention, cet auteur est dangereux ! À ne pas mettre entre toutes les mains ! Expurgeons donc son œuvre si on veut la sauver ! À dire vrai, ce n’est pas tant l’engagement de Barrès qui gêne que le fait que cet engagement soit pour la France, aussi résolument pour la France. Réserve-t-on le même traitement à Jean-Paul Sartre, grantécrivain s’il en est, mais piètre politique, et même calamiteux, soutien jusqu’au bout du communisme, refusant de voir la réalité d’une idéologie partout mortifère ? N’y a-t-il pas deux poids deux mesures dans la République des Lettres et dans le microcosme médiatico-artistique ? Sans doute, si l’on en juge par un récent téléfilm qui présentait encore avec force avantage les choix politiques de l’auteur de Qu’est-ce que la littérature ? «J’aime mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron» y déclarait le personnage principal, une autre façon de dire qu’on pardonne tout à un auteur, même l’aveuglement, quand il est de gauche, mais rien à un autre, et surtout pas ses convictions, quand il est de droite. L’existentialisme sartrien vaut-il mieux que le déterminisme barrésien ? Le communisme que le nationalisme ? À se demander si une époque n’a pas les écrivains qu’elle mérite et n’honore pas ceux qui se conforment à l’idéologie dominante.

L’unité de l’œuvre

Il s’agit, l’avis est unanime, de Purgatoire. Comme chacun le sait, le Purgatoire n’a qu’un temps, on finit toujours par en sortir. La question est de savoir comment on en sort, dans quel état de transfiguration. Amélioré, n’est-ce pas ? Ayant purgé sa peine, s’étant repenti de ses fautes. S’agit-il, si l’on croit Éric Roussel et d’autres, sorte de barrésiens sans barrésisme comme il y a des gaulliens sans gaullisme, d’en ressortir lavé de tout reproche, blanchi de tout soupçon, une sorte de Barrès light, réduit à celui du «Culte du moi» et des Voyages, un Barrès au drôle de visage lifté, refait d’une seule moitié, égotiste et cosmopolite comme il convient à l’air du temps, et point du tout un Barrès tel qu’en lui-même, un Barrès entier, à la fois individualiste et raciné, à la fois libre et déterminé, à la fois voyageur et nationaliste, à la fois œuvre gratuite et œuvre utile, et toujours écrivain jusque dans sa politique ?
Ce Barrès édulcoré n’est pas le nôtre. N’en déplaise à ses détracteurs qui pavoisent, l’œuvre de Maurice Barrès est beaucoup plus subtile qu’ils veulent bien l’admettre. Et c’est une œuvre d’une grande cohérence, c’est-à-dire d’une grande logique et d’une grande continuité. C’est bien à tort qu’on oppose l’écrivain au politique, l’homme libre des premiers écrits au chroniqueur de la Grande Guerre des derniers. Barrès le Vieux ne contredit pas Barrès le Jeune. C’est dès l’origine, dès Les Taches d’encre, cette modeste revue qui ne connaîtra que quatre numéros, qu’il écrit en 1885 : «Notre tâche sociale, à nous, jeunes hommes, c’est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l’idéal français». C’est dans Un Homme libre, œuvre de jeunesse, qu’il raconte la révélation de la soirée d’Haroué, cette prise de conscience de son substrat lorrain, qui préfigure déjà celle de son substrat français. «J’ai recherché en Lorraine, écrit-il, la loi de mon développement. À suivre le travail de l’inconscient, à refaire ainsi l’ascension par où mon être s’est élevé au degré que je suis, j’ai trouvé la direction de Dieu. […] L’individu est mené par la même loi que sa race.» Dans la préface de l’édition de 1904 du même ouvrage, il précisera : «Ce fier et vif sentiment du Moi que décrit Un Homme libre, c’est un instant nécessaire, dans la série des mouvements par où un jeune homme s’oriente pour recueillir et puis transmettre les trésors de sa lignée». Tout Barrès est là. De l’individualisme au nationalisme, il n’y pas contradiction mais prolongement, continuité. Sans cesse à la recherche de lui-même, l’égotiste, après avoir épuisé tous les ressorts de la vie individuelle, ayant laissé libre cours à l’expression de ses sensations personnelles, de ses désirs, découvre qu’il n’est pas né de rien ni de nulle part; c’est ainsi, par la Lorraine, puis par la France, qu’il élargit l’horizon de soi et va plus profond dans la définition de son Moi. Cet élargissement et cet approfondissement de soi et de l’œuvre, tout ensemble, ne s’arrêtent d’ailleurs pas au nationalisme. Le dernier Barrès monte encore d’un degré en touchant au catholicisme pour dépasser, point suprême de son évolution, la condition de Français et atteindre l’humaine condition. Alors qu’il mène campagne – œuvre utile que ne comprend pas Malraux – pour sauver «les églises qui s’écroulent», il avoue en 1910 : «Je sens depuis des mois que je glisse du nationalisme au catholicisme. C’est que le nationalisme manque d’infini. S’il m’employait à faire la guerre, il pourrait me captiver tout entier, mais si je m’occupe, comme il le faut bien, à dresser son rituel, à rédiger ses prières, sa liturgie, je m’aperçois que mon souci de ma destinée dépasse le mot France, que je voudrais me donner à quelque chose de plus large et de plus prolongé, d’universel.» Quel parcours partant de soi, se reliant à sa terre lorraine, à ses morts français et ses traditions nationales, pour atteindre, avec le religieux, l’enracinement dans l’universel ! Le déterminisme de «la terre et les morts», comme le respect des traditions et des valeurs chrétiennes, ne nient donc pas la liberté de l’individu mais l’accomplissent et l’élèvent à un niveau supérieur. C’est cette leçon, cette grande leçon barrésienne, celle de sa vie, que l’Éducation si peu nationale craint aujourd’hui d’enseigner aux jeunes Français, préférant les ramollir à la lecture des poésies amusantes de monsieur Prévert ou les flatter à l’écoute du slam d’un Grand corps malade. Cessons donc de simplifier Barrès, de le réduire à sa caricature, quand c’est une lecture complète et complexe à laquelle il faut s’astreindre. Barrès est bien – c’est ainsi qu’il se voyait – «un traditionaliste demeuré attentif aux nuances de l’individu.»

Un homme libre

Ainsi Montherlant a-t-il tort d’écrire en 1925 dans son article intitulé Barrès s’éloigne qu’«à cause de la vie publique Barrès n’a pas été un homme libre». C’est justement en s’accomplissant comme homme politique, en ne dissociant pas ses œuvres utiles de ses œuvres gratuites, son nationalisme de son individualisme, son catholicisme de son égotisme, que Barrès est lui-même et se libère. Priver le barrésisme comme certains le voudraient de sa référence nationaliste ou catholique, c’est plus que le dénaturer, c’est le trahir essentiellement, c’est contrevenir fondamentalement à son essence. Cela n’a pas de sens de distinguer l’écrivain du politique; il n’y a pas deux Barrès mais un seul. «Penser solitairement, c’est s’acheminer à penser solidairement» affirmait-il pour justifier sa vie. Il se peut alors qu’on juge plus ou moins réussie telle ou telle œuvre, il se peut que les œuvres utiles paraissent inférieures d’un point de vue littéraire aux œuvres gratuites, qu’on n’y trouve pas son compte, mais celui qui ne voit pas le lien entre les deux types d’œuvres, celui qui ne voit pas la continuité et la cohérence entre Un Homme libre et Chronique de la Grande Guerre ne comprend rien à Barrès et passe à côté de sa richesse. Barrès lui-même est très clair sur ce point : «Je ne m’intéresse à mes actes que s’ils sont mêlés d’idéologie [je souligne], en sorte qu’ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionné. Des pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. J’envoyai chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu’ils devinssent des bêtes vivantes, non plus d’insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui souffrent.» En quoi se résume donc son style ? «Je me conformais à l’esthétique où excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, préoccupés d’intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matière artistique la chose à démontrer [je souligne].»
Libre d’ailleurs, Barrès le restera jusqu’au bout, et ce malgré son engagement public. Bien que parlementaire, il méprisait le parlementarisme dévoyé, corrompu et partisan, ne s’estimant appartenir qu’à un seul parti, «le grand parti de la France». Ainsi n’avait-il au Palais-Bourbon aucune attache partisane. «À la Chambre, écrit-il dans ses Cahiers, je ne suis inscrit nulle part, je ne fais partie d’aucun groupe. Si j’avais à me définir, je me définirais moi-même». Exemple encore de sa liberté politique, son attitude à la mort de Jaurès qu’il a tant combattu à la Chambre. Rendu au chevet du tribun socialiste assassiné, il serre la main à Blum et écrit aussitôt à la fille du défunt : «J’aimais votre père alors même que nos idées nous opposaient l’un à l’autre et que je devais résister à la sympathie qui m’entraînait vers lui. L’assassinat sous lequel il succombe, quand l’union de tous les Français est faite, soulève un deuil national.» Certains idiots ne lui pardonneront pas ce geste. Enfin, au terme de sa vie, alors qu’il a fait œuvre utile pour sauver les églises de France laissées à l’abandon du fait de la loi de Séparation, alors qu’il a servi encore pendant les quatre années de la Grande Guerre pour soutenir le moral et la condition des troupes, voilà que les catholiques et les traditionalistes – a priori de son camp – lui reprochent son Jardin sur l’Oronte. Robert Vallery-Radot conteste l’ouvrage qui, selon lui, bouleverse «la hiérarchie classique des valeurs morales et religieuses». Le parti catholique s’en mêle et se déchaîne. Mais Barrès ne s’en laisse pas compter. Il réplique dans L’Écho de Paris par un article intitulé Comment la critique catholique conçoit le rôle de l’artiste, dans lequel il défend sa condition d’artiste, et revendique dans ses Cahiers «le droit d’être autre chose qu’un séminariste». Concernant ceux-là qui se disent encore ses disciples, ou se veulent de son camp, il met définitivement les choses au point : «Ils exigent que demain comme hier je demeure leur maître en titre et que je continue, jusqu’au bout de souffle, de leur fournir un enseignement pour lequel je me suis formé des suppléants, alors que d’autres services m’appellent, où je ne vois personne qui puisse me remplacer. Franchement, j’ai mieux à faire que de récolter ce que j’ai semé. À d’autres !». Ne sont-ce pas là les propos d’un homme libre, d’un homme qui refuse de se laisser enfermer dans un parti qui le lierait au-delà de sa sensibilité propre ? Ne sont-ce pas là finalement les propos d’un authentique écrivain, dont la doctrine – puisque doctrine il y a – s’exprime toujours en accord avec sa personnalité individuelle ? De cette «sotte querelle» de l’Oronte, Barrès ne retire d’ailleurs qu’un enseignement égotiste et littéraire. «Je ne suis pas né, écrit-il, pour cesser jamais d’avancer et de découvrir des aubes, des midis, des couchants, des étoiles auxquels je dédierai les chants du printemps, de l’été, de l’automne et, les plus beaux, ceux de mon hiver.»

Dans les pas de Barrès

Qu’il y ait donc une nécessité à sortir toute l’œuvre barrésienne – l’œuvre engagée et pas seulement l’œuvre purement littéraire – du Purgatoire est une évidence, mais celle-ci, je le sais, n’en sortira pas. Barrès restera encore longtemps infréquentable pour cause de politique, il sera cet éternel paria de la littérature française aussi longtemps que celle-ci restera aux mains des censeurs bien-pensants et nihilistes, des sous-écrivains people nombrilistes ou faussement engagés.
Dès les années 20, Gide résuma bien le paradoxe de Barrès : «Le remède [barrésien] sauvera le pays; mais sitôt sauvé, le pays prendra le remède en dégoût.» Ayant fait œuvre utile, œuvre française, pour le «racinement», le culte des morts, ayant espéré auprès du faible Boulanger, combattu avec le patriote Déroulède, défendu les provinces perdues, s’étant battu pour reprendre le sol d’Alsace-Lorraine et vaincre l’Allemagne, l’Histoire lui donne raison avec la Victoire de 1918 mais, et c’est là son drame d’auteur, elle engloutit son œuvre avec sa raison d’être. Barrès voulut être utile, il le fut, il ne l’est plus : qu’il disparaisse ! C’est ainsi à toute époque, les patriotes sont insupportables aux Français, qui ne les tolèrent que lorsqu’ils n’ont pas le choix, dans des temps de crise exceptionnelle. Insupportable Barrès, pénible donneur de leçons qui prétend hisser le peuple au-dessus de lui-même et faire la France plus grande qu’elle n’est. Insupportable Charles de Gaulle qu’on reniera aussi, l’œuvre de redressement accomplie. Qu’ensuite Barrès ait été mal lu et mal compris, que de vrais doctrinaires qui n’avaient pas sa sensibilité, se soient déclarés barrésiens, se réclamant de lui sans voir sa véritable nature, est là un tout autre problème sur lequel il ne peut être jugé. On n’est jamais responsable de ceux qui vous récupèrent pour mieux vous trahir. De Gaulle est-il comptable des errements de Chirac ? On dira que cette récupération de Barrès, cette caricature, ce détournement, étaient malheureusement inévitables. «C’est là, écrit Jean Dutourd, ce qui advient aux auteurs qui veulent prolonger leurs idées par l’action, c’est-à-dire qui font de la politique. Ils descendent dans la rue. Et que trouve-t-on dans la rue ? Des blagueurs idiots, qui comprennent tout de travers, ou feignent de tout comprendre de travers, par passion partisane». Bien sûr, il n’est pas question ici de nier que l’engagement de Barrès dépassa parfois la mesure et à relire certaines des phrases qu’il écrivit lors de l’affaire Dreyfus, on est saisi de stupeur et d’effroi. Mais encore faut-il, sans excuser, replacer l’ensemble dans son contexte pour essayer de comprendre et ne pas, comme a trop tendance à le faire notre temps repentant, juger les actions du passé à l’aune des valeurs d’aujourd’hui. D’autres que Barrès, et plutôt de gauche, ne sont pas exempts de ce racisme, Zola en premier lieu. Là encore, il faut accepter toute la complexité barrésienne. Si le Barrès antisémite de l’Affaire Dreyfus est condamnable, il ne doit pas occulter l’autre Barrès, celui qui, en 1917 dans Les Diverses familles spirituelles de la France, au nom de la fraternité au combat et de l’Union nationale, rendit grâce aux juifs français.
Nul doute que l’œuvre de Barrès, toute son œuvre, utile ou gratuite, serait à redécouvrir en ces temps de mondialisation techno-marchande, niveleuse et déshumanisante, alors même que chacun s’interroge – ou devrait s’interroger – sur son identité, de Français et d’homme libre. Toutes les conditions sont apparemment réunies pour qu’on redécouvre ce grand écrivain français et qu’on le place à nouveau au sommet de notre Panthéon littéraire. Mais cela ne suffira pas. On redécouvrira peut-être, avec les œuvres gratuites, un style qu’on admirera sans jamais plus l’égaler, mais on refusera d’admettre, malgré le retour des interrogations sur l’identité, sur la Nation, sur la religion, sur l’Europe, sur le protectionnisme et sur l’Orient, ce qu’il pourrait y avoir d’enseignement à relire les œuvres utiles et à comprendre ainsi la véritable pensée de Maurice Barrès. Le barrésisme est décidément l’affaire de quelques-uns, d’une poignée, cette étrange communauté d’esprits libres qui s’appellent comme par miracle et mutuellement se reconnaissent. On en restera donc au pessimisme de Marcel Jouhandeau : «Une époque médiocre se devait de rejeter Barrès et, vu le mauvais chemin où s’engage l’humanité, je doute fort qu’on revienne à lui jamais. Au moins quelques êtres trouveront-ils dans l’exemple de sa vie intérieure la force d’assister sans défaillir à la faillite de tout ce qu’ils méritaient d’aimer».
Ne pas défaillir, autre façon de résister, c’est aussi reprendre avec d’autres un fil interrompu de fidélité barrésienne, bien au-delà du Jour des Morts, bien au-delà du 2 novembre. Barrès mit ses pas dans ceux de Jeanne, nous mettrons les nôtres dans ceux de Barrès, nous suivrons pas à pas toutes ces stations françaises, de Sainte-Odile à Domrémy, de Sion-Vaudémont à Saint-Sulpice, et en nous penchant ainsi incessamment sur «la terre et les morts», nous nous recueillerons sur le tombeau d’un homme libre. Est-ce pur fétichisme ? Je ne le crois pas. Ces stations barrésiennes ne sont pas fortuites, elles ne sont pas obsolètes non plus : ce sont là les lignes de force de la France, les nœuds telluriques du pays. C’est encore sur ces hauts lieux, à partir de ces cœurs vibrants qu’on refera peut-être le pays, si tant est que ce soit là le vœu de la Providence.

L’auteur
Historien et essayiste, fondateur du Cercle Jeune France (www.jeune-france.org), Raphaël Dargent est l’auteur de Ils veulent défaire la France (Éditions de L'Âge d'Homme, 2007), Napoléon III. L'Empereur du peuple (Éditions Grancher, 2009), De Gaulle. Portrait en douze tableaux d'Histoire de France (Éditions Jean-Paul Bayol, 2009), De Gaulle raconté aux enfants (Éditions Éveil & Découvertes, 2010). À paraître en 2011 : Catherine de Médicis. La Reine de fer (Éditions Grancher).

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